‹ La bien-aiméeChapitre 20 sur 45 · E SIN · texte numérisé non relu

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dans l'île, vingt ans auparavant, alors que ses jeunes lèvres n'étaient pas glacées, ni son corps-rigide. Le reflet du verre prêtait au visage un peu de la douceur qui donnait à l'original tant de charme.

Il revit le jour où cette photographie avait été prise: pendant un après-midi qu'ils passaient ensemble dans une ville d’eau voisine. [} lui avait demandé de vouloir bien poser chez un artiste ambulant installé sur la plage: ils ne savaient que faire d'autre.

La longue contemplation du portrait mit le comble aux émotions que lui avait fait éprouver la lettre. [l aima la morte comme il ne l'avait jamais aimée de son vivant.

Et cependant, durant ces vingt années, il n'avait pensé à elle qu’à de rares intervalles, comme à une femme qu'il aurait pu épouser.

Il revécut leurs jeunes amours, pendant lesquelles il avait appris à connaître toute sa nature candide;

et ce souvenir ramena en lui une tendresse empoisonnée de regret.

Ce baiser qu'il avait méprisé et qu’elle lui avait si ingénument donné, avant que sa conscience de femme ne fût éveillée, comme maintenant il eût désiré le recevoir!

Pierston se reprocha les sentiments déraïsonnables, mais si forts, qu'il ressentait pour sa petite compagne de jadis. |

— Je suis fou, murmura-t-il, en se mettant au lit.

Elle avait été la femme d’un autre pendant-ces ‘vingt années, et maintenant elle n’était plus. Mais l’absurdité de ses sentiments ne diminuait en rien

son chagrin, et la conscience pure et radieuse de cette jaillissante affection pour un esprit évanoui, lui défendait de chercher à l’étouffer. La chair se taisait: c'était l’amour affiné, spirituel. Jamais il n’avait rien ressenti de semblable.

Le lendemain après-midi, il se rendit au club, non le grand club banal où les membres se parlent à peine entre eux, mais le petit club intime où chacun raconte ses histoires et où personne n’a honte de confesser ses faiblesses et ses folies, bien convaincu qu’elles ne sortiront pas de ce petit cercle.

Mais Jocelyn ne pouvait raconter sa peine.

Elle était si subtile, si intangible que la préciser eût été aussi chimérique que de capter un parfum.

On remarqua son trouble: on l’accusa d’être amoureux et il en convint.

Lorsqu'il rentra chez lui, il s’accouda à la fenêtre de sa chambre et chercha à repérer l'endroit où reposait la forme chérie. Droit devant lui, sans doute, sous la lune pâle. Le symbole était parlant. La divinité argentée n’était pas plus pure qu'elle, la disparue, ne l’avait été. Sous la lune s’étendait l’île des anciens pirates, et sur l’île se dressait le cottage de pierre. Dans la maison, les rayons de la lune tombaïent sur le suaire blanc; seuls les bruits habituels de l’île troublaient le silence; c’étaient le tik-tik des pioches dans les carrières, le grondement des marées dans la Baie du Mort, la plainte sourde des courants qui se heurtent dans la mer jamais pacifiée.

Il commençait à pressentir la vérité; Avice la disparue, bien qu’elle ne lui eût jamais inspiré de

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