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passion, possédait une qualité absente chez toutes ses rivales, et sans laquelle une fidélité constante à une femme ne pouvait naître chez lui. Comme la sienne, la famille de la jeune femme était insulaire depuis des siècles, à travers les époques normande, anglaise, romaine, britannique. De là, dans la nature de la jeune fille comme dans la sienne, de mystérieuses affinités, le commun instinct de race, nécessaire à la parfaite union d'un couple.
Aussi, bien qu'il ne dût jamais aimer une femme de l'île, faute chez elle d’une culture suffisante, il ne pouvait aimer -longtemps une « kimberlin », une étrangère, une femme autre que celles de sa race, faute chez elle de ce caractère spécial propre à celles de l'île. :
A ces pensées, Pierston mêlait une superstition d'artiste. Les Caro, comme quelques autres familles indigènes, rappelaient la lignée romaine, plus ou moins greffée sur la souche des « Slingers ». Leurs traits rappelaient ceux des paysans italiens à qui- conque les avait fréquentés; et l’on savait que des colons romains avaient autrefois peuplé ce coin de Grande-Bretagne. La tradition affirmait qu'un temple dédié à Vénus se dressait jadis au sommet de l'île.
Quoi de plus naturel alors, pensait Jocelyn. que l'étoile de son âme se fût levée sur la vieille terre natale ? :
Le lendemain, Somers vint fumer une cigarette avec Jocelyn, après le dîner. Ils parlèrent ‘de choses et d’autres et Somers rappela à son ami qu'ils devaient se rencontrer le lendemain.
— Je ne serai pas là, dit Pierston.
— Mais tu as promis d’y être!
— Oui. Mais je serai dans l’île, auprès de la tombe d'une femme que j'ai aimée.
Et tandis qu’il parlait, ses yeux se fixèrent sur une table voisine. Somers suivit la direction de son regard et aperçut la photographie.
— C'est elle?
— Oui.
— Du passé, alors?
Pierston fit un signe affirmatif.
— C'est la seule femme que j'aie dédaignée, Alfred, parce que c'est la seule que j'aurais dû chérir. Et dire que j'ai toujours été ainsi.
— Mais elle est morte et enterrée, et tu peux rendre visite à sa tombe un autre jour.
— Je ne sais si elle est déjà enterrée.
— Songe qu'il y a demain séance à l’Académie. Tu ne peux t’absenter.
— Je me moque bien de l’Académie!
— Pierston, tu es notre seul sculpteur, notre Praxitèle. :
« Tu es le seul de notre génération qui aies su animer des formes assez vivantes pour attirer à elles le public indolent et le détourner des gravures populaires. Des gens, qui ont admiré dernièrement tes œuvres, mont déclaré qu'on n'avait jamais rien vu de tel depuis plus de seize cents ans; depuis les « sculpteurs de la grande époque ». Alors, pour l'amour de nous, ne te sauve pas vers ce roc abandonné de Dieu et des hommes lorsqu'on désire ta présence : tout ça pour une femme que tu n’as pas vue depuis un siècle,
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— Non... il y a dix-neuf ans de cela seulement, répondit distraitement Jocelyn.
Il partit le lendemain matin.
En son absence, un chemin de fer avait été construit, qui traversait l’isthme; si bien que lorsque la marée ne recouvrait pas les rails (ce qui arrivait souvent), l'île était facilement accessible.
A deux heures de l’après-midi, Jocelyn roulait le long de la route familière et monotone bordée de pierres couleur de son ; bientôt il sortit de la station ; elle avait un air étrangement exotique au milieu des vieux bateaux goudronnés, des ruines du village disparu et des cubes d’oolithe blanche qui, après avoir été ensevelie pendant une période géologique incommensurable, reparaissait à la lumière.
En longeant la plage des galets, le train passait tout près des ruines du château Henri VIII ou chàteau de Sandsfoot, près duquel il avait dû rencontrer Avice la veille de son départ.
Si elle était venue, les fiançailles antiques eussent été consacrées et, comme de mémoire d'homme, aucun insulaire n'avait brisé ce pacte, Avice serait devenue très probablement sa femme.
Il monta le sentier abrupt, non loin duquel les carriers taillaient la pierre comme autrefois; le crissement des scies fut insupportable à ses nerfs.
La ligne unie de la mer à l'horizon semblait s’éle- :
ver au-dessus du- niveau de la surface de l’île; un espace agité entre l'île et l'horizon marquait le raz
UN JEUNE HOMME DE QUARANTE ANS IOi
de marée, le commencement de la pleine mer, d’où plus d’un Lycidas était parti
Explorer le fond du monde prodigieux
mais sans l’aide d’un ami poète.
Sur les bords de la petite baie transparente, où une flottille de maquereaux paradait au gai soleil, se dressait, non loin du phare, environ à un quart de mille, l’église et son clocher tout au bord de la falaise. Les tombes du cimetière s’alignaient près de cette mer toujours murmurante, et qui ne connaît pas de repos.
Parmi elles se mouvait un homme enveloppé d’un surplis blanc, que le vent soulevait en l’air, ou laissait pendre lamentablement, tour à tour. Derrière lui, six hommes portaient un long cercueil et deux ou trois personnes en noir suivaient. Le cercueil, de ses. douze jambes, rampait à travers l’île comme un reptile monstrueux, tandis que, sur le bois noir verni, se reflétait les rayons dansants du soleil, l’agitation des vagues et jusqu’à la flottille de maquereaux luisants : on put même un moment y discerner un bateau de pêche qui s’avançait au loin dans la Manche.
La procession tourna à un coude de la route et s'arrêta un instant au milieu du vent, le dos à la mer. Le surplis du prêtre sous le vent se gonflait comme une voile. Jocelyn se découvrit; bien qu’à un quart de mille, il assistait à la cérémonie; et il lui sembla entendre les mots que prononçait le prêtre, malgré le vent qui sifflait à ses oreilles.
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Il savait que c'était là le cercueil d’Avice, de son Avice, comme il commençait, non sans présomption, à l’appeler.
Peu à peu le petit groupe s’éloigna de la mer éclatante et disparut. Il se sentit incapable de les rejoindre et, s'élançant dans la direction opposée, il se mit à errer dans la lande déserte, sans autre but que de revoir les lieux qu’il avait foulés autrefois avec elle. l
Mais, comme aimanté au cimetière par un invisible magnétisme, il eut l'impression d’être à l’extrémité d'un rayon, dont le centre était la tombe d’Avice; et tandis que l'ombre s’épaississait, il revint sur ses pas.
Au cimetière, il franchit la grille. Personne en vue. Il découvrit derrière l’église la tombe au sol fraîchement remué, et lorsque la lune se leva (la même qu'il avait contemplée la veille, à Londres, de sa fenêtre) il put distinguer des empreintes neuves de pas dans la terre. La brise était tombée depuis le coucher du soleil : le phare avait ouvert son œil de cyclope.
Peu désireux de quitter un lieu que peuplaient tant de souvenirs, Pierston se rapprocha du mur de l'église, encore chaud du soleil de l'après-midi, et s’assit sur le rebord d’une fenêtre, face à la tombe.