‹ La bien-aiméeChapitre 27 sur 45 · SA RAISON LE BLAME · texte numérisé non relu

SA RAISON LE BLAME

De son vaste château, du parc et de la falaise voisine, Jocelyn pouvait suivre les moindres gestes de celle qui représentait pour lui l'esprit du passé et dont le rayonnant éclat le rajeunissait de vingt ans.

Il constata ainsi qu’elle paraissait contrariée lorsqu’il pleuvait; et si, après une journée de pluie une raie lumineuse apparaissait dans le ciel au-dessus de la Baie du Mort, sous un amas de nuages, son attitude devenait joyeuse et sa démarche légère.

Ceci l’intriguait; il remarqua que lorsqu'il tâchait de la rencontrer à ces moments-là, elle le fuyait adroitement et sans en avoir l'air.

Un soir qu’elle sortait de son cottage, et alerte se dirigeait vers un hameau à flanc de coteau, il prit la même direction, résolu à attendre son retour sur la grande route qui s'étend entre ce village et les carrières de l’est,

Il atteignit le sommet de la vieille route où commence la descente vers le hameau ; mais elle n'apparut point.

Revenant sur ses pas, il atteignit sa maison sans l'avoir rencontrée davantage.

Ïl retourna de nouveau et dans le clair-obscur se mit à faire les cent pas. Au-dessus de lui, les étoiles

en bas le murmure des flots contre les galets, et là-bas, au sud-ouest, l’église où dormaient ses ancêtres.

Il grimpa la côte abrupte. Ses jambes faiblissaient et sa poitrine haletait. Le sang bourdonnait si fort à ses oreilles qu’il lui semblait entendre siffler les pierres des anciens conquérants de l’île, qui décimèrent les habitants, épousèrent leurs ° femmes et leurs filles, unions d’où naquit Avice, fleur dernière de tant de races mêlées.

Elle ne venait toujours pas. A la fin il discerna un point noir au loin; il la reconnut à sa démarche plus qu’à sa silhouette.

Combien le rêve immatériel rapetissait les plus grandes et les plus belles choses, alors qu'ici entre ces deux infinis, le ciel et la mer, la mince personnalité d’une petite blanchisseuse dilatait ses sentiments intérieurs jusqu’à leur extrême limite, tandis que le merveilleux décor disparaissait à ses yeux !

Tout à coup la silhouette s’évanouit. I] se tourna de tous côtés : personne.

D'un côté de la route s'élevait un petit mur bas qu’elle n'aurait pu enjamber sans peine; d’ailleurs pourquoi l’aurait-elle franchi?

En se retournant il la vit reparaître un peu plus loin sur la route. Jocelyn se mit à sa poursuite et Avice s'arrêta court.

— Eh bien, que signifie tout cela, ma chère enfant? demanda-t-il avec impatience.

Avice ne put cacher sa gaieté.

— Lorsque vous me suiviez dans la rue des Citernes, il y a deux heures, je vous ai aperçu et me suis cachée derrière une roche. Vous m'avez

frôlée sans me voir. Et lorsqu’en revenant je vous ai vu posté là de nouveau, j'ai glissé par-dessus le mur et vous ai dépassé en courant. Si vous ne vous étiez pas arrêté pour regarder autour de vous, jamais vous ne m'auriez attrapée.

— Et pourquoi avez-vous fait cela, jeune elfeP

— Pour que vous ne me trouviez pas!

— Ce n'est pas une raison. Donnez-m’en une autre, chère Avice.

Elle hésita.

— Allons! insista-t-il,

— C'était je croyais. que vous veuliez être.

mon amoureux.

— Quelle étrange pensée!… Si j'y avais songé cependant, m'accepteriez-vous?

— Non, pas maintenant, ni même si vous me l'aviez demandé plus tôt.

— Pourquoi?

— Vous ne vous moquerez pas de moi, si je vous le dis? Vous ne le raconterez à personne?

— Jamais!

— Alors, je vais vous le confier, fit-elle d’un ton sérieux. C'est parce que je me fatigue de mes amoureux dès que je les connais bien. Ce que j'aime pendant un certain temps chez un jeune homme, s'enfuit bientôt pour se préciser en un autre; puis ce que j'admire chez ce second passe dans un troisième, et je poursuis toujours ce quelque chose qui ne se fixe nulle part. J'en ai déjà aimé quinze! Oui, quinze, j'ai honte de l'avouer, répéta-t-elle en riant. Je n’y puis rien, monsieur, je vous assure. Pour moi, c’est le même être que j'aime en eux, bien qu’il s'échappe toujours.

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Elle ajouta d’un ton inquiet :

— Vous ne le direz à personne, n'est-ce pasP Parce que si on le savait, je crains bien qu'aucun homme ne me ferait la cour.

Pierston pétrifié d'étonnement se taisait. Comment! cette fille obscure et illettrée était, elle aussi, engagée à la poursuite du même impossible idéal? Elle agissait ainsi par un besoin de nature, surprise elle-même de cet instinct. I] repensa à lui et dit, le cœur battant:

— Suis-je. l’un d'eux?

Elle réfléchit :

— Vous l'avez été pendant une semaine, lorsque je vous ai vu pour la première fois.

— Une semaine seulement?

— A peu près.

— Pourquoi ce caprice m'abandonna-t-il pour un autre?

— Parce que bien qu’au premier abord, je vous aie trouvé beau et que j'aie admiré votre grand air...

— Oui?

— Je vous trouvais aussi. trop vieux.

— Vous êtes franche!

— Mais c'est vous qui m’interrogez, monsieur!

— C'est vrai,aussijenevous importunerai pas plus longtemps. Retournez vite chez vous, il se fait tard.

Rentré chez lui, il se prit à réfléchir. Cette recherche de la Bien-Aïmée devenait une arme à deux tranchants. Être celui qui cherche fort bien, être une des formes délaissées par la visiteuse idéale, moins drôle; et tel était désormais son sort, -par une amère raillerie du destin.

De sa fenêtre, il aspira une odeur de tabac et

vit deux silhouettes dans le petit sentier qui passe devant le cottage d'Avice. Elles se dirigeaient vers l'étroit chemin qui conduit à Red King Castle et à la mer. Peut-être Avice et un de ses indignes amoureux? [1 ressentit une petite douleur à cette idée. Mais une phrase de l’homme le convainquit que c'était le même couple rencontré quelques soirs auparavant.

Le lendemain, il donna congé aux domestiques afin d’avoir la jolie Avice au château pendant quelques heures.

Tandis qu’au soir elle baissait les stores, un siffiement spécial venant des rochers se fit entendre.

La jeune fille rougit légèrement et s’affaira dans la pièce comme si elle n’avait rien entendu.

Pierston la soupçonna d’avoir pour l'instant, non quinze amoureux dans le souvenir, mais un seul bien vivant dans le présent. Cependant il pouvait se tromper. Résolu à faire d’Avice sa femme, malgré tous les inconvénients qu'offrait un tel mariage, il décida d'éclairer ce mystère.

Si elle consentait. (comment une petite paysanne refuserait-elle une chance aussi inespérée?) il l’enverrait en pension pendant deux ou trois ans, puis, une fois mariés, il lui élargirait l'esprit par des voyages et des lectures.

Quant à l'indifférence dela jeunefilie, qui contrastait si tristement avec l'affection que lui avait vouée sa mère, — un homme de vingtansplus âgé que sa femme nepouvait prétendreàmieux;etilse contenterait de la possession de cette créature qui exhalait pour lui le charme de sa jeunesseet tout leparfum dela terre natale.

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