‹ La bien-aiméeChapitre 33 sur 45 · UN MUR LES SÉPARE · texte numérisé non relu

UN MUR LES SÉPARE

— Oh! Avice, fit-il avec le ton tendrement grondeur d’une mère. Qu’avez-vous donc fait?

Elle parut surprise de son inquiétude, et semblait inconsciente d’avoir mal agi.

Jocelyn soulagé se tut. Tout à coup il lui offrit son bras, elle devait être fatiguée.

— Oh! non, monsieur, affirma-t-elle, je ne suis nullement fatiguée et n’ai besoin d'aucune aide.

Hs montèrent au premier par l'ascenseur et Jocelyn ouvrit la porte. Elle entra dans la cuisine, et Pierston l'y suivit. :

— Où avez-vous été? demanda-t-il avec un visage sévère. Vous n'auriez pas dû mettre plus de dix minutes.

— Je savais qu’il n’y avait rien à faire à la maison et j'ai pensé que j'aimerais bien voir un peu Londres, répliqua-t-elle naïvement. Aussi dès que j'eus les timbres, je me rendis dans les rues fashionables oùil y avait des tas de gens commeen plein jour. Commelorsqu’on revient de nuit de la foire de la Saint-Martin dans la rue des Citernes, seulement c’est plus beau.

— Oh! Avice, Avice, il ne faut pas faire ça! Ne savez-vous point que je suis responsable de vous légalement et moralement, comme un tuteur. Je me

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dois de vous rendre saine et sauve à votre île natale. Et vous vagabondez à minuit dans les rues.

— Mais, monsieur, je vous assure que dans les rues, les gens sont aussi respectables que n’imnorte où! [ls sont habillés à la dernière mode, et ne songent nullement à me faire le moindre mal; quant à leur façon de parler d'amour, de ma vie, je n'ai rien entendu d’aussi poli.

— Vous ne devez pas recommencer. Je vous dirai pourquoi un jour. Que tenez-vous à la main?

— Üne souricière. Il > a des quantités de souris dans cette cuisine, — des souris noires de suie et non pronres comme celles de l’île. C'est pour ça que j'ai si loin pour l'acheter, presque toutes les boutiques étaient fermées. Je vais la poser dès maintenant.

Elle se mit à l’œuvre et Pierston resta là à regarder l'opération qui semblait absorber entièrement la jeune fille. C'était extraordinaire vraiment de voir à combien peu de choses elle s’intéressait; elle acceptait la vie telle queile, sans rechercher toutes les choses belles et bonnes qu’elle pourrait avoir par lui. Ne devinait-elle pas l'amour de Jocelyn? C'eût été bien peu féminin, et son attitude tour à tour enjouée, réservée, indéchiffrable était bien celle d’une femme.

— Elle ne peut prendre qu’une souris à la fois, remarqua distraitement Jocelyn.

— Mais je l’entendrai bien dans la nuit et quandil y en aura une de prise je viendrai regarnir la souricière.

Jocelyn soupira et se retira dans sa chambre, bien qu’il n’eût aucune envie de dormir.

Vers le milieu de la nuit, grâce à la porte entrebâillée, il entendit le déclic de la souricière. Quelqu’un

d'autre avait dû aussi l’enténdre, car presque aussitôt le pit-pat de pieds nus se fit entendre dans la petite antichambre. Un long moment s’écoula: elle avaiteu largement le temps de regarnir la trappe; Pierston sursauta, en entendant, venant delacuisine,uncristrident.

Il ne fit qu'un bond, enfila sa robe de chambre et se précipita à l’aide.

Avice, pieds nus et enveloppée seulement d’un shall sur sa chemise, se tenait debout sur une chaise: la souricière était renversée à terre et la souris courait de-ci de-là.

— J'étais en train de la retirer, expliqua-t-elle très excitée, quand elle m’a échappée!

Pierston s’empara de la souris, tandis qu’Avice restait sur sa chaise. Une fois la souricière reposée, il ne put se contenir :

— Pourquoi diable une fille comme vous se donne t-elle à un carrier? Pourquoi, dites!

L'esprit de la jeune fille était fixé si intensément sur la souris, qu’il lui fallut quelques instants avant de comprendre ce dont lui parlait Jocelyn.

Elle répondit alors tranquillement :

— Parce que je suis une sotte.

— Comment! Vous ne l’aimez pas? fit Jocelyt surpris.

Et il 2dmirait la jeune fille qui à ce moment-là ressemblait d’une façon si frappante à l’Avice qui Pavait embrassé vingt ans auparavant.

— À quoi bon parler de ça? dit-elle.

— C'est le soldat, alors?

— Oui... Mais je ne lui ai jamais parlé.

— Jamais parlé au soldat?

— Jamais.

— L'un d'eux vous a-t-il maltraitée, trompée?

— Certes non. ,

— Alors, je ne comprends pas. Voyons, Avice, un peu de franchise, dites-moi ce qui en est.

— Pas maintenant, monsieur! dit-elle, tandis que son joli visage confus et ses yeux bruns se tournaient vers lui d’un air suppliant. Je vous dirai tout demain.

Il rentra dans sa chambre et s’abandonna à sa méditation.

Un quart d’heure après environ, il entendit le même déclic. La tête appuyée sur son coude, il tendit l'oreille. La maison était silencieuse, et les cloisons si minces qu’il pouvait entendre le remue-ménage de la souris dans sa trappe. Maïs cette fois il ne perçut aucun bruit de pas.

Pour calmer sa fièvre et son agitation, il se leva et regarnit la trappe.

La porte d’Avice était entre-bâillée: elle n'avait pas remarquéévidemment la secondecapture.Delachambre venait une respiration douce comme celle d’un enfant.

Il rentra chez lui et se recoucha tristement. L’inconscience voulue ou réelle de la jeune fille, l'aspect de la cuisine abandonnée, le feu éteint, lui avaient fait sentir plus cruellement que jamais sa solitude.

Quelle folie aussi de s’être attaché à cette fille!

Le fait qu'elle était sans défense et qu'elle ne soupçonnait en rien qu’un danger quelconque pût résulter de leur proximité, suffisait pour que Jocelyn la respectât; puis, n’était-elle pas l’image vivante de la mère qu'il avait si tendrement aimée? Et malgré cela Pierston se sentait mal à l’aise, inquiet.

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Au matin, il comprit qu’il fallait mettre fin à cette situation, sinon il ne répondait plus de lui.

Il envoya Avice à l’atelier, écrivit à une agence de lui expédier sur-le-champ deux domestiques, puis décida de. se remettre au travail.

Avice mettait de l’ordre dans les objets qu’il lui avait permis de toucher.

C'était pour la jeune fille une joie de manier moulages et maquettes. Pour la première fois, elle les examinait avec l'intérêt de quelqu'un qui aurait voulu s’imprégner d'idées de beauté vaguement entrevues, mais qui lui échapperaient. La clarté d'esprit qui aurait dû passer à la fille en même temps que le visage et les formes maternelles, avait été obscurcie par la médiocrité du père.

Ils étaient seuls dans l'atelier. Jocelyn ne pouvant se contenir passa son bras autour de la taille de la jeune fille.

— Ma chère, chère petite Avice! Je veux vous demander quelque chose que vous avez peut-être deviné. Voulez-vous être ma femme et ne jamais me quitter?

— Oh! monsieur Pierston! Quelle folie!

— Folie? fit-il en reculant involontairement.

— Oui.

— Pourquoi? Suis-je trop vieux!

— Oh! non. cela me serait égal. Cela n’a guère d'importance entre mari et femme.

Elle essaya de se libérer et dans son mouvement fit chavirer une tête de l'impératrice Faustina. Pierston n'essaya pas de la retenir... ss

Il vit que la jeune fille était non seulement surprise, mais un peu alarmée.

— Vous ne m'avez pas dit ce qu'il y avait de fou dans mon projet? fit-il presque durement.

— Jamais je n'aurais cru que vous puissiez songer à moi de la sorte. Jamais Et je suis seule ici, que vais-je devenir ?..

— Dites oui, ma jolie Avice! Nous nous marierons de suite et personne .n’en saura rien.

Elle secoua la tête

— Je ne peux pas, monsieur.

— Ce serait cependant une chance pour vous. Peutêtre ne m'aimez-vous pas?

— Si... beaucoup. Mais pas de cette façon. Cependant je serais peut-être arrivée à vous aimer ainsi, avec le temps, si.

— Eh bien! essayez! fit-il vivement. Votre mère m'a bien aimé, elle!

Ces mots dits, il aurait voulu les rattraper.

— Mère vous a aimé? demanda Avice d'un air incrédule.

— Oui. murmura-t-il. ;

— Vous n'avez pas été son fiancé? Celui qui...

— Si, si. N’ajoutez pas un mot.

— C'est vous qui l’avez abandonnée?

— Oui.

— Alors, je ne vous aimerai jamais, jamais. Je ne savais pas que c'était un gentieman, je croyais que... que...

— Je n'ai pas agi comme un gentleman, alors?

— Oh! monsieur, allez-vous-en! Je ne puis souffrir votre vue en ce moment! Peut-être parviendrai-je à vous aimer, mais.

— Du diable, si je m'en irai! dit Pierston exaspéré.

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164 LA BIBN-AIMÉE

J'aiétéfrancavec vous, il faut que vouslesoyez avec moi,

— Que voulez-vous savoir?

— Je veux comprendre pourquoi vous refusez men offre? Vous ne m'avez donné aucune raison valable. Parlez, chérie, je ne suis plus fâché.

— Si, vous l’êtes encore.

— Non, voyons, quelles sont vos raisons?

— C'est rapport à Isaac Pierston.

— Comment?

— Oui, il m'a fait la cour ; nos fiançailles ont été célébrées selon la mode antique; puis un matin il m'a emmenée à la chapelle. où on nous a mariés secrètement; parce que mère ne l’aimait pas; ni moi non plus d’ailleurs en ce moment-là. Puis nous nous sommes disputés, et juste avant que je vienne à Londres il partit à Guernesey. C’est alors que j'ai rencontré ce soldat. j'ignore son nom, maïs je tombai amoureuse de lui. Cependant, comme je savais que c'était mal, j'essayais de ne pas penser à lui et de ne pas le regarder. Maïs cela me rendait très malheureuse. C'est alors que vous m'avez proposé de venir à Londres. Tout m'était égal, alors, j'ai accepté!

—- Grands dieux! murmura Pierston.

Et son visage pâle et altéré disait assez le coup que lui avait porté cette révélation.

— Pourquoi avez-vous fait une chose pareïlle? Ou plutôt, pourquoi ne m'avez-vous rien dit? Ainsi vous êtes la femme d’un autre que vous n’aimez pas, tandis que vous aimez un soldat à qui vous n'avez jamais adressé la parole; et pendant ce temps je vous compromets, parce que vous me laissez vous aimer! Vraiment, vous êtes une mauvaise femme!

— Non! non! gémit Avice.

Elle était pâle et semblait effrayée. Ses yeux ne quittaient pas le plancher.

— J'avais raison de dire que c'était folie de songer à m'épouser, dit-elle; et d’ailleurs, même si je n'étais déjà mariée à Isaac, je n'aurais jamais pu

‘ vous épouser après ce que vous m'avez révélé.

— J'ai chèrement expié! dit-il tristement Des hommes comme moi sont toujours punis par leurs propres actes. Maintenant, chère Avice, — je vous appelle ainsi en souvenir de votre mère, — il faut que je voie à vous tirer de ce mauvais pas. Pourquoi ne pouvez-vous aimer votre mari, maintenant que vous l'avez épousé?

Avice regarda le sculpteur de côté, comme si les subtilités de sa nature n'étaient pas aisées à définir.

— Était-ce ce carrier à barbe noire, avec lequel je vous ai rencontrée un dimanche? Il porte Île même nom que moi, alors? Cela n’a d’ailleurs rien d’extraordinaire, dans un endroit où il n’y a que six ou sept noms de famille,

— Oui. C'était lui. C’est même de ce soir-là que date notre brouille. [] me gronda de mon inconstance; je lui répondis vertement, et le lendemain il partit.

— Laissez-moi réfléchir. Le mieux, il me semble, serait de ramener votre mari auprès de vous.

Elle haussa les épaules, impatientée :

— Je ne l'aime pas.

— Pourquoi l’avez-vous épousé alors?

— J'y étais bien forcée lorsque nous étions fiancés selon la coutume de l'ile.

— C'est stupide, et cela ne rime plus à rien de nos jours.

— I] a toutes les vieilles idées, lui! Céorident il est parti!

— Ah! Ce n'est qu'une petite pique entre vous; je lui donnerai de l'ouvrage et il reviendra. Le cottage vous appartient-il toujours?

— Oui, c'est ma propriété. Grammer Se ciroel en prend soin en mon absence.

— Bien. Vous allez y retourner de suite, ma jolie madame, et attendre que votre mari vienne vous y rejoindre.

— Je n'irai pas! Je ne veux pas le revoir! sanglota-t-elle. Je veux rester ici, ou n'importe où, pourvu que ce ne soit pas avec lui.

— Ça passera. Maintenant rentrez dans l’appartement, chère Avice, et soyez prête dans une heure. Je vous prendrai dans le hall.

— Je ne veux pas!

— Vous m'obéirez cependant.

Elle n'osa se révolter. A l'heure dite, il la trouva dans le hall. Jocelyn était chargé d’une valise et d’un parapluie, Avice remportait sa malle. [1 donna l'ordre au concierge d’aller chercher une voiture et de charger les bagages Cela fait, il fit grimper la jeune fille et monta derrière elle.

Dans le compartiment vide, ils s’assirent l’un en face de Mautre, puis le monotone voyage commença.

En l’examinant maintenant à la lueur de la nouvelle révélation, il s’étonna de n'avoir jamais deviné sen secret. |

Chaque fois qu’il la regardait, la jeune femme prenait un air rebelle Elle finit par pleurer.

— Je ne veux pas le voir, répétait-elle en sanglotant.

Pierston était aussi malheureux qu'elle.

— Pourquoi nous avez-vous mis tous deux dans une teile position? disait-il avec amertume. Ça ne sert à rien de se lamenter maintenant. Puisque même si vous n'étiez pas mariée. Vous ne m' auriez pas épousé.

— Si, je vous aurais épousé.

— Comment? Vous disiez le contraire, il n’y a pas deux heures?

— Je vous aime mieux maintenant, je vous aime de plus en plus!

Pierston soupira. [Il se sentait aussi jeune qu’elle pour son malheur. I! fut sur le point de lui faire une proposition qu’en toute loyauté il repoussa : n’était-elle pas inexpérimentée, seule au monde?

Ainsi s’écoula ce jour inoubliable.

Aphrodite, Astaroth, Freya, ou quelle que fût la déesse de l’amour, protectrice de l’île, l’éprouvait cruellement. Quand finirait cet ensorcellement de son cœur qui ne vieillissait pas, alors que son corps évoluait chaque jour vers la décrépitude.

Son premier soin, après avoir déposé Avice saine et sauve dans son petit cottage, aux mains de Mrs Stockwool. fut de se rendre à la chapelle où, sur la déclaration d’Avice, le mariage avait dû être célébré. Une espérance insensée vivait encore en lui. Mais bientôt i! n'eut plus de doute : Isaac Pierston, Anne- Avice Caro, fils et fille de tel et telle, avaient été mariés tel jour.

Suivaient les signatures des époux, du pasteur et des: témoins.

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