ELLE DISPARAIT
Un soir d'hiver, Par un temps froid et sec, un promeneur solitaire arpentait le petit chemin sombre qui sépare Sylvania Castle du cottage d'Avice.
Les ,Sottages environnants, tous en pierre, étaient dans l'obscurité; mais à l'étage supérieur du cottage d'Avice brillait une lumière.
La mer SEMISSAT, en venant s’écraser contre la
falaise intervalles réguliers. Ces sons étaient accom- Pagnés par d'autres gémissements périodiques provenant, ceux-'À, de la chambre du petit cottage; si bien que les plaintes des flots, et les plaintes de la vie ne semblaient faire qu'un.
; Jocelyn — Car c'était lui, — observait la fenêtre éclairée, puis s'éloignait, puis revenait, rythmant ses
pas sur les gémissements de ]a mer et sur ceux de la femme en couches.
Bientôt un faible vagissement se fit entendre.
Pierston sursauta, puis s'éloigna à grands pas, non
Sans S arrêter un grand moment au coude du sentier.
La paix du Village ensommeilié fut troublée par
un bruit de roues et le trot d’un cheval.
Pierston TSVint Sur ses pas et attendit, devant le Cottage, l’arrivée de ]a voiture,
D'un léger cabriolet, un homme sauta à terre. Son
large chapeau enfoncé ne laissait voir qu’une barbe noire embroussaillée, qui caractérisait le pur insulaire.
— Etes-vous le mari d’Avice? demanda le sculpteur.
L'homme répondit affirmativement: et il ajouta avec un fort accent local :
— J'suis juste arrivé par le bateau de ce soir. J'pouvons point arriver plus tôt. J'avais un engagement à Peter-Port pour un travail, qu’il m'a fallu tenir.
— En tout cas, votre venue prouve que vous consentez à la réconciliation.
— Pourquoi pas? dit-il.
— Si vous vous réconciliez, une bonne affaire vous attend ici. Je vous établirai.
— Volontiers alors, dit l’homme.
Sa voix était énergique et, bien que légèrement bourrue, conciliante.
Il paya la voiture et suivit Jocelyn dans la maison.
Personne dans la pièce du bas. Au milieu, une table, et au milieu de la table un tapis de laine sur lequel reposait la lampe. Tout était en ordre et très propre, comnie dans l'attente d’un événement intéressant.
La femme qui vivait avec Avice descendit, et à leur question répondit que tout allait bien, mais qu'on ne pouvait monter encore. Elle disposa des chaises et sur la table quelques victuailles, puis remonta.
Jocelyn et Isaac s'assirent l'un en face de l’autre. Et l'amoureux qui aimait la femme sans avoir aucun
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droit sur elle, et le mari qui avait tous les droits, sans aimer, s’examinèrent curieusement.
Tout en échangeant des paroles banales, ils prêtaient l'oreille aux bruits d’en haut : Pierston, anxieux; Isaac, calme et plein de confiance dans les voies de la nature.
Bientôt ils entendirent de faibles vagissements, et le médecin du village descendit.
— Commert va-t-elle maintenant ? interrogea vivement Jocelyn.
Isaac se contenta de lever la tête, jugeant avec raison que la réponse servirait pour eux deux.
— Très bien, très bien, répéta, comme une phrase consacrée, le docteur.
Sa voiture n'étant pas encore là, il accepta de vider un verre avec les deux hommes.
Lorsqu'il fut parti Mrs Stockwool descendit et annonça qu'Avice, informée de l’arrivée de son mari, l'attendait. |
Le carrier aurait préféré finir son bock d’ale, mais Pierston :e pressa et il monta. |
Abandonné à lui-même. Jocelyn posa ses coudes sur la table et enfouit son visage dans ses mains.
Isaac ne fut pas longtemps absent. ;1 reparut bientôt avec une attitude de propriétaire qui lui avait tait défaut jusqu'alors et invita Jocelyn à monter au premier, sa femme ayant manifesté le désir de le voir.
Jocelyn escalada rapidement les vieilles marches branlantes, laissant le mari en bas.
Avice, blanche comme ses draps. paraissait plus gaie et plus heureuse qu’il ne s’y attendait. Le petit
paquet rouge à ses côtés devait y être pour beaucoup.
Elle lui tendit la main.
— Je voulais vous voir, dit-elle en luttant contre sa faiblesse, vous voir tout de suite, quoique ce soit un peu tôt; je voulais vous dire combien je vous suis reconnaissante de tout ce que vous avez fait pour moi et pour [ke. Il est très heureux d’être de retour, m'a-t-il affirmé; vous avez été bien bon pour moi, monsieur.
Etait-elle réellement heureuse ou s’exprimait-elle ainsi par devoir? Pierston préféra ne pas approfondir. [1 fut touché de ses remerciements et le lui dit.
— Maintenant, Avice, ajouta-t-il tendrement, je résigne mes fonctions de tuteur. J'espère voir, d'ici peu, votre mari prospérer dans son commerce.
— Je l’espère, pour bébé, dit-elle avec un délicieux sourire. Voulez-vous... la voir, monsieur?
— Le bébé? Oh! oui. votre bébé! Il faut l'appeler Avice.
— Certainement, murmura-t-elle (et découvrant avec timidité l'enfant) : j'espère que vous me pardonnerez, monsieur, de vous avoir caché mon mariage?
— Si vous me pardonnez de vous avoir fait la cour.
— Bien volontiers vous ne pouviez deviner.
Pierston lu1 baïsa la main et la quitta ainsi que le petit être inconscient qu'il devait retrouver dans des conditions bien différentes.
Il essuya une larme en quittant la chambre à coucher :
— Voic: la fin du rève, murmura-t-il.
L'Hymen semblait vräiment se moquer de Pierston.
Deux jours après avoir laissé dans l’île celle qu'il avait aimée d’une façon si désintéressée, il rencontra dans Picadilly son ami Somers, tout pimpant, qui avançait à grands pas d'un air absorbé.
— Mon cher ami, dit-il, qu’en penses-tu? On m'avait recommandé de ne rien dire; mais, comme il faudra que tu le’saches tôt au tard, j'aime autant tout avouer.
— Tu ne vas pas. te. commença Jocelyn, pressentant:déjà la vérité.
— Si. comme je te l'annonçais en plaisantant il v a un mois, Nichola et moi-avons commencé par un flirt et maintenant nous sommes pincés. Nous nous marions pour tout de bon le mois prochain.