CHAPITRE VI
Mrs Pierston passa une nuit agitée; mais personne n'en sut rien. La prostration, qu'augmentait son anxiété au sujet du mariage, ne diminuait pas, loin de là.
Tandis qu'elle sommeillait un peu tout au matin, Avice entra dans sa chambre.
Comme la jeune fille venait assez souvent sur la pointe des pieds s'assurer que tout était en ordre, elle n'y fit pas attention et murmura simplement pour la rassurer :
— Je vais mieux, chérie. Laisse-moi dormir. Va te recoucher. .
Mais le bruit l’avait tout à fait réveillée et elle se mit à songer.
Ce mariage ne lui donnait plus aucune appréhension. Elle était persuadée qu’elle ne pouvait rien souhaiter de mieux à sa fille. Toutes les mères, toutes les jeunes personnes de l’île enviaient Avice; car Jocelyn paraissait extraordinairement jeune pour son âge, et d'une rare séduction physique. Sa famille était bien connue; on savait qu’il avait hérité de son père une belle fortune; ses relations étaient excellentes et sa réputation d'artiste universelle.
Mais Avice, Mrs Pierston le savait, avait eu quel-
ques passionnettes pour des jeunes gens de l’île, et, en bonne mère, elle se félicitait d’avoir trouvé en la circonstance une telle docilité à ses vœux chez la jeune fille. 5
Pour tous d’ailleurs, excepté peut-être pour la principale intéressée, Jocelyn semblait le plus romantique des amoureux.
&« Quel admirable roman, songeait Mrs Pierston, que ce triple amour pour trois femmes du même sang. » ù
Il n'avait pas aimé la première, la seconde l'avait dédaigné; et voilà que ce mariage, qu'il n'avait pu réaliser avec les deux autres, accomplissait le rêve primitif, constituait une véritable œuvre de tendresse dont personne ne pouvait manquer d'admirer la logique.
La veuve songea que la seconde Avice n'aurait probablement pas repoussé Jocelyn, ce jour de lointaine mémoire où il lui proposa sa main, si la Destinée n'avait déjà lié sa vie à celle d’un autre.
Mais, en somme, tout avait bien tourné.
Ah! certes, ce mariage serait le couronnement de sa vie! Elle pourrait se vanter de n'avoir pas perdu son existence. Penser au’elle, simple fille de carrier. modeste petite blanchisseuse, presque bonne à tout faire dont le mariage, malheureux à ses débuts, était bien vite devenu une agréable association, penser qu’elle avait élevé sa fille pour réaliser le rêve qu'elle n'avait pu atteindre! Cette fille qu’elle verrait solidement établie dans un intérieur luxueux et raffiné, près d’un mari aimable et réputé.
Teiles étaient les pensées de la malade.
Il lui sembla un moment, tant ses sens étaient aiguisés, que l’on s’éveillait dans la maison. Elle crut saisir un bruit de voix dans la chambre de sa fille.
Mais il n'était que cinq heures et on y voyait à peine; elle devait se tromper.
Elle était si agitée, que le sommier grinçait sous ses mouvements saccadés.
Elle avait demandé à ce que personne ne veillât près d'elle, mais, n’y tenant plus, elle agita une petite clochette et au bout de quelques minutes la nurse apparut. C'était Ruth Stockwoo!, une vieille femme de l’île qui connaissait Mrs Pierston depuis son enfance et était au courant de toute sa vie.
— Je suis si agitée que je ne puis rester seule, dit la veuve. II m'a semblé que Becky aidait Miss Avice à revêtir sa robe de noces.
— Oh non! pas encore, madame, personne n’est levé. Mais je vais aller vous chercher à boire.
Lorsque Mrs Pierston eut pris un verre de lait, elle reprit :
— Je ne puis m'empêcher de craindre qu'Avice ne recule au dernier moment. C’est qu'il est bien plus âgé qu'elle...
— Oui, c'est vrai, dit la vieille femme, mais je ne vois pas ce qui pourrait empêcher le mariage maintenant.
— Avice, vous le savez, a des idées; et puis elle a eu récemment une passionnette pour un jeune homme de vingt-quatre ans. Elle a été très mystérieuse et laconique à ce sujet. J'aurais préféré la voir pleurer et lâcher son secret; mais ç'a été tout je contraire. Je crois qu'elle l’aime encore.
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— Qui? Ce jeune Français de Sandbourne ?
M. Leverre? Vous m'en aviez parlé, mais je croyais que tout était fini entre eux.
— J'en doute; et même j'ai le pressentiment qu'elle l’a vu hier soir. Peut-être n’était-ce que pour lui dire adieu et lui rendre des livres prêtés; mais je donnerais beaucoup pour qu'elle ne l’ait jamais connu; c’est un jeune homme impétueux et impulsif, capable de tout. I] n’est pas Français, bien qu'ayant vécu en France la plus grande partie de sa vie. Son père était un gros propriétaire de Jersey, qui en secondes noces avait épousé une femme de l’île. C'est pourquoi le jeune homme est ici presque chez lui.
— Ah! j'y suis. Sa belle-mère est une Bencomb. On a beaucoup parlé d’eux autrefois.
— Oui, le père de Marcia était alors le plus gros carrier de l’île; mais son nom est oublié aujourd'hui.
e C'était, au dire de mère, une belle jeune fille; elle essaya, paraît-il, de prendre M. Pierston dans ses filets, alors qu'il était jeune homme. Sa conduite a même été scandaleuse. Après cette histoire, elle partit pour l'étranger avec son père qui avait fait fortune ici. Mais ïl perdit pas mal d’argent dans des spéculations. Plus tard elle a épousé ce Jersey'en :
M. Leverre, qui l’avait aimée autrefois; elle éleva le
fils de son mari.
Mrs Pierston s'arrêta pour reprendre haleine et comme Ruth ne posait aucune question, elle reprit dans un murmure :
— Voici comment Miss Avice fit connaissance du jeune homme. Lorsque le mari de Mrs Leverre mourut, elle quitta Jersey pour Sandbourne. Elle
vint un jour ici, s’enquit de M. Jocelyn Pierston; et trompée par mon nom vint me rendre visite avec son fils.
« Lorsqu'Avice retourna au collège de Sandbourne, elle le rencontra. [1 y était professeur de français. Ils se revirent plusieurs fois, mais je ne le sus que plus tard.
— Eh bien, elle l’oubliera.
— Je l'espère. Je l'espère. Maintenant je vais tâcher de dormir un peu.
Ruth Stockwooïi retourna dans sa chambre, et sachant que sa maîtresse n'aurait pas besoin d’elle avant une heure au moins, elle se recoucha et ne tarda pas à s'endormir.
Son lit n'était séparé de l'escalier que par une mince cloison: dans un demi-sommeil, elle entendit un léger frôlement le long du mur, comme si des doigts tâtonnaient doucement dans l'obscurité.
Puis le bruit s’éteignit et elle rêva qu’on enlevait la barre de la porte d'entrée.
Elle sombrait dans un sommeil profond, lorsque le même phénomène se reproduisit; des doigts tâtonnèrent le long du mur, puis une porte s’ouvrit, se referma et le silence retomba.
Cette fois, elle se réveilla tout à fait. La répétition de ce bruit l'intriguait.
Bien qu’il fût très matin, les premiers pas pouvaient être attribués à la femme de chambre, encore que Mrs Stockwool ne pût comprendre pourquoi elle était descendue si doucement et dans l'obscurité. Mais les seconds restaient inexplicables.
Ruth se leva et ouvrit le store. L'aube naissait à
peine, et le phare, là-bas sur la plage, brillait encore.
Les tamaris s'estompaient déjà sur le ciel gris et l'on distinguait le ruban sinueux de la route, le long des rochers.
Sur cette route deux silhouettes sombres se détachaient, à quelques pas l’une de l’autre. Mais bientôt elles se rejoignirent. Étaient-ce des carriers, les gardiens du phare Sud, ou bien des marins qui rentraient de leur pêche nocturne?
Ruth n'aurait su le dire.
En tout cas ils n’avaient évidemment aucun rapport avec les bruits qui l'avaient inquiétée. Aussi la vieille femme, sans plus se soucier d'eux, se remit au lit.
Jocelyn avait promis de venir rendre une visite matinale à Mrs Pierston pour s'enquérir de l'état de sa santé, après une nuit de repos. La faiblesse de la malade le frappait plus qu'’Avice et l'inquiétait.
Pendant qu’il s’habillait, il aperçut par la fenêtre deux ou trois matelots, sur la falaise au delà du village, qui semblaient contemper avec un intérêt profond un bateau à l’ancre sur la côte opposée du Wessex.
A huit heures et demie, il quitta l'auberge et s’achemina vers le logis de Mrs Pierston.
En approchant, il remarqua l'aspect insolite de la maison. La barrière, la porte et deux fenêtres étaient ouvertes; toutes les autres persiennes étaient closes; la maison avait l'air désolé et absent d’une personne hagarde.
Personne ne répondit à son coup de marteau. Il entra. Le couvert n'était pas mis dans la salle à
manger. Sa première pensée fut que Mrs Pierston était morte. :
Tandis qu'il restait indécis, Ruth Stockwool fit irruption dans la pièce, un papier froissé dansla main.
— Monsieur Pierston! Monsieur Pierston! Que le seigneur nous protège!
— Quoi? Mrs Pierston?r..
— Non! Non! Miss Avice! Elle est partie! oui, partie! Lisez, monsieur. Elle l’avait laissé dans sa chambre. Nous sommes affolées!
Il prit machinalement la lettre et constata qu’elle était couverte de deux écritures différentes; la première partie de la main d’Avice disait :
Ma chère mère, me pardonnerez-vous jamaïs? J'ai mal agi! Et cependant j'aurais juré hier soir qu'il n'en seraît rien. :
À dix beures donc, je sortis pour dire adieu, vous l'avez peut-être deviné, à M. Leverre et lui rendre ses livres, ses lettres et ses cadeaux. Je le rejoignis près de Sylvania Castle où nous avions convenu de nous rencontrer, puisqu'il ne pouvait venir à la maison.
Je le trouvai très malade. Il avait été souffrant tous ces derniers temps et forcé de garder le lit; maïs il s'était levé pour venir me faire ses adieux. La fatigue du voyage l'avait anéanti. Je restai auprès de lui jusqu'à minuit, espérant qu'il reprendrait peu à peu ses forces. Maïs le temps passait et il restait toujours dans l'impossibilité, non seulement de repartir, mais de marcher seul, ne fût-ce que quelques mètres.
J'avais essayé bravement tous ces derniers temps de ne plus l'aimer, mais tout mon amour me revint
d'un seul coup. Il m'était impossible de l’'abandonner en l'élat où je le voyais. C’eût été le vouer à la mort.
Aussi l'aidai-je, en le portant presque, à marcher jusque chez nous. Là il se sentit un peu mieux, mais comine il ne pouvait rester debors et que tout le monde dormait, je le fis monter dans la chambre que nous avions préparée pour M. Pierston.
Je le fis coucher, puis allai chercher dans votre chambre du brandy et un peu de votre potion fortifante. Étiez-vous endormie où m'avez-vous entendue? Je restai près de lui toute la nuit. IL allait mieux. Nous discutêmes de ce qu'il fallait faire. Je sentis, bien que je me fusse effarcée courageusement de renoncer à lui, que je ne pouvais épouser personne d'autre. Nous décidêmes donc de nous unir au plus tôt avant qu'on pât nous en empêcher et nous partimes à l'aube dans cette intention,
Dites à M. Pierston que cette fuite n'était nullement prémédilée; le hasard en est seul responsable. Je regrette de l'avoir traité aïnsi, car il me jugera durement, Cependant j'avais bien résolu de vous obéir et de l'épouser.
Mais Dieu, en me rendant indispensable à celui que j'aime, m'empêche peut-être de commettre une erreur dont je me serais certainement repentie.
Votre fille affectionnée,