AVICE
La seconde partie était d’une écriture masculine. Chère mère (ne le serez-vous pas bientôt?) Avice vous explique au long l'incident qui a rendu néces-
. saire notre mariage. Je serais certainement mort sans l'hospitalité que votre fille m'offrit sous votre toit, et sans les tendres soins qu’elle me prodigua pendant ces beures de souffrances nocturnes.
Nous nous aimons passionnément etrien maintenant ne pourra nous séparer. Nous suivons la loi de nature.
Voulez-vous, je vous prie, prévenir ma mère de ces événements et me croire votre tout dévoué,
Henri LEVERRE.
Jocelyn détourna son regard,
— Mrs Pierston avait bien cru entendre parler cette nuit, mais elle s’imaginait avoir rêvé. Elle se souvient avoir, en effet, aperçu miss Avice vers une heure du matin près de la table où était sa potion. Quelle rusée! Penser que son amoureux n était séparé
- de moi que par une distance d'un mètre ou deux, et qu’il reposait dans les propres draps qui vous étaient destinés, monsieur! Nos plus beaux draps, monsieur! sans une reprise et parfumés au romarin! Vraiment, on croirait que vous avez refusé de coucher ici, uniquement pour leur céder la place.
— Ne les blâmez pas! Ne les blâmez pas! dit Jocelyn d’une voix blanche. Ne l'accablez pas surtout, elle n’est pas coupable. C'est moi... 1 avais agi ainsi envers sa grand'mère Elle est partie maintenant... Inutile d’en faire mystère. Criez-le dans l'île. Dites que je suis venu dès l'aube pour trouver ma fiancée envolée. Dites à tous qu’elle $est enfuie loin de moi! On le saura tôt ou tard...
L'une des servantes murmura :
— Nous ne ferons pas cela.
— Et pourquoi?
— Nous l’aimions malgré ses défauts.
— Vraiment? fit-il.
Et il soupira en songeant qu’au fond les jeunes servantes prenaient le parti d’Avice.
— Comment sa mère a-t-elle supporté ce coup?
demanda-t-il. Est-elle réveillée?
Mrs Pierston ne dormait pas; car lorsqu'elle avait appris sans préparation la nouvelle, une telle agitation s'était emparée d'elle, elle s'était mise à prononcer des paroles si incohérentes, qu'on avait redouté un transport au cerveau.
Maïs depuis quelques instants son exaltation était tombée et elle reposait faible et pâle dans son lit.
— Je veux la-voir, dit Jocelyn. Et qu’on aille chercher le docteur.
En passant devant la chambre vide d’Avice dont la porte était entr'ouverte, il vit que le lit n’avait pas été défait.
Il entra dans la grande pièce qu’on lui avait primitivement destinée. Dans un coin, il aperçut sa canne.
— D'où vient-elle? demanda-t-il surpris.
— Nous l’avons trouvée ici, monsieur.
— Oh! oui, murmura-t-il, c’est vrai. Je la lui avais donnée... cela me ressemble! J'ai travaillé pour un autre.
Ce fut la dernière parole d’amertume qui échappa à Jocelyn.
Il se dirigea vers la chambre de Mrs Pierston, précédé de la femme de charge. :
— Monsieur Pierston est là, madame, dit-elle à la malade.
=. À ‘Vis
230 LA BIBN=AIMÉE
Comme celle-ci ne répondait pas, Ruth s’avança vers le lit.
— Que lui est-il arrivé, monsieur Pierston?
Avice reposait doucement dans la position que lui avait donnée la nurse: aucun souffle ne sortait de ses lèvres : ses traits rigides avaient l'expression butée que Jocelyn lui avait souvent vue, jeune fille, alors qu'elle circulait sans bruit dans son appartement de garçon.
A cette vue Ruth Stockwool perdit tout empire sur ses nerfs. ;
— C'est le coup que lui a causé le départ de miss Avice! cria-t-elle. Elle a tué sa mère! Elle a tué sa mère!
— Ne dites pas une chose aussi affreuse, interrompit vivement Jocelyn.
— Elle aurait dû lui obéir. elle était si bonne, la pauvre chère femme! Et elle désirait tant ce mariage, pauvre âme! Et nous n'avons pu lui cacher la vérité! Quels ingrats que ces jeunes gens!..
— [] faut prévenir le docteur, dit Pierston machinalement, en se hâtant de quitter la pièce.
Lorsque le médecin du village arriva, il ne put que constater la mort : angine de poitrine, [1 déclara toute enquête inutile.
Les deux silhouettes noires qu'avait aperçues Ruth dans l’aube grise, cinq heures auparavant, s'étaient d’abord dirigées vers le nord de Sylvania Castle, par le petit sentier qui va jusqu'aux ruines du vieux château et au delà...
Même en tendant l'oreille, on n'aurait pu surprendre la moindre parole entre eux.
L'homme avançait péniblement, soutenu par la femme. Au sommet de la côte, ils s’arrêtèrent un moment et s’embrassèrent longuement.
— Nous devrions marcher jusqu’à Budmouth, si nous ne voulons pas être découverts, dit-il tristement. Je ne puis avancer même avec votre aide, chérie. I] y a deux milles encore, d’ici au pied de la colline...
La jeune fille tremblait de tous ses membres, mais essayait de le rassurer :
— Si vous pouviez marcher jusqu’à la rue des Citernes, peut-être y trouverions-nous une voiture? Ou bien, nous pourrions descendre dans l’anse et à l'aide d’un des petits bateaux amarrés en cet endroit gagner le nord de l’île. Une fois là, nous atteindrions facilement la station. La mer est calme et la marée nous pousserait; nous n’aurions presque pas à ramer.
Le plan semblait logique. Ils abandonnèrent donc la route droite pour l'étroit sentier que prolongeait le fossé primitif de la forteresse.
Le bruit de leurs pas, si légers pourtant, résonnait sur le roc uni, si grand était le silence alentour.
Sur le rebord inférieur de la falaise, un étroit chemin, taillé à même le roc, descendait en pente brusque dans la petite crique fermée qui s'étend au bas.
Les deux silhouettes tremblantes s’y engagèrent; l’une d'elles connaissait si bien ces lieux qu’elle n’avait même pas besoin de tâtonner comme le faisait son compagnon, le long de la muraïlle de pierre qui se dressait à leur droite.
Essoufflés, ils arrivèrent enfin au bas et marchèrent pendant quelques mètres sur les galets pointus.
L'endroit était si solitaire que des jours entiers pou-
vaient s’écouler sans qu’on y aperçût âme qui vive.
Sur la plage étaient halées deux ou trois grandes barques de pêche et quelques petites embarcations légères; à quelques pas s'élevait une hutte de bois.
Les deux amoureux déployèrent tous leurs efforts pour mettre à flot la moins lourde des embarcations, puis ils sautèrent dedans.
La jeune fille fut la première à rompre le silence :
— Où sont les avirons?
Le jeune homme se pencha, mais ne les aperçut point dans la barque :
— J'ai oublié de les prendre, dit-il.
— Ils doivent être enfermés dans la cabane; maintenant il va falloir nous fier au courant.
Or, les courants en cet endroit se contrariaient. La marée, il est vrai, les pousserait vers le nord, mais, en dehors de la marée, il y avait le long du rivage un reflux contraire, que les marins du pays appelaient le « petit sud », et qui était dû aux courbes particulières de la côte. Il y avait deux courants, un de chaque côté de l’île; ils se rejoignaient au phare du Beal où ils se rencontraient avec la marée.
La mer, au confluent de ces trois courants contraires, s’agitait comme l’eau en ébullition dans une bouillotte, même par les temps les plus calmes.
Cet endroit redouté est appelé, comme chacun le sait, « le Race ».
Aussi, bien que la marée les poussât vers le nord, c'est-à-dire vers la terre ferme du Wessex, « le petit sud » courait de toutes ses forces vers le Beal pour rejoindre le « Race ». Et ce courant happa justement
l'inoffensive coquille des amoureux, qui n'ayant pas de rames pour sortir de ce courant, à peine cependant aussi grand qu’une étroite rivière, se virent entraînés vers les rocs gris et le mur hérissé de la falaise.
Ils se regardèrent avec désespoir, quoique sans frayeur, tant l’espoir est vivace dans les êtres jeunes.
La frêle embarcation montait et descendait au gré de la vague. Tout à coup elle se mit à tournoyer avec tant de violence, que le bateau-fanal, immobile près de la plage, seul point de repère, leur apparut successivement, avec une vitesse vertigineuse : à leur droite, puis à leur gauche, puis à droite, puis à gauche, jusqu’à ce que tout étourdis ils fermèrent les yeux.
Peu après, ils sentirent comme un glissement doux et constatèrent qu’ils filaient vers le sud.
Le jeune homme eut alors une idée heureuse. Il prit son mouchoir et l’enflamma à l’aide d’une allumette. La jeune fille lui tendit le sien. Lorsque les deux chiffons furent consumés, ils songèrent à l’ombrelle et le jeune homme la brandit, jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus dans la maïn que la poignée de porcelaine.
Le vaisseau-fanal était maintenant en mouvement, et au bout de quelques minutes un rayon coloré leur répondit.
Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
— Je savais bien que nous ne serions pas noyés, dit Avice en pleurant.
— Je le pensais bien aussi, répondit-il.
A l'aube, un canot vint à leur secours, et c’est avec soulagement qu’ils se virent remorqués vers le ponton sauveur, peint en rouge, sur lequel se détachaient de grandes lettres blanches.