‹ La bien-aiméeChapitre 44 sur 45 · UN ANCIEN TABERNACLE · texte numérisé non relu

UN ANCIEN TABERNACLE

Le soir d'octobre tombait et Jocelyn réfléchissait auprès du- corps de Mrs Pierston.

Avice étant partie, Dieu sait où, il s'était occupé de tout comme proche ami de la famille et avait rempli de son mieux les tristes formalités que nécessitait cette morte subite.

Tandis qu’il méditait là dans l'obscurité, Jocelyn vit se grouper, autour de leur sœur inanimée, le fantôme dé celles que son amour avait tour à tour idéalisées : elles le contemplaient tristement, telles sur les murs de Carthage les femmes troyennes qu’entrevit Énée.

F s'était plu à en idéaliser plusieurs en marbre; mais à ce moment il les revoyait, non avec les perfections dont son imagination s'était plu à les parer, mais telles qu’elles étaient réellement, avec leurs faiblesses, leurs défauts, leurs tares même...

Et tandis qu'il cherchait à deviner l’énigme de leur âme, leurs voix devinrent de plus en plus faibles. elles s’éloignaient dans la brume du souvenir, entraînées dans des chemins différents du sien. Et il restait seul. seul!

Le ridicule probable qui résulterait des derniers événements lui importait peu. Mais il aurait voulu dissiper le malentendu qui les avait provoqués,

C'était malheureusement impossible. Personne ne saurait ce qu'il avait cherché dans ces amours successives, cet idéal qui l'avait toujours attiré, pour

s'envoler dès qu'il croyait le saisir. Ce torturant

idéal qui lui avait fait courir un galop aussi effréné, personne ne le devinerait; cet idéal qu’il avait, du moins il le croyait dans la douleur présente, — enfin trouvé dans la femme qui l’abandonnait.

Ce n'était pas un amour charnel, Jocelyn ne connaissait pas cet amour-là. Aucune femme ne pouvait se plaindre d’avoir eu sa vie ruinée par lui, bien qu'il en eût aimé plusieurs de passion.

Non, personne ne devinerait le sentiment de tendresse véritable qui l’avait poussé à cette union qu'on croyait le rêve d’un vieillard égoïste; et personne ne saurait. personne...

Sa vie lui apparut un véritable cauchemar éveillé: et il aurait voulu se dissoudre comme un esprit, fuir ces lieux, briser son lien de servitude à l’Éternelle Beauté... ü

Il faisait tout à fait noir maintenant. La bonne apporta une lampe. Le vent soufiflait au dehors et le bateau-fanal vaciilait, petit point perdu dans l’immensité grise.

Un coup de sonnette rompit l’affreux silence.

Pierston entendit des voix. Une certaine intonation, un accent particulier, ravivèrent en lui de lointains souvenirs. Üne seule femme avait ces modulations riches, vibrantes. Était-ce possible?

L’inconnue échangeait quelques paroles avec la servante qui reparaissait aussitôt.

— Qui est cette dame? demanda Jocelyn.

La bonne hésita.

— C'est Mrs Leverre. la mère du jeune homme qui. a enlevé miss Avice.

— Bien, je la recevrai, fit-il avec calme.

Il recouvrit le visage de la morte et descendit.

Leverre? Où donc avait-il entendu ce nom-là?

Tiens, mais il se souvenait.. ces Américains rencontrés à Rome… Serait-ce vraiment Marcia Bencomb? |

Une haute lampe éclairait les objets familiers. Il trouva sa visiteuse dans le salon, debout et voilée. La voiture qui l’avait amenée attendait devant la porte.

Il ne put distinguer ses traits.

— Monsieur Pierston?

— C'est moi. |

— Vous représentez Mrs Pierston?

— Oui. Bien que je ne sois pas de la famille.

— Je suis. Marcia. Voilà quarante ans de cela...

— Je l'avais deviné. J'espère que la vie vous a été douce. Mais pourquoi, après si longtemps, choisissez-vous ce moment critique..?

— Je suis la belle-mère du jeune homme avec lequel votre... fiancée s’est enfuie ce matin.

— C'est vrai.

— Il est bien naturel que je cherche à savoir les détails de cette aventure.

— Oui. Parlons tranquillement. Permettez-moi de fermer d’abord la porte.

Marcia s’assit. [l comprit alors, par un de ces pressentiments qui éclairent l'avenir, que cette rencontre n’était pas accidentelle, que les événements l'avaient rendue fatale, inévitable.

Elle lui raconta son histoire. Peu après leur séparation son père était mort, la laissant seule et sans fortune. C'est alors qu’elle avait épousé son ancien amoureux, le gentleman de Jersey qui, veuf depuis peu, avait besoin d’une femme auprès de lui pour élever son jeune fils. Son mari était mort à quelques années de là. Elle restait seule, avec un enfant à élever. Malgré ses moyens limités, elle l’avait mis en pension à Saint-Hélier d’abord, à Paris ensuite, jusqu’à ce que, son éducation terminée, il pût entrer comme professeur de français au collège de Sandbourne. L'année dernière elle et son fils, à leur passage dans l’île, étaient venus rendre visite à Mrs Pierston et à sa fille, pour savoir, ajouta-t-elle avec calme, « ce qu'était devenu l’homme avec lequel elle s'était enfuie dans la première ardeur de sa jeunesse et qu’elle n'avait pas épousé par sa seule volonté ».

Pierston s’inclina.

— Et voici, reprit-elle, comment les jeunes gens se connurent et s’attachèrent l’un à l’autre.

Mrs Pierston avait autorisé Avice, sur les instances de cette dernière, à prendre des leçons de français avec le jeune Leverre, facilitant ainsi leurs rapports.

Marcia n'avait pas songé à prévenir cette intimité, car depuis des années, tristes années s’il en fut, elle avait appris à apprécier le nom qu’elle avait dédaigné autrefois. Mais lorsqu'elle avait su que Mrs Pierston destinait Avice à Jocelyn, elle avait essayé de son mieux de briser les liens qui unissaient les deux jeunes gens : trop tard malheureusement.

Henri avait été très malade et son absence, la veille, l’avait grandement inquiétée.

Ce matin seulement, un mot de lui l'avait informée de son mariage avec Avice.

Où devait être célébré leur union, elle l’ignorait.

— Qu'allez-vous faire? demanda-t-elle.

— Rien. [1 n'y a rien à faire. J'ai agi ainsi autrefois : c’est la revanche du passé.

Marcia réfléchit un moment, puis reprit :

— Ne pourrait-on savoir ce qu’ils sont devenus?.…..

— Oui, nous le pouvons.

Et Pierston se trouva, quelques minutes plus tard, marchant comme en rêve aux côtés de Marcia, sur sur la route grise, à la recherche des absents.

Il constata que la plupart des voisins n’en savaient pas plus que lui sur la destination des amoureux.

À un coin de rue, un groupe de gens discutaient l'événement. Sachant l’un et l’autre le dialecte, Marcia et Jocelyn purentcomprendrece qu'ils disaient.

Au matin, dès l’aube, on avait constaté la disparition d’un canot dans la crique, et dès que la fuite des amoureux avait été connue, les soupçons étaient tombés sur eux.

Pierston se dirigea vers la petite baie, sans seuiement regarder si Marcia le suivait. Bien qu'il fit encore plus sombre qu’à l’heure matinale où Avice et Leverre avaient suivi le mème chemin, il dégringola sans hésiter le petit sentier taillé à même ie roc qui conduit à la plage.

— Est-ce vous, Jocelyn?

Il reconnut la voix de Marcia. Elle l'avait suivi et se trouvait à mi-chemin de la falaise,

— Oui, dit-il.

Et il remarqua qu’elle l’appelait, pour la pre-

mière fois, par son petit nom, depuis leur récente entrevue.

— Je ne distingue rien et j’ai peur de vous suivre.

Peur de le suivre? Voilà qui changeait entièrement l'idée qu’il se faisait d'elle : car jusqu’à présent il la croyait toujours la hardie, l’impérieuse Marcia de jadis. :

Cette révélation l’émut étrangement. Elle n’était qu'une femme, après tout. [1 revint sur ses pas et lui prit-la main.

— Laissez-vous conduire, dit-il doucement.

[s scrutèrent la mer du regard. Le vaisseau-fanal brillait toujours comme s’il ne se souciait en rien des fugitifs.

— Je suis très inquiète, dit Marcia, pensez-vous qu'ils auront atterri sains et saufs?

— Oui, répondit une autre voix que celle de Jocelyn.

C'était un pêcheur qui fumait sa pipe à l'abri de la petite cabane. Il leur raconta le sauvetage des deux jeunes gens. Une embarcation les avait conduits sur la rive du Wessex, d’où ils avaient gagné la plus proche station. Là, ils avaient sauté dans le premier train pour Londres. On avait appris la nouvelle une heure auparavant.

— Ïls seront mariés dernain matin, dit Marcia.

— Tant mieux! N'ayez aucun regret, Marcia.

Votre fils n’y perdra rien. Je n'ai aucun proche parent en ce monde, si ce n'est des cousins au vingtième degré au nombre desquels était votre père. Avice sera riche Je vais m'en occuper de suite. Quant à moi, j'ai vécu un jour de trop.

La

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