L'INCARNATION SE PRÉCISE
Il ne parvint pas à la retrouver, malgré le voisinage et bien que, sur ce morceau de roc, il fût plus difficile de s’éviter que de se rencontrer. Mais la brusque conscience qu’elle avait prise d'elle-même venait de transformer Avice.
Dès qu’il s'aventurait d’un pas hors de la maison, elle se terrait sous terre comme un jeune renard, ou bien courait s’enfermer dans sa chambre.
Il ne put supporter longtemps ce jeu de cachecache,
Les manières de l’île demeuraient primitives et franches, même parmi les personnes de « bon ton »; aussi, un jour qu’elle disparaissait de nouveau, Jocelyn pénétra à sa suite dans la maison et, s’arrétant au pied de l'escalier :
— Avice! appela-t-il.
— Oui, monsieur Pierston,
— Pourquoi vous sauvez-vous ainsi?
— Oh! parce que j'ai quelque chose à prendre dans ma chambre,
— Très bien, mais vous allez redescendre, lorsque vous aurez trouvé ce RARE chose » P
— Non, je ne crois pas.
— Descendez, chère Avice, Car vous m'êtes chère...
Pas de réponse.
— Très bien, si vous ne voulez pas, je ne vous ennuierai pas davantage.
Et Pierston sortit.
11 s’arrêtait pour examiner les fleurs grimpantes sur le mur du jardin, lorsqu'une voix le fit retourner.
— Monsieur Pierston… je n'étais pas fâchée… Lorsque vous êtes parti, j'ai craint que vous vous mépreniez à mon silence. j'ai voulu venir Vous assurer de mon amitié.
Et le visage d’Avice s'empourpra.
— Ga, c'est gentil, déclara-t-il, et lui prenant la main, il l’attira à lui, et déposa sur sa joue un baiser qui pouvait passer pour une réplique du sien.
— Chère Avice, pardonnez ma sottise de l'autre jour! Dites que vous me pardonnez! Allons, un bon mouvement! Et je vous dirai ce que je n'ai jamais dit à femme qui vive: « Voulez-vous de moi pour mari? >
— C'est que. mère prétend que je ne serai pour vous qu'une passionnette.….. parmi beaucoup d’autres.
— Non, reprit-il gravement. Vous seule m'avez connu enfant, les « autres » pas.
Mais il ne put lui arracher un consentement immédiat. Si dirigeant vers la pointe sud de l'ile appelée le phare du Beal et par les étrangers le « Bill», ils s’arrêtèrent devant la caverne connue sous le nom de l'Antre, où la mer vient battre avec de sourds mugissements et qu’ils avaient, enfants, si souvent visitée, La; vice lui promit un rendezwous pour de lende-
man Après-midi.
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Pour la protéger du vertige, il lui offrit son bras, ce bras qu’elle avait si souvent saisi dans leurs jeux d’enfants et que, fiancée, elle acceptait pour la première fois.
Ils seraient restés longtemps au phare si Avice ne s'était rappelé soudain l'engagement qu’elle avait pris de réciter quelques poésies, le soir même, sur l’estrade du village, dans la grande rue des Citernes.
— Réciter! fit Jocelyn. Qui aurait cru qu'on pût jamais entendre en cet endroit autre chose que l'incessante plainte de la mer?
__ Oh! nous sommes très lettrés maintenant. En hiver surtout. Mais ne venez pas à la récitation, Jocelyn, cela me troublerait! Je manquerais mon effet et je tiens à être aussi brillante que les autres.
— Alors j'irai vous attendre à la sortie et vous reconduirai chez vous.
— Oui, dit-elle en le regardant bien en face.
Avice était maintenant parfaitement heureuse, elle n'aurait jamais supposé, le jour de si triste mémoire, qu’elle pourrait goûter un si vif plaisir en la compagnie de Jocelyn.
Ils se séparèrent, afin qu'elle pût gagner à temps le village et prendre place sur l’estrade.
Pierston rentra chez lui, et le jour tombant, à l'heure dite, il s’achemina vers la rue des Citernes.
Son âme était pleine de trouble. 11 connaissait Avice
Caro depuis si longtemps que ses sentiments pour elle tenaient plus de la camaraderie que de lamour. Les paroles qu'il lui avait dites dans une minute d'entraînement le terrifiaient par leurs conséquences. Non pas qu'aucune des femmes, les plus volages ou
les plus fidèles, qui l'avaient successivement attiré,
dût les séparer; il ne le craignait pas. Mais, moins présomptueux, il n’espérait pas que l’idolé de son imagination (qu’il adorait plus ou moins longtemps) pérsonnifiât l'Amour rêvé.
À $a Bien-A imée, il avait toujours été fidèle: seulement elle avait subi déjà de nombreux avatars.
Chaque individualité connue sous les noms de Lucy, Jane, Flora, Évangeline, ou toute autre, n’avait été qu’uné forme passagère de l'Élue.
Il le constatait, non comme une excuse, maiscomme un fait. Après tout, peut-être n'était-elle pas une substance tangible; mais bien un esprit, un rêve, un égarement de sa pensée, une conception poétique, un parfum, la lumière des yeux, le sourire des lèvres. Dieu sait ce qu’elle était en réalité, Pierston n'aurait su le dire. Elle était indescriptible.
En tant que phénomène subjectif, vivifié par des influences de race ét de pays, sa spiritualité, son indépendance vis-à-vis des lois physiques, ne laissaient pas d'inspirer à Jocelyn un sentiment de frayeur.
Il ne savait jamais où il la rencontrerait le lendemain. Car elle avait un accès immédiat dans tous les rangs, dans toutes les classes de la société, et dans chaque habitation.
Parfois la nuit, il rêvait qu’elle était « la fille perfide du puissant Zeus », attachée à lui pour le torturer de sa beauté, en punition de ses péchés: l'implacable Aphrodite elle-même.
Il savait reconnaître cette créature sous tous les masques dont elle s’abritait, que ses yeux fussent