‹ La bien-aiméeChapitre 7 sur 45 · D TS · texte numérisé non relu

D TS

Te

bleus, noirs ou bruns, qu’elle fût forte ou frêle, grande où petite.

Jamais elle n’était en deux-lieux à Ia fois, mais jamais non plus elle ne s'était incarnée longtemps en la même personne.

Cette conviction claire et précise, Jocelyn n'avait pas attendu à ce jour pour la formuler, et elle lui avait évité souvent de vilains reproches de sa conscience.

Était-ce sa faute si elle l’attirait, et le tenait capricieusement enchaîné par un fil de soie? Était-ce sa faute, si elle n'avait jamais jusqu’à présent honoré longtemps le même tabernacle humain? Finirait-elle par se fixer en un être unique? [1 ne pouvait le dire.

S'il avait sénti qu’'Elle se manifestait en Avice, il aurait essayé de croire que c'était là le terme de ses migrations et il aurait tenu parole avec joie. Mais en fin de compte, voyait-il la Bien-Aimée en Avice? Question troublante.

Il avait dépassé le sommet de la colline et redescendait vers le village. Dans la iongue voie romaine,

. il ne tarda pas à découvrir la salle illuminée. La

représentation n'était pas encore achevée; il fit le tour du bâtiment ét s'arrêta sur un rémblai d'où il distinguait l’intérieur.

A ce moment, Avice offrait au public son gracieux embarras. Cette vision chassa les doutes du jeune homme.

Avice était ce que l'on est convenu d’ appeler « unè belle fille », jolie certes, mais « belle fille» surtout; une de celles avec qui les risques du mariage se réduisent à zéro.

alle 4 us

Ses yeux intelligents, son front large, sa démarche harmonieuse séduisaient dès l’abord. Jamais il n’avait rencontré chez une jeune miss d’aussi charmantes et solides qualités. Et il ne se trompait point : depuis longtemps il connaissait son humeur et son caractère.

Un lourd chariot couvrit sa voix frêle; mais le public charmé applaudissait. Il la vit rougir. -

Il s’avança près de la porte et, lorsque les spectateurs eurent défilé un à un, il l’aperçut.

Tous deux grimpèrent doucement par la vieille route; Pierston se hissait sur la pente abrupte à l’aide de la rampe qui bordait le chemin et de son autre bras soutenait Avice.

En haut, ils s’arrêtèrent. À leur gauche, le ciel était strié en éventail par les rayons du phare, et de la falaise s'élevait à intervalles réguliers un grondement sourd comme celui d’un tambour; et ces intervalles étaient remplis par un bruit égal et prolongé, semblable au craquement d’os sous une mâchoire géante. |

Ce bruit qui s'élevait et mourait contre la falaise, venait de la vaste Baie du Mort.

Les. vents de la nuit étaient chargés, pensait Pierston, d’effluves mystérieux et légers; ils soufflaient de la baie sinistre, d’où montaient distinctement les sourdes rumeurs de la mer.

C'était comme une présence invisible, l’esprit de la multitude humaine qui reposait là dans le gouffre: les âmes de ceux qui partirent jadis, gais lurons, sur des vaisseaux de guerre, des bâtiments de commerce, des barques frêles et des bricks fringants; toute la flotte de l’Armada, tous, nobles et vilains,

acer en à RE ESS En

D D Dm qe D onu DAT ATEN se

puissants et humbles, qu’animaient de vastes espérances, et qui maintenant gisaient là, inertes, dans ce lit toujours agité qu’est l'Océan. ,

On devinait la présence sur l’île de ce spectre géant et multiple dont Pierston croyait entendre les supplications à un Dieu clément.

Ils allèrent jusqu’au vieux cimetière de l’Espérance qui s'accroche au flanc d’un ravin. Un éboulement formidable avait eu lieu quelque cent ans auparavant et l’église s'était affaissée avec le reste de la falaise; elle n’offrait plus qu’une ruine. re

Dans cette dernière place forte des divinités païennes, où les coutumes du paganisme s'attardaient encore, le christianisme s'était établi de son mieux, mais d’une façon précaire.

C'est en ce lieu solennel que Jocelyn embrassa Avice.

Cette fois, la jeune fille n'avait pas provoqué ce baiser, loin de là. Et sa réserve présente contrastait avec son exubérance passée.

Ce soir-là, inaugura un délicieux mois; ils le passèrent presque entièrement dans la compagnie l’un de l’autre.

Jocelyn découvrit qu'Avice pouvait non-seulement réciter des poésies dans des réunions choisies, mais aussi jouer du piano agréablement et chanter en s'accompagnant.

[1 observa que l'unique but de ceux qui l'avaient élevée avait été de l’éloigner autant que possible de sa vie normale d’habitante d’une île très particulière, et de la façonner sur le modèle de mille autres jeunes filles dont le propre est de manquer de personnalité, de n'offrir rien de distinctif ou de pittoresque, on

ts

s'était efforcé à lui faire oublier les traditions des ancêtres, À remplacer les ballades locales par des chansonnettes achetées chez les « fashionables > marchands de musique de Budmouth, et le patois par une langue qui n'était d'aucun pays.

Elle vivait dans une maison qui aurait pu faire la fortune d’un artiste et elle apprenait à dessiner, d’après copie, la petite villa des faubourgs de Londres.

Avice savait tout cela avant que Jocelyn ne le lui fit remarquer; mais avec une docilité de petite fillé, elle s'était soumise à l'éducation de ses parents.

De tempérament, au fond, elle était «locale » jusqu’au bout des ongles, mais elle ne pouvait échapper aux goûts frivoles du jour.

Le départ de Jocelyn approchait; elle ÿ songeait avec tristesse, mais avec sérénité : leurs fiançailles étant maintenant officielles.

Pierston pensa à la coutume traditionnelle, aux rites qu’on célébrait à cette occasion et qui avaient prévalu dans sa famille et dans celle de la jeune fille pendant des siècles, puisque tous deux étaient de la vieille souche de l'île.

L'envahissement des « kimberlins », ou étrangers, comme on appelait les habitants du Wessex, avait contribué beaucoup à discréditer ces vieux usages; mais, sous le vernis de l'éducation, sommeillaient chez Avice toutes les idées de l'ancien temps et Jocelyn se demandait si, à la mélancolie de son départ, ne se mêlait pas chez elle le regret des usages désuets qui autrefois ratifiaient les fiançailles et avaient consacré celles de ses pères et aïeux.

une

Page 1