‹ La bienheureuse Thérese de l'Enfant-Jésus (volume 2)Chapitre 45 sur 115 · RAY · texte numérisé non relu

RAY

Je lui demandais si Notre-Seigneur n’était pas mécontent de moi en voyant toutes mes misères. Elle me répondit : « Rassurez-vous, Celui que vous avez pris pour Epoux a

certainement toutes les perfections désirables ; mais, si j'ose le dire, il a en même temps une grande infirmité : c'est d'être aveugle ! et il est une science qu'il ne connaît pas : c'est le calcul. Ces deux grands défauts, qui seraient des lacunes fort regrettables dans un époux mortel, rendent le nôtre infiniment aimable.

« S'il fallait qu'il y vit clair et qu’il sût calculer, croyezvous qu’en présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas rentrer dans le néant? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle !

« Voyez plutôt : Si le plus grand pécheur de la terre, se repent au moment de la mort et expire dans un acte d'amour, aussitôt, sans calculer d’une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l’autre tous ses crimes, il ne voit plus, il ne compte plus que sa dernière prière, et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde.

« Mais, pour le rendre ainsi aveugle et l'empêcher de faire la plus petite addition, il faut savoir le prendre par le cœur ; c’est là son côté faible... »

Je lui avais fait de la peine, et j'allais lui demander pardon. Elle parut très émue et me dit :

« Si vous saviez ce que j'éprouve ! Je n’ai jamais aussi bien compris avec quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui demandons pardon après une faute! Si moi, sa pauvre petite créature, j'ai senti tant de tendresse pour vous, au moment où vous êtes revenue à moi, que doit-il se passer dans le cœur du bon Dieu quand on revient vers lui! Oui, certainement, plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera toutes nos iniquités pour ne plus jamais s’en souvenir. Il fera même davantage : il nous aimera plus encore qu'avant notre faute |... »

Conseils et Souvenirs. 281

J'avais une :frayeur extrême des jugements de Dieu; et, malgré tout ce qu’elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour cette objection : « On nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches dans ses anges, comment voulezvous que je ne tremble pas ? » Elle me répondit :

« Il n’y a qu’un moyen pour forcer le bon Dieu à ne pas nous juger du tout, c'est de se présenter devant lui les mains vides.

— Comment cela ?

— C’est tout simple : ne faites aucune réserve, donnez vos biens à mesure que vous les gagnez. Pour moi, si je vis jusqu'à quatre-vingts ans, je serai toujours aussi pauvre; je ne sais pas faire d'économies : tout ce que j'ai, je le dépense aussitôt pour acheter des âmes.

« Si j'attendais le moment de la mort pour présenter mes petites pièces et les faire estimer à leur juste valeur, Notre- Seigneur ne manquerait pas d'y découvrir de l’alliage que j'irais certainement déposer en purgatoire.

« N’est-il pas raconté que de grands saints, arrivant au tribunal de Dieu les mains chargées de mérites, s’en vont quelquefois dans ce lieu d’expiation, parce que toute justice est souillée aux yeux du Seigneur ? |

— Mais, repris-je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, il jugera nos mauvaises, et alors ?

— Que dites-vous là ? Notre-Seigneur est la Justice même; s’il ne juge pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mauvaises. Pour les victimes de l'amour, il me semble qu'il n’y aura pas de jugement ; mais plutôt que le bon Dieu se hâtera de récompenser, par des délices éternelles, son propre amour qu'il verra brûler dans leur cœur.

— Pour jouir de ce privilège, croyez-vous qu'il suffise de faire l’acte d'offrande que vous avez composé ?

— Oh! non, les paroles ne suffisent pas. Pour être véritablement victime d'amour, il faut se livrer totalement. On n'est consumé par l'amour qu’autant qu’on se livre à l'amour. »

« Quand on me fait un reproche, lui disais-je, j'aime mieux l'avoir mérité que d’être accusée à tort.

— Moi, je préfère être accusée injustement, parce que je n’ai rien à me reprocher, et j'offre cela au bon Dieu avec joie; ensuite, je m'humilie à la pensée que je serais bien capable de faire ce dont on m’accuse.

« Plus vous avancerez, moins vous aurez de combats, ou plutôt vous les vaincrez avec plus de facilité, parce que vous verrez le bon côté des choses. Alors votre âme s’élèvera audessus des créatures. Tout ce qu’on peut me dire maintenant me laisse absolument indifférente, parce que j'ai compris le peu de solidité des jugements humains.

« Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, ajouta-t-elle, à quoi bon se défendre ? Laissons cela, ne disons rien, c'est si doux de se laisser juger n’importe comment ! Il n’est point dit dans l'Evangile que sainte Madeleine se soit expliquée, quand sa sœur l’accusait d’être aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n’a pas dit : « Marthe! si tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que j'entends, toi aussi, tu quitterais tout pour partager ma joie et mon repos. » Non, elle a préféré se taire... O bienheureux silence qui donne tant de paix à l'âme! »

Conseils et Souvenirs. 283

Dans un moment de tentation et de combat, je reçus d'elle ce billet :

« Que le juste me brise par compassion pour le pécheur. Que l'huile dont on parfume la tête n'amollisse pas lamienne‘.» Je ne puis être brisée, éprouvée que par des justes, puisque toutes mes sœurs sont agréables à Dieu. C'est moins amer d’être brisé par un pécheur que par un juste ; mais, par compassion pour les pécheurs, pour obtenir leur conversion, je vous demande, d mon Dieu, d’être brisée par les âmes justes qui m'entourent. Je vous demande encore que l'huile des louanges, si douce à la nature, n’amollisse pas ma tête, c'està-dire mon esprit, en me faisant croire que je possède des vertus qu’à peine j'ai pratiquées plusieurs fois.

« O mon Jésus ! votre nom est comme une huile répandue * ; c’est dans ce divin parfum que je veux me plonger tout entière, loin du regard des créatures. »

« Vouloir persuader nos sœurs qu'elles sont dans leur tort, même lorsque c'est parfaitement vrai, ce n’est pas de bonne guerre, puisque nous ne sommes pas chargées de leur conduite. Il ne faut pas que nous soyons des juges de paix, mais seulement des anges de paix. »

« Vous vous livrez trop à ce que vous faites, nous disaitelle, vous vous tourmentez trop de vos emplois, comme si vous en aviez seules la responsabilité. Vous occupez-vous, en

1 Ps. cxL, 5. — ? Cant., 1, 2.

ce moment, de ce qui se passe dans les autres Carmels ? si les religieuses sont pressées ou non? leurs travaux vous empêchent-ils de prier, de faire oraison? Eh bien, vous devez vous exiler de même de votre besogne personnelle, y employer consciencieusement le temps prescrit, mais avec dégagement de cœur.

« J'ai lu autrefois que les Israélites bâtirent les murs de Jérusalem, travaillant d’une main et tenant une épée de l’autre . C’est bien l’image de ce que nous devons faire : ne travailler que d’une main, en effet, et de l’autre’ défendre notre âme de la dissipation qui l'empêche de s'unir au bon Dieu. »

« Un dimanche, raconte Thérèse, je me dirigeais toute joyeuse vers l'allée des marronniers ; c'était le printemps, je voulais jouir des beautés de la nature. Hélas ! déception cruelle ! on avait émondé mes chers marronniers. Les branches, déjà chargées de bourgeons verdoyants, étaient là, gisant à terre! En voyant ce désastre, en pensant qu’il me faudrait attendre trois années avant de le voir réparé, mon cœur se serra. Cependant mon angoisse dura peu : « Si j'étais dans un autre monastère, pensai-je, qu'est-ce que cela me ferait qu'on coupât entièrement les marronniers du Carmel de Lisieux ? » Je ne veux plus me faire de peine des choses passagères ; mon Bien-Aimé me tiendra lieu de tout. Je veux me promener sans cesse dans les bosquets de son amour, auxquels personne ne peut toucher. »

1 Esdras, 11°, 1v, 17.

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