‹ La Bienheureuse Thérèse de l'Enfant-JésusChapitre 2 sur 34 · A LA SAINTE ET IMMORTELLE MEMOIRE DE LOUIS · texte numérisé non relu

A LA SAINTE ET IMMORTELLE MEMOIRE DE LOUIS

Joseph-Stanislas Martin et de Zélie Guérin,

BIENHEUREUX PARENTS DE SR ThÉRÊSE DE l’En- F^NT-JÉSUS, POUR SERVIR D’EXEMPLE A TOUS LES PARENTS CHRÉTIENS.

Ils ne soupçonnaient pas cet apostolat futur, mais le préparaient cependant, à leur insu, par une vie toujours plus parfaite.

L’épreuve les visita bien des fois, mais une résignation pleine d’amour était leur seule réponse au Dieu, toujours Père, qui n’abandonne jamais ses enfants.

Chaque aurore les voyait au pied des saints autels. Ils s’agenouillaient ensemble à la Table eucharistique, observaient rigoureusement les abstinences et jeûnes de l’Eglise, gardaient avec une fidélité absolue le repos du dimanche et faisaient, des lectures saintes, leurs délassements préférés. Ils priaient en commun, à la façon touchante du vénérable aïeul, le capi-

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taine Martin, qu’on ne pouvait, sans émotion, entendre réciter le Pater.

Les grandes vertus chrétiennes brillaient à ce foyer. L’aisance n’y introduisait pas le luxe, il y régnait une simplicité toute patriarcale.

« Dans quelle illusion vivent la plupart des hommes ! répétait souvent Madame Martin. Possèdent-ils des richesses ? Ils veulent aussitôt des honneurs ; et , quand ils les obtiennent , ils sont encore malheureux , car jamais le cœur qui cherche autre chose que Dieu n’est satisfait. v

Toutes ses ambitions maternelles étaient orientées vers les Cieux ; « Quatre de mes enfants sont déjà bien placés , écrivait -elle,. et les autres, oui, les autres iront aussi dans ce royaume céleste, chargés de plus de mérites , puisqu’ils auront plus longtemps combattu... »

Consolant sa belle-sœur, Madame Guérin, qui pleurait un fils mort à sa naissance, elle dévoile ainsi les pensées qui fortifiaient son cœur en des deuils semblables :

« Quand je fermais les yeux de mes chers petits enfants, je ressentais une grande douleur, sans doute, mais une douleur résignée. Je ne regrettais pas ce que j’avais souffert

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pour eux. J'entendais dire : « Il vaudrait bien mieux ne les avoir jamais eus! » Je ne pouvais souffrir ce langage , ne trouvant pas que les peines et les soucis méritassent d'être mis en balance avec le bonheur éternel de mes enfants. Puis, ils ne sont pas perdus pour toujours. La vie est courte et remplie de misères, je les retrouverai là-haut. »

La charité, sous toutes ses formes, devenait l’écoulement de cette pureté de vie et de ces sentiments généreux. Les deux époux prélevaient chaque année, sur le fruit de leurs travaux, une forte somme pour l’Œuvre de la Propagation de la Foi. Ils soulageaient les pauvres dans leur détresse et les servaient de leurs propres mains. On a vu le père de famille, à l’exemple du bon Samaritain, relever, sans honte, un ouvrier gisant ivre-mort dans une rue fréquentée, prendre sa boîte d’outils, lui offrir l’appui de son bras et, tout en lui faisant une douce remontrance, le reconduire à sa demeure.

Il en imposait aux blasphémateurs qui, sur une simple observation, se taisaient en sa présence.

Jamais les petitesses du respect humain

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ne diminuèrent les grandeurs de son âme. Quel que fût son entourage, il saluait toujours le Saint Sacrement en passant devant une église. Il saluait de même, par respect pour le caractère sacerdotal, tout prêtre qu’il rencontrait sur son chemin.

Citons enfin un dernier exemple de la bonté de son cœur :

Ayant rencontré dans une gare un malheureux épileptique mourant de faim, sans argent pour regagner son pays, M. Martin, ému de compassion, prit son chapeau, y déposa une première aumône, et s’en alla quêter auprès des voyageurs. Les pièces pleuvaient dans la bourse improvisée, et le malade, touché de tant de bonté, pleurait de reconnaissance.

En récompense de si rares vertus, toutes les bénédictions de Dieu s’attachaient aux pas de son fidèle serviteur. Dès l’année 1871, il put quitter sa maison de bijouterie et se retirer dans sa nouvelle habitation, rue Saint- Biaise. La fabrication de dentelles, dites « Point d’Alençon », commencée par Madame Martin, fut alors uniquement continuée.

C’est dans cette maison de la rue Saint-Biaise que devait éclore notre céleste fleur ; nous

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l’appelons ainsi, parce qu’elle-même intitula le Manuscrit de sa vie : Histoire printanière d’une petite fleur blanche. Elle ne devait pas, en effet, connaître d’automne, et encore moins d’hiver avec ses nuits glacées... Mais elle apparaissait comme une messagère de paix et un gage d’espoir pour la France, après la guerre de 1870.

Un fait mystérieux qui précéda sa naissance semble révéler la rage du démon contre l’enfant prédestinée.

Un soir où Madame Martin, restée seule à veiller, lisait la Vie des Saints, elle sentit tout à coup s’abattre sur son épaule « comme une griffe de bête féroce ». Après une première impression de terreur, son âme humble et confiante en Dieu recouvra sa sérénité, mais sans comprendre ce que pouvait signifier cette attaque de l’esprit de ténèbres.

C’est le 2 janvier 1873, à n heures et demie du soir, que la « petite Thérèse » fit son entrée en ce monde. Cette date tombait pendant les vacances, et les sœurs aînées, pensionnaires à la Visitation du Mans, se trouvaient à la maison paternelle . Quelle ne fut pas leur bonheur lorsque, dans la nuit, M. Martin,

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montant d’un pas léger jusqu’à leur chambre, s’écria d’un ton joyeux : « Enfants, vous avez une petite sœur ! » On reçut cette dernière enfant comme un présent du Ciel. C’était le bouquet, disait plus tard son bien-aimé père. Il l’appelait souvent sa petite reine , ajoutant parfois ces titres pompeux : de France et de Navarre.

Les anges de Noël chantèrent aussi sur le berceau de Thérèse ; ils empruntèrent pour cet office la voix d’un enfant pauvre qui vint, ce jour-là même, sonner timidement à la porte de l’heureuse .demeure, remettant un papier sur lequel étaient écrits ces vers :

Souris et grandis vite,

Au bonheur tout t’invite.

Tendres soins, tendre amour...

Oui, souris à l’aurore,

Bouton qui viens d'éclore,

Tu SERAS ROSE UN JOUR !

Sous sa forme gracieuse, le présage était une réelle prophétie; le bouton, en effet, devint une rose d’amour, mais il ne devait fleurir ici-bas que pour de courts instants : l’espace d’un matin !

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En attendant, il souriait à la vie, et tout le monde lui rendait ses sourires. Le 4 janvier, à l’église Notre-Dame, eut lieu la cérémonie du baptême. On donna pour marraine à l’enfant sa sœur aînée, Marie, avec les noms déjà désignés de Marie- Françoise- Thérèse. Jusque-là , tout était joie et bonheur, mais bientôt sur sa tige délicate le tendre bouton se pencha, et l’on devait s’attendre à le voir tomber et mourir... « Il faut invoquer saint François de Sales, écrivit la tante Visitandine, et promettre, si ma petite nièce guérit, de l’appeler de son second nom : Françoise. » Sa mère ne pouvait s’y résoudre. Auprès du berceau de sa Thérèse chérie, elle attendait en quelque sorte le dernier moment, se disant à elle-même : « Lorsque tout espoir me semblera perdu, alors seulement je ferai cette promesse de l’appeler Françoise. »

Le doux François de Sales déclina l’honneur : l’enfant revint à la vie et se nomma définitivement Thérèse. Il fallut néanmoins assurer sa guérison par un grand sacrifice : l’envoyer à la campagne et lui trouver une nourrice. Alors, le petit bouton de rose se redressa sur sa tige; il devint fort et vigoureux, les mois

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d’exil passèrent vite, après lesquels on le remit frais et charmant dans les bras de sa vraie mère.

Hélas ! cette étreinte maternelle devait être bientôt brisée. Thérèse n’avait que quatre ans et demi, lorsque Madame Martin fut ravie à l’affection des siens par une douloureuse maladie.

Après la mort de sa femme, M. Martin résolut de se fixer à Lisieux, près de M. Guérin, son beau-frère, dont la pieuse épouse devait surveiller l’éducation des jeunes orphelines. Témoin, plus tard, du courage héroïque avec lequel ce père incomparable avait, de cœur ou de fait, offert au Seigneur toutes ses filles, M. Guérin résumait son admiration dans ces lignes enthousiastes adressées à l’une de ses nièces, carmélite :

« Un jour, Dieu me montra un vieil arbre, chargé de cinq beaux fruits attendant maturité, et m’ordonna de le transplanter dans mon jardin. J’obéis, les fruits mûrirent successivement ; l’Enfant Jésus, comme il est raconté dans une légende de la fuite en Egypte, passa cinq fois et fit un signe ; le vieil arbre se courba amoureusement, et, chaque fois, sans mur-

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murer, laissa tomber un de ses fruits dans les mains de l’Enfant-Dieu. Quel admirable spectacle que celui du nouvel Abraham I Quelle grandeur d’âme ! Nous ne sommes que des pygmées à côté de cet homme-là ! »

Puisant sous le toit familial une telle sève d’édification, la Bienheureuse «petite Thérèse» s’initia de bonne heure à la pratique des, vertus. Très fidèle dès l’enfance aux grâces divines, elle pourra se rendre à elle-même, dans toute la simplicité de son âme, le bien rare témoignage de n’avoir jamais rien refusé au bon Dieu depuis l’âge de trois ans.

Une intelligence peu commune, une sûreté de jugement très précoce, et une expérience prématurée de la souffrance, la placèrent bien jeune dans une atmosphère tout autre que celle d’ici-bas. Et bientôt, à peine âgée de i5 ans, elle brisa avec une énergique ardeur les filets qui la retenaient dans le monde, pour s’envoler, avide de sainteté et de sacrifice, au Carmel de Lisieux.

Là cette pure colombe « cachée dans le trou

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de la pierre 1 » nous fait la confidence de ses recherches actives et persévérantes, pour répondre au vouloir de Dieu qu’elle sent particulier sur son âme. Mais sa voie ne lui est pas montrée dans l’extase, c’est au sein des ténèbres les plus épaisses qu’elle doit la découvrir. Pour elle se vérifie la parole de l’Ecriture : « Comme celui qui laboure et qui sème, approche-toi de la Sagesse et attends avec patience ses bons fruits. » L’Esprit -Saint ajoute : « A la fin tu goûteras en elle ton repos 2. »

C’est ce qui arriva pour Thérèse.

Il semble, en effet, que le Seigneur, vaincu par sa constance dans la poursuite audacieuse d’une vérité trop méconnue, se retourna vers elle, le cœur ému, et lui dit, comme autrefois à l’humble Chananéenne : « Ta foi est grande ! qu’il te soit fait comme tu désires 3 ! » Alors lui fut ouverte, pour elle et pour les âmes, sa voie, la petite voie, alors l’amour divin embrasa son cœur, elle se fit sa victime

1 Cant., îi, 14.

2 Eccl., vi, 19, 29.

3 Matt., xv, 28,

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et mourut consumée de ses divines flammes. .

Le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs, avait prédit la Bienheureuse Thérèse.

Ainsi, pénétrant l’avenir, elle chantait le Magnificat de sa reconnaissance, et pouvait, comme la Très Sainte Vierge, souligner le secret de sa prédestination merveilleuse : Parce que j'étais petite , j’ai plu au Très-Haut ' .

Petite, elle l’avait été au sens mystique du mot, n’ayant d’autre ambition que cette décroissance méritoire, louée tant de fois dans l’Evangile par le Fils de Dieu lui-même.

« Il faut le reconnaître, avoue un directeur d’âmes, cet esprit d’enfance surnaturelle tendait à s’altérer jusque dans les milieux fervents. Anxieuses et languissantes, beaucoup d ’âmes cherchaient une perfection subtile, oubliant qu’autrefois Jésus-Christ, prenant un petit enfant, l’avait placé au milieu de ses disciples, leur disant avec insistance : Si vous ne vous convertisse y et ne devenez comme de petits enfants, vous ri entrerez pas dans le Royaume

1 Office de la sainte Vierge.

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des deux. Quiconque se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des deux 1 . »

Evoquant cette scène pleine de mystère, un Supérieur d’Ordre écrit judicieusement :

« Nous qui nous appelons docteurs en Israël , nous enseignions au monde une théologie très savante que les fidèles n’avaient pas le temps d’écouter. — Donnez-nous à manger et à nos enfants de quoi se vêtir, alors nous écouterons vos longs discours, nous disaientils, ou bien : — Donnez-nous quelques maximes toutes simples, que nous puissions entendre sans arrêter notre course et dont nous puissions facilement garder le souvenir.

« Et le Seigneur eut pitié de cette foule... Il prit une enfant, Thérèse, et la plaça au milieu de ses apôtres. Et cette enfant leur révéla des vérités si simples, si ravissantes, que les docteurs durent reconnaître leur ignorance, et se mirent à la suite de l’enfant pour enseigner sa doctrine au peuple. »

C’est ainsi que Dieu se plaît à faire surgir, selon la nécessité des temps, « des agents extra-

1 Matth., xviii, i-5.

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ordinaires de son amour 1 ». Et la Bse Thérèse de l’Enfant-Jésus nous apparaît investie de ce rôle de salut.

« A notre époque de résistance. Dieu a donné cette sainte d’abandon ; à notre époque de dureté, cette sainte de tendresse ; à notre époque d’orgueil, cette sainte d’humilité 2. »

« Chère petite Sœur, s’écrie en une sorte de prière le même auteur, chère petite Sœur, conduisez-nous dans cette voie de l’enfance spirituelle qui est votre voie propre, et, si déconcertante qu’elle soit pour notre orgueil et notre inquiétude, montrez qu’elle est vers Dieu la plus directe et la plus sûre. »

D’une voix combien plus autorisée, le Cardinal délia Chiesa, devenu peu de temps après le Pape Benoit XV, soulignait aussi cette importante leçon.

« Il semble que cette fille du Carmel, remarquait-il, ait voulu nous persuader de la facilité d’atteindre à la perfection chrétienne, et dans ce

‘Mgr'Bougaud.

i Extrait du Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université, n* du ao avril iqi3.

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but, elle s’applique à nous indiquer sa voie d’enjance spirituelle. Rien ne devrait être plus aisé à l’homme que la confiance de l’enfant et le total abandon dans les bras de Dieu. »

Nous verrons plus tard le regretté Pontife, qui avait si bien discerné cette vocation spéciale de la Bienheureuse, en faire un merveilleux commentaire doctrinal, lors de la Promulgation du Décret sur l’héroïcité des Vertus de la sainte enfant.

Avant même que fussent brisées pour elle les chaînes de l’exil, Thérèse avait eu personnellement l’intuition de sa mission providentielle :

Je sens que ma mission va commencer , disaitelle sur son lit de mort, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l’aime , de donner ma petite voie aux âmes.

Maintenant que s’est ouvert pour elle le temps des conquêtes , son action se manifeste de jour en jour plus victorieuse, et l’Eglise, interprète fidèle des vouloirs divins, ratifie son mandat en l’exaltant sur nos autels.

Au Carmel d’abord, puis dans le monde entier, la « petite grande Sainte », comme

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beaucoup l’appellent, eut bientôt « ses disciples ».

« Jésus lui en donne, écrit un religieux franciscain, comme il s’en est donné à luimême, comme il en a donné à ses Apôtres. Astre éclatant de sainteté, elle s’attire une pléiade de satellites, et les fait resplendir de ses feux, les feux du Soleil de Justice dont elle est si près. »

Et, peu à peu, le grain de sénevé, qu’est sa « petite doctrine », devient un grand arbre, en sorte que déjà une multitude d’âmes trouvent le repos sous son ombrage. C’est l’accomplissement de la prophétie divinement poétique du Sage :

« Et moi j’ai coulé comme un petit canal dérivé d’un grand fleuve, comme une prise d’eau arrosant un jardin de plaisance. J’ai dit : J’arroserai mon jardin, j’abreuverai mon parterre. Et voilà que mon petit canal est devenu un fleuve, que mon fleuve est devenu une mer h »

Serait-il encore nécessaire de prouver que

* Ecclésiastique, xxiv, 41-43.

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