CHAPITRE II
I. A quoi servent ces espèces de paraffines ou de cires provenant d'un emmaillement, d'une sorte de tricot en apparence abusif de mailles — CH2 — CH* — CH^..? Assurément à protéger les feuilles d'un vernis imperméable. S'il y a des stomates, la plante est close et n'admet que ce qu'elle veut d'eau ou de gaz. Les plantes terrestres, comme les oiseaux plongeurs, ne se mouillent pas. Si les cellules superficielles n'étaient pas à l'abri de l'eau, elles deviendraient un champ de culture microbien et se défendraient moins qu'elles ne font contre les parasites [Peronospora^ Oïdium^ microbes appropriés au suc cellulaire, etc.). Ces parasites triomphent cependant de la mince couche cireuse pendant les années très humides. Les plantes aquatiques chargées de diatomées et de parasites défendent l'intégrité de leur parenchyme par le même moyen [Typha^ Juncus^ Nymphéacées...) ; d'autres sans doute disposent de sécrétions toxiques. Cependant les
conferves elles-mêmes m'ont fourni des cires.
Bien que ces carbures ou alcools teints doivent figurer dans la description spéciale de quelques plantes, il est nécessaire d'en établir ici une esquisse d'ensemble au point de vue analytique. Les graminées ont fourni aisément de la prétendue chlorophyllane verte dans l'extrait fiulfocarbonique (partie insoluble dans l'alcool), mais, après quelques heures d'ébuUition au réfrigérant ascendant avec de l'éther acétique et du noir animal, la matière se décolore et donne de menus cristaux parfaitement blancs.
Il importe d'exposer l'état de nos connaissances chimiques sur ces cires de feuilles et ce qui en elles n'est ni amyloïde ni chlorophyllien.
Tout d'abord les organes foliacés contiennent des carbures saturés C^^H^"**, sans doute très diffusés dans les espèces et assez inconnus parce qu'on ne s'est pas appliqué à les rechercher. Je me bornerai à en décrire un, extrait d'une cucurbitacée vulgaire.
Bryonal (?*H**. — La Bryonia dioica^ en matière de synthèse chimique, pousse très loin la condensation de CO*, car j'ai pu extraire abondamment de ses feuilles très aqueuses un carbure cristallisé. Sans insister encore sur la méthode toujours appliquée, je dirai que le bryonal cristallise assez mal dans l'éther acétique ; mais, distillant régulièremerït à 420°, il perd quelque trace d'impureté et
recristallise après avec la plus grande facilité, dans les dissolvants ordinaires, en larges lames. Avant comme après la distillation, cette parafOne d'origine cellulaire conserve la même composition :
G = 84,8, H = 14,8, = 0,4 limite des erreurs.
Voici donc un carbure saturé, dont je ne donne qu'une analyse typique, après en avoir fait de nombreuses, qui se trouve démontré. La plante fait ainsi des édifices chimiques de la plus haute stabilité, caractérisés par une cristallisation parfaite et un point d'ébullition jusqu'ici inconnu qui exclut toute idée de mélanges. Le bryonal efet en outre un carbure saturé.
La plante ne se protège pas uniquement par des paraffines élevées. Très souvent l'enduit est un terpène élevé, et parmi ceux-ci on a placé des polyterpènes. Ils rendent souvent les feuilles visqueuses. Mais la matière protectrice la plus répandue dans la nature est fournie par les alcools mono, di ou triatomiques élevés : les véritables cires des feuilles. Tout d'abord, sans lui attribuer la mission que je donne aux cires et souvent sans se demander ce qu'elle fait, on a mentionné la cholestérine. A-t-on souvent identifié exactement cette substance? Je l'ignore. Dans le cas des formules élevées, l'analyse, je le répète, est illusoire quand il s'agit de léut*: fixer
quelque peu de carbone et surtout d'hydrogène en plus ou en moins.
Ainsi donc la cholestérine est très répandue, ainsi que la phytostérine sur laquelle je fais les mêmes critiques.
Ces matières cireuses s'étant présentées souvent au cours de la marche analytique que je propose, il convient d'en décrire quelques-unes à titre d'exemple.
IL Alcools monoatomiques. — Urticol Q18JJ360. — UUrticaalba donne, parle traitement ordinaire, une belle matière cristallisée incolore : F= 70, bouillant à 190.
L'enduit de VUrtica alha est abondant et précède les chlorophylles dans la marche que j'ai indiquée.
PorroL — Une liliacée, le poireau, laisse aussi résoudre sa pseudo-chlorophyllane en beaux cristaux incolores que je désignerai sous le nom de porroL
La formule réduite est C^^H^'O, et, malgré la variation des groupes botaniques, ce ne sont que de petites différences que je signale. Parfois il s'agit d'un carbure ; souvent les analyses donnent :
C=. 80-81 de carboné ou une cire unique, bien définie, en C*' ou C'^, mono-alcool saturé choisi par l'espèce. Cela a été bien rarement abordé par la chimie analytique. Je m'y suis attaché, je le répète, parce que j'y ai vu un grand phénomène de la Nature vivante : la protection des feuilles. C'est par tonnes que l'acide carbonique se convertit en ozokérites végétales qui ne font que bien plus tard leur retour à l'économie cyclique de la vie.
Avoine cultivée. — La cire qui recouvre les feuilles vertes avant la floraison contient :
Ces nombres, traduits en formule, donnent C^^H^^O.
Un avénol alcool saturé exigerait
pour la formule C*oH**(OH).
Orge cultivée. — L'orge, prise dans les mêmes conditions que l'avoine et traitée de même, donne une poudre blanche très nettement cristalline contenant :
C = 79,5, H = 13,8, = 6,7(difr.).
En remarquant [que l'oxygène est surchargé
des légères pertes de Fanalyse, nous retrouvons les mêmes nombres C^^H^^O pour YhordéoL
Blé cultivé. — Toutes conditions égales d'ailleurs, Fanalyse donne
Ces analyses d'espèces et de préparations différentes s'appuient mutuellement. Le triticol^ si Ton veut lui donner un nom comme marque d'origine (et je pense que cette minutie est nécessaire) conserve la même composition C*^H**0.
Après avoir observé cette ressemblance, il ne faut pas croire qu'une certaine cire soit le vernis de la nature. Chaque espèce choisit sa défense appropriée, parfois semblable à celle des autres, mais le plus souvent différente.
Les légumineuses avant la floraison, et toutes choses égales d'ailleurs, donnent des produits incolores cristallins.
Trèfle incarnat cultivé. — Le trifoliol analysé donne
L'enduit est plus paraffmique et correspond à C^*H'»0.
Luzerne cultivée. — Diverses fois j'ai fait l'analyse de cette pseudo-chlorophyllane après décoloration parfaite. Voici les nombres relevés à la combustion sur diverses préparations :
Le Medicago sativa (luzerne) a donc un enduit (disons médicagol) représenté par les rapports C»«H«20. Ce corps fond à TG^ et bout à 400% presque au rouge, sans décomposition. La température de distillation a été mesurée tantôt avec un couple électrique, tantôt avec un thermomètre à pression de Baudin.
Quand il s'agit d'accomplir un acte de force dans la Nature, rien n'est fragile, et c'est une chose remarquable de voir ces corps organiques associés à la Vie résister au feu. Ce n'est en somme que CH* qui subit cet effort; bien qu'elle soit polymérisée seize fois, c'est la maille qui agit comme un élément résistant aussi bien que (GH^)2, l'éthylène, le gaz des pyrogénations.
J'ai voulu éprouver la stabilité digestive de ces cires sur un cheval, et je dois remercier M. P. Adam, professeur à Alfort, de son bienveillant concours. Un lot de luzerne a été réservé. Pendant cinq jours un cheval a mangé sur cette réserve ; dès le sixième jour les excréta ont été recueillis, formant les jours suivants un résidu d'espèce pure. Dix kilogrammes de matière excrémentitielle sèche ont été traités exactement
comme de la luzerne primitive et tout s'est passé dans le même ordre. Le médicagol passe intact à la digestion du cheval :
Si les analyses semblent plus faibles en carbone, cela tient à ce que la matière, ayant traversé un appareil digestif vivant, est plus difficile à purifier. Il n'empêche qu'on la reconnaisse par comparaison, à sa fusion et à sa distillation.
Le laboratoire digestif retient surtout les sucres, amidons, pentosanes et hexosanes, le suc cellulaire inconnu; sans pouvoir sur les cires, il laisse aussi les chlorophylles qui s'en rapprochent. Sans doute, en faisant mieux que nos laboratoires, l'animal qui traite une quantité considérable d'herbe n'est pas davantage parfait ; il y aurait d'ailleurs avantage à étudier la puissance de digestion comparée des êtres.
En disséquant des bars récemment péchés en mer, je n'ai retrouvé dans un estomac très plissé que des pinces de crabes (cancer) ; je crois que la coque est broyée et dissoute, de même que les arêtes, cartilages et écailles des poissons. L'intestin, très court chez ces robustes animaux, semble n'absorber que des peptories. Le pouvoir digestif des crustacés m'a paru bien plus grand encore; il se perfectionne là où le besoin commande.
Après ces exemples, je décrirai sommairement, parmi les familles botaniques, les corps que j'ai préparés et analysés; ils répondent à certaines comparaisons de genres, d'âge et d'organes.
Peuplier. — Il a été fait choix de P. Helvetka^ récolté dans le Doubs.
I. Le bourgeon est excessivement complexe. Par distillation à la vapeur d'eau, on en retire une essence terpénique oxygénée rappelant le terpinéol, puis du glucose reconnu par la phénylhydrazine, des quantités considérables d'extraits aqueux, des résines et enfin ce qui nous occupe, un corps blanc cristallin, le néopopulol G'°H^^O,
Il y a encore là une longue chaîne saturée, la paraffine est plus étanche que les terpènes résineux que la plante contient dans ce cas. Ce même type de formule se retrouve dans la feuille adulte, d'un vert encore jaune au printemps.
II. PopuloL — Dans les premiers âges, il n'est pas possible de faire cristalliser très nettement les alcools; plus tard la feuille verte d'été contient dans sa cire :
du type C^^H'^O. A l'automne les feuilles tombent spontanément ; elles contiennent une matière jaune cristallisée qui n'est pas du carottène, d'après son
spectre ; il n'y a plus de chloroleucites à protéger. Les cristaux du type saturé C**H'^0 se préparent avec une grande facilité, cette fois, en belles lames blanches comparables à celles de la naphtaline. Grimaux a déjà écrit que, loin du début de la vie^ les colloïdes perdent de leur complication et passent aux cristalloïdes. Ici, pendant la vie d'une feuille caduque, j'ai observé la complexité du bourgeon et de la jeune feuille, et, vers la fin, la simplicité relative delà cire. Autre part, je démontrerai que, si la cire forme des amas d'ozokérite d'origine tourbeuse, elle peut être mangée et digérée par des êtres vivants. Aucune particule de ce qui a vécu ne se minéralisé définitivement.
III. Cires diverses. — Après l'exemple d'une paraffine et de quelques cires en 0\ je vais cesser de m'occuper d'une classification. Les cires définies pures en O' et 0^ pourront apparaître au hasard des familles et même des organes botaniques.
Quelques-unes résultent de mes travaux ; d'autres seront prises dans la bibliographie sans que je puisse, pour ces dernières, me montrer affirmatif. Il s'agit simplement alors de réunir des cas qui corroborent ces notions d'alcools élevés incolores en 0\ 0*, 0% 0', OS et tendant vers l'idée de sucres supérieurs, susceptibles de se rompre par desquamation et de semer des pentoses et des hexoses dans la circulation végétale.
Picéol (C'®H*^0^) . — Les aiguilles de P, maritima , dans une classe bien différente, donnent cette cire si glissante sous les sapinières. Ici le carbone est bien moins important :
Il s'agit d'un polyalcool élevé, au moins en C^°.
Pour en finir, sans insister sur celles de ces espèces qui ne comportent pas de remarques spéciales, je donnerai les chiffres bruts correspondant à quelques espèces que j'ai préparées et analysées de même.
Ailanthus Japonica :
Hedera hélix :
Datant stramonium :
Rubus idœus :
Matière bien cristallisée correspondant à un alcool saturé dans les feuilles de framboisier.
Vitis vitifera. — La cire de cette plante est peu abondante :
BeCulss carpimis :
Un grand nombre de plantes, graminées, légumineuses, rosacées, etc., fort diverses, donnent cette composition pour leur enduit: G = 80, H = 13 à un centième près. Les espèces botaniques sont trop nombreuses et variées dans leur essence, les analyses bien trop répétées pour qu'on ne pense à la fréquence chimique d'un composé G**H^*0 destiné à remplir une mission d'ordre très général dans les feuilles très peu charnues. Chimiquement il est curieux de remarquer que cette formule est celle de l'alcool stéarique. Les végétaux possèdent les alcools saturés ; les animaux qui vivent de fourrage accumulent les acides de ces alcools.
Chenopodium quinoa. — Cette plante a la particularité d'avoir comme cendre une belle matière fusible qui est du phosphate de potassium à peu près pur ; elle est également chargée d'alcool stéarique C= 80,5, H = 13,9.
SyringoL — Le lilas, à la floraison, donne une fort belle matière cristallisée dont la composition est
Gela correspond à une formule C^*H'^0 encore de ce type paraffinique saturé fréquent parmi les espèces parce que toutes dépendent des mêmes conditions climatériques ou résolvent les mêmes besoins de défense. Le syringol se rapproche beaucoup des carbures comme le bryonane, Toxygène n'y est presque autre chose qu'une impureté négligeable ; il porte sans doute la fonction — CH^OH bien petite devant 43 mailles CH^
C'est en somme un carbure GH* qu'il faut considérer. Aussi le syringol bout à 430** sans décomposition. Et j'insiste de nouveau sur ces carbures ou alcools de la vie inattaquables dans leur essence minérale, reliant le peu qui vit à l'immensité de l'Univers.
J'ai réuni une grande quantité de fleurs de lilas à l'état de corolles séparées même du calice, pour savoir de quel vernis elles étaient protégées. L'analyse fut la même :
C = 83,4, Hm=14,4, = 2,2.
Ainsi, dans ce cas, la fleur a pour stéaroptène cette série de cires solides présentes dans les essences odorantes des fleurs, la même matière que les feuilles. Ge travail, exécuté par ma méthode d'analyse immédiate, avait pour but d'établir une relation chimique entre la feuille verte et la fleur exempte de chlorophylle.
Je terminerai cet exposé varié des espèces et
des analyses en parlant d'un cas parasitaire. Viscol {Viscum sativum^ loranthacées). — Du gui que j'ai j'écolté sur des tilleuls a donné une matière poisseuse que je n'ai pu identifier avec Talcool viscoliquede Personne. Après trente essais de cristallisation au noir animal dans Téther acétique, j'allais abandonner ce travail fastidieux, lorsque toute trace de viscosité se trouva chassée et j'obtins de très beaux cristaux aciculaires :
Il est manifeste que la plante parasite est riche en oxygène et, bien que je préfère la vue des quantités numériques à des formules résumées qui peuvent différer de . ±: CH*, l'expression correspondante est C'^*H^*0'. Cela représente une glycérine légèrement désatiirée. A CH^ près, cela est une réalité, et ce CH'* importe peu. J'ai vu par l'expérience que le gui parasite formait d'autres chlorophylles que le tilleul, son support ; il vit indépendant sur le courant de sève de son hôte et pratique sa synthèse chimique avec son vert, grâce à la lumière. Le spectroscope m'a démontré la différence des chlorophylles.
J'ai décrit d'abord les choses que j'ai vues ; le mirage des analyses sur les nombres très élevés m'a fait concevoir, en les répétant, que les auteurs avaient souvent remplacé par un calcul tel qu'il vient les rapports de saturation conduisant le
plus souvent à des carbures ou des monoalcools saturés d'une extrême stabilité. Chez d'autres végétaux, des poiyterpênes stables aussi ont été confondus avec la fonction saturée. Qu'il me soit permis de mentionner, à titre de nomenclature, des corps nombreux qui n'ont pas subi jadis cette critique et restent douteux en leur nature.
Tout d'abord la cholestérine C^^H^^O + H^O ou C*sH*'0 + H'0 est de nature inconnue, bien qu'on la tienne pour terpénique. Elle fond à 145® et bout au delà de 360°.
G. Liebermann* fait sur ce sujet les hypothèses de cholestols, d'oxychinoterpènes. A partir de là, on conçoit des cholestérines végétales (Benecke, Rithausen, Hesse *). C'est la phytostérine, la « cholestérine des plantes » C**H**0+H-0 fondant, elle, à 132°. De plus en plus, on crée des mots : isocholestérine^ paracholestérine, diminuant les analyses et se fiant à l'apparence cireuse uniforme des corps élevés et aux points de fusion.
Avec les quelques idées qui précèdent et de rares analyses déjà anciennes s'établit une série de cires bibliographiques dignes d'être mieux étudiées :
CérineG»''H"0 (liège);
Sycocérylique alcool C**H'^0 {Ficus rubiginosus) ;