OBSERVATION SCIENTIFIQUE
au creuset d'une critique juste et éclairée. Parfois même il se croit autorisé à faire profession de scepticisme vis-à-vis d'elles, jusqu'à ce qu'il ait pu lui-même en faire la vérification. De pareils cas peuvent en effet se présenter. M. Billings n'a pas craint d'en signaler quelquesuns au congrès médical de Londres.
« Dans la littérature médicale, comme dans les autres branches « de la science, dit-il, nous trouvons des livres et des mémoires ré- « digés par des hommes qui sont, constitutionnellement ou non, in- « capables de dire la vérité simple, littérale, sur leurs observations « et leurs expériences, bien qu'ils puissent ne pas écrire avec l'in- « tention arrêtée de tromper, ou par des hommes qui cherchent à « se mettre en évidence, en publiant, de propos délibéré, des faus- « setés sur les résultats de leur pratique
« Je présume, continue-t-il, que vous êtes tous familiers avec la « sensation particulière de défiance que soulève une explication trop
« complète. La relation dans laquelle aucun phénomène ne reste
« sans explication est d'ordinaire suspecte, car elle implique soit une « observation superficielle, soit la suppression ou la distorsion de « quelqu'un des faits» »
Le scepticisme est bien permis aussi lorsqu'on se trouve en présence d'une polémique virulente, où les adversaires, voulant avoir raison à tout prix, s'entêtent en s'aveuglant chacun dans son opinion. Il est permis encore vis-à-vis d'une réponse ®u d'une critique acerbe, passionnée ou personnelle, où l'on ne se « guide pas uniquement sur « des critériums objectifs, comme font les hommes bien élevés, dans (t la recherche du vrai, mais par des considérations subjectives ten- « dant à obscurcir la vérité ou à diminuer l'importance des travaux « d'autrui Q). »
Ajoutons qu'on ne saurait accepter avec trop de défiance les résultats qui vont à l'encontre d'un grand nombre de faits bien observés, ou qui sont opposés aux principes généraux de la biologie cellulaire. Le plus souvent ces résultats reposent sur un petit nombre d'observations cursives , incomplètes , mal interprétées ; ils demandent toujours à être soigneusement contrôlés.
e) Il est logique et prudent.
Logicien, il sait s'astreindre à des déductions rigoureuses des faits qu'il observe et de ceux qui ont été constatés par d'autres savants. Il connaît les droits légitimes de l'induction; mais il se garde de formuler d'une manière certaine des conclusions prématurées, qu'on ne peut encore faire reposer que sur un petit nombre de faits, ou sur des observations peu variées et peu étendues dans l'échelle organique. Un bon observateur fait profession de n'appartenir à aucune école, à aucune dynastie scientifique, et il se garde bien de se faire avant
(') Revue scientifique, 1. c, 1882, p. SgS.
(2) Pelletan, Journ. de Microgr., juillet, i883, p. 377.
QUALITÉS DE l'OBSERVATEUR I^Q
le temps le partisan déclaré d'aucune opinion. L'histoire des sciences, surtout des sciences modernes, lui a trop bien appris le sort que l'avenir réserve, le plus souvent, aux conceptions qui n'ont pas été suggérées par une analyse minutieuse des faits. Philosophe autant que savant, il est convaincu qu'à force de vouloir défendre une théorie, l'esprit finit par se persuader, sans autre preuve, qu'elle est élevée au rang de vérité démontrée , voire même de premier principe , et le langage de certains ouvrages n'est pas de nature à changer sa conviction sur ce point. C'est pourquoi il juge prudent de ne voir dans les théories les plus à l'ordre du jour que de simples hypothèses, des conceptions provisoires, attendant qu'une démonstration rigoureuse leur donne droit de cité dans la science.
Il agit de même envers ses propres théories. Comme les savants les plus avancés, il conçoit aussi souvent à priori; mais il s'efforce en même temps de démontrer à posteriori. Au lieu de trancher la question d'autorité et de dire : cela est! il dit : cela peut être, ou, cela doit être ! et il examine, il cherche et il trouve des faits qui viennent confirmer ou infirmer ses prévisions, et c'est alors seulement qu'il ose formuler son jugement. Rien n'est capable de le faire dévier de cette ligne de conduite sage et prudente ; et s'il vient à coudoyer, dans le champ des travailleurs, les hautes personnalités autoritaires qui daignent à peine laisser tomber sur lui un regard de dédain, il les considère comme les plus grands ennemis de la science, malgré leurs airs de grandeur et l'auréole d'emprunt qui ceint leur front majestueux.