‹ La biologie des plantesChapitre 6 sur 9 · JE · texte numérisé non relu

JE

mfm

Mi ^ • >-ii • ■- y ■'■ i ■

Bis

i&^sPS'

%\V#>r-$WA

ilfiHBHI^

l»MlP§§iPrrF

Fie. g3. — Au sommet du Cerro San Tomas, Paraguay central ; on voit sur le rebord rocheux deux boules d'une cactée ( Echinocactus Schumannianus), entre lesquelles s'est placé un Tillandsia (T. Duratij ; comparez avec fig. 92.

Il semblerait que dans ce groupe étonnant les espèces eussent voulu, dans une espèce de surenchère, nous surprendre au concours. Pour vivre sur l'arbre et3T suspendre leurs citernes, il sem-

blerait qu'elles dussent toutes produire, au moins dans leur jeunesse, quelques racines crampons. Mais voici des espèces qui se sont habituées à grimper dans les arbres sans racines. Ce sont en général de grosses plantes.

Nous les avons étudiées dans les ravins des plateaux rocheux des « Causses » de Tobaty et des falaises de San Tomas et, plus au nord, dans les Espinillares de Concepcion. L'une de ces espèces, quand elle est encore sur le sol, par exemple dans un ravin rocheux, sans prendre racine, dresse une tige garnie de feuilles disposées sur deux rangs, et dont l'extrémité se recourbe spontanément en crochet, lequel finit par s'enrouler en queue de scorpion ; elle s'appuie contre la pente sans s'y cramponner (fig. y-f). Ceux des exemplaires qui, à 1-2 mètres, ont atteint aux premières branches d'un petit arbre, changent alors de manière de faire : les feuilles, en voie de développement, se renversent dans tous les sens en corbeille inversée, et par leurs extrémités qui se courbent en crochets, elles s'attachent à cette branche, l'enroulent ensuite de leurs spires et, soutenu par ces échasses, le végétal continue à allonger sa tige, à pousser en avant ses longues feuilles en flagelles, en espèces de fouets, pour s'accrocher plus haut.

On en trouve qui ont grimpé jusqu'au sommet des grands arbres. La portion située au-dessous de la corbeille renversée (f'uj. ()y), des échasses, disparaît avec le temps, elle se détruit.

Cette espèce évidemment connaît la direction de la pesanteur et c'est ce sentiment qui lui fait pousser en avant ses feuilles jeunes et recourber ses feuilles âgées, pour s'établir sur une espèce de trépied, sur une espèce de cône, en équilibre parfait.

Beaucoup de ces Tillandsia ont simplifié leur cycle évolutif en accélérant leur germination; ce phénomène, pour certaines espèces, est si général, qu'il l'emporte sur la multiplication par semences, qu'emporterait le vent. Chez celles-ci la germination se fait immédiatement dans la capsule et, lorsque le vent emporte le coton qui enveloppait ces semences, les plantules déjà munies de radicelles sont prêtes à s'implanter au contact avec les branches des arbres. Il faut supposer que la capacité de germination dure peu et que, plus rapide est le développement, plus les chances de fixation sont augmentées. Dans tous les cas, cela facilite la colo-

CITERNES VEGETALES ET MARECAGES SUSPENDUS

nisation des arbres voisins, en quelque sorte la prise de possession de la branche de proche en proche. Nous avons trouvé cette viviparie chez des espèces de Tillandsia de toutes les régions de l'Amérique du Sud.

Notre biologie des Broméliacées serait incomplète si nous oubliions l'une des plus remarquables, dans tous les cas la plus répandue des espèces de cette famille, le Tillandsia iu>~iieoidej; qui, de loin, donne aux Légumineuses du Tebicuari et du Parana, comme aux chênes de la Floride, l'apparence de nos forêts de montagnes, quand elles sont garnies des longues barbes ou des filaments, des étoupes, des lichens, 1' Ufnea barbala ou YAlecloria jubala.

Il est excessivement rare de voir cette minuscule Broméliacée se fixer par des racines (fig. 91); le plus souvent, elle se suspend par ses plantules aux feuilles recourbées en

crochet qui, produisant de longs stolons filiformes munis de quelques feuilles et d'autres stolons qui simulent, en effet, l' Ihmea de nos sapinières.

La grande extension des Tillandsia usneoides est due aussi au fait que des oiseaux (Oslinops decumanus) s'en servent pour la confection de leurs nids.

Elle se reproduit rarement par semences ; le vent en emporte

Fig. 94. — Le Tillandsia Duratii en voie de grimper : à gauche, un exemplaire qui correspond au stade photographié (voir fig. q3) ; à droite, la phnte allongée et dont le sommet s'est cramponné par ses feuilles-crochets, tandis qu'elle continue à progresser. D'après Chodat et Vischer.

les tronçons et les suspend comme de la laine qui s'accroche aux buissons, aux branches des bois humides.

Nous avons parlé des citernes et des marécages suspendus. Les Tillandsia avec leur surface spongieuse, d'autres Broméliacées avec leurs feuilles grisâtres et rugueuses, par l'abondance de poils qui pompent de l'eau, sont aussi des espèces de tourbières suspendues ; vous avez sans doute vu les Sphagnum de nos sagnes,

Fig. g5 — Spécimen dont les feuilles en corbeille renversée reposent sur le haut d'un arbre.

de nos tourbières élevées. On s'en sert pour maintenir humides les paniers suspendus dans lesquels nos jardiniers cultivent les Orchidées arboricoles. On y trouve aussi, à côté de cellules vertes des cellules mortes qui pompent de l'eau par capillarité. Eh bien! ces amas de mousse hygroscopiques sont envahis par de petites algues vertes, les mêmes qui dans l'indument des Tillandsia trouvent l'humidité journalière qui leur est nécessaire.

N'est-ce pas un paradoxe que l'histoire de ces habitants des demi-déserts qui font de leur surface une tourbière en miniature? Je me suis souvent promené avec des gens du monde ; le plus souvent je me suis tu. Il me plaisait de me détacher de mes préoccupations pour entendre leur aimable et spirituelle conversation.

CITERNES VÉGÉTALES ET MARÉCAGES SUSPENDUS l63

Fig. 96. — Grand figuier du Brésil sur la base du tronc duquel s est fixé un épiphyte du type des plantes citernes. Photographie commerciale

Le naturaliste ne perd pas ses droits, même dans la société bruyante et mondaine. Il y a des puits de science, des citernes profondes, des marécages aussi et des tourbières de l'esprit. La science de l'observation ne s'arrête pas au domaine de la botani-

que. Mais je n'ai jamais pu goûter le jugement superficiel qu'ils portent souvent sur la Science de la nature et sur les savants qui, préoccupés de menus détails, ne peuvent, disent-ils, s'élever aux grandes vues, aux vues générales.

Ah 1 la pauvreté des idées générales, des jugements d'ensemble, cette admiration conventionnelle des gens du monde pour ce pay-

Fig. 97. — Gazon fleuri d'un Tillandsia (T. rupestris) sans racines, simplement posé dans les interstices de l'éboulis, vivant donc exclusivement de l'air (voir la forme fixée dans la fig. 86).

D'après Chodat et Vischer.

sage qu'aucun des spectateurs peut-être n'a compris, ni dans son agencement, ni dans sa tonalité. Courbez la tête, artistes et savants, il vous faut, pauvres d'imagination que vous êtes, l'observation lente, le travail persévérant, avant de saisir les grandes lignes et encore après avoir passé votre vie à saisir des rapports, c'est à peine si vous pouvez formuler une règle. L'homme du monde, le politique, le journaliste ont des solutions concrètes à tous les problèmes. Devant la nature même, devant un paysage reconnu sublime, ils savent s'émotionner selon les formules consa-

CITERNES VÉGÉTALES ET MARÉCAGES SUSPENDUS l65

crées ; ce sont les formules de tout le monde, on les écoute.

Et parfois, pourtant, j'ai parlé de ces choses qui nous passionnent, et j'ai vu les plus indifférents attentifs. C'est lorsque, résumant une question longtemps, patiemment, étudiée, on saisissait le lien invisible qui unit tous ces phénomènes. Ici même je ne sache pas qui pourrait rester indifférent devant l'histoire contée en toute simplicité, des Broméliacées, nombreuses et variées et pourtant si différentes de toutes les autres plantes, de leur voyage terrestre et aérien. L'histoire biologique d'une famille est plus passionnante qu'un choix d'anecdotes ramassées un peu partout. En approfondissant un sujet, en limitant ses recherches à un petit espace, à un clan, on pénètre bien plus avant dans la biologie générale, car l'histoire d'une famille, c'est aussi l'histoire d'un peuple. On pourrait, à propos d'un groupe quelconque de plantes, faire un cours de biologie générale. C'est ce qui m'a autorisé à m'étendre un peu plus que de coutume sur le sujet, presque inépuisable de la vie des Broméliacées. Et je n'ai pas dit comment se comportent celles qui ont les feuilles, charnues comme des aloès et les fleurs, brillantes comme des jacinthes ni comment se disséminent leurs graines ailées.

Comment fonctionnent leurs appareils floraux parmi les plus brillants du règne végétal? Il ne s'agit pas de tout dire, il importe seulement d'attirer l'attention. Je voudrais qu'à la lecture de ces essais biologiques quelques-uns, désirant en savoir plus long, m'accusent d'être incomplet.

l66 BIOLOGIE DES PLANTES

BIBLIOGRAPHIE

Bâillon. — Histoire des plantes.

PlCADO. — Les Broméliacées épipkytes considérées comme milieu biologique. Tkese,

Paris (1913).

Schimper, A. W. — Die epipkyte Végétation Amerikas, Biolog. Jlitt. aus den Tropen,

Jena (1888).

— Die Epipkyten Westindiens. Bot. Centralblatt, XVIII (1884). Mez, C. — Die Wasserbkonomie der extremen Tillandsieen. Jahrb. f. u'/.ivr. Bolanik,

Page 1