Recherches sur Molière, par Eud. Soulié, p
Voici, maintenant, un passage de l'oraison funèbre burlesque que Donneau de Visé fit insérer, peu de jours après la mort de Molière, dans le Montre galant : « Que vois-je ! tant d'écussons aux armes du défunt réveillent ma douleur. Vous le voyez, messieurs, ces armes parlantes font connaître ce que nostre illustre autheur sçavoit faire ; ces miroirs monstrent qu'il voyait tout; ces singes, qu'il contrefaisait bien tout ce qu'il voyait, et ces masques qu'il a démasqué bien des gens, ou plutôt des vices qui se cachaient sous de faux masques1. »
Ce texte est décisif2. Il fait certainement allusion aux peintures et broderies du poêle et du drap mortuaire qui recouvraient le cercueil de l'illustre mort. Il complète nos précédentes indications en nous appre-
(D'après le portrait de Nolin et lo frontispice de l'édition
nant que son écu avait deux singes pour supports3, ce qui rend encore la signification symbolique plus claire. N'oublions pas de rappeler, non plus, que les deux singes et le masque comique se trouvent réunis sur le frontispice, gravé par François Chauveau, pour le premier volume des Œuvres de Molière qu'a publié, en 1666, le libraire Gabriel Quinet. Chauveau était, paraît-il, l'ami du poëte; celui-ci n'a pu, dès lors, rester
1. Mercure galant, t. IV, 1673, p. 261 . L'article de Jean Donneau de Visé est intitulé Conversation dans une ruelle de Paris sur Molière défunt, suivie de son Oraison funèbre.
2. Il a été utilisé par M. Malassis dans sa brochure de Molière jugé par ses contemporains, p. 23. Mais l'auteur y a confondu les pièces accessoires avec celles du blason lui-môme.
3. Ces singes faisaient allusion à la profession du comédien ; mais c'était peut-être aussi un souvenir de la maison, dite des Singes, où Molièro avait reçu le jour. Sur le poteau sculpté, qui en faisait l'encoignure, se voyaient plusieurs de ces animaux.
tout à fait étranger à la composition de ce frontispice, quoiqu'il semble avoir pris peu de part à la correction des épreuves du. texte1.
La question qui nous occupe est, de la sorte, apurée. Charles Perrault a placé, au-dessous du portrait de Molière, des armoiries qui étaient bien réellement les siennes. Il serait bon de savoir présentement si ce blason était de l'invention du poëte ou s'il le tenait de ses pères. La plupart des familles bourgeoises du xvir9 siècle s'en étaient attribué un, à dater du moment où elles avaient commencé à faire figure dans leur quartier ou leur canton ; il n'y aurait, en réalité, rien d'improbable à ce que les Poquelin possédassent le leur, sans jouer pour cela aux bourgeoisgentilshommes. Nous n'avons rien découvert, il est vrai, de précis à cet égard, sauf un jeton de cuivre, à demi fruste, frappé en 1664 pour Louis Poquelin, administrateur de l'hôpital de la Trinité et receveur général des pauvres, dont voici la description :
Écu surmonté d'un heaume; dans le champ, une fontaine, avec trois arbres au-dessus. Les émaux non indiqués : L. Poquelin, recevevr
GÉNÉRAL DES PAVVRES.
Revers. — Armes de la ville de Paris, vrris et foris pavpervm tvtela, 1664 2.
Si ce Poquelin était, comme nous le supposons, de la même famille que les tapissiers du Roi, ses armes n'ayant aucun rapport avec celles
1. Cette édition de 1666 est la première parue en corps d'ouvrage, avec pagination suivie. Parmi celles antérieures, qui ne sont, en réalité, que des recueils de pièces séparées, nous signalerons la suivante, dont nous avons un exemplaire complet sous les yeux : Les Œuvres de monsieur Molier (sic). Paris, Charles de Cercy, 1664, 2 vol. in-12. Le premier volume est composé du Remerciement au Roy (1664) ; des Précieuses ridicules (1662); de Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1662); de YEscole des maris (1663); des Fascheux (1663). Le deuxième volume contient l'Estourdy (1663); le Dépit amoureux (1663); YEscole des femmes (1663); la Critique de l'Escole des femmes (1663).
M. Paul Lacroix n'a connu que le tome premier de ce recueil (Bibliographie moliéresque, 2e édition, n° 266, p. 72).
2. Ceci rédigé, nous trouvons le passage suivant, qui nous avait échappé dans Y Iconographie moliéresque de M. P. Lacroix : « Nous avions toujours supposé que Molière avait fait frapper pour lui-même un jeton portant ses armes de famille (car ses parents, dont plusieurs avaient été juges et consuls de la ville de Paris, prenaient la qualité de noble homme, dans les actes d'état civil). Peut-être s'était-il contenté de mettre sur ce jeton son emblème, qui était un masque de théâtre, ou ses armes parlantes, qui étaient trois miroirs. Mon savant ami, M. le baron Pichon, vient de me montrer, à l'appui de mes suppositions, un jeton en argent, frappé pour l'usage a'un Poquelin, parent de Molière. » Suit la description. « Ce Louis Poquelin avait été jugeconsul en 1661 . »
t| LE BLASON DE MOLIÈRE.
qui font le sujet de notre dissertation, il y aurait, par cela même, lieu de croire que les trois miroirs et leurs accompagnements ont été une appropriation toute personnelle, en rapport avec la direction du génie de Molière et l'exercice de son état de comédien. Il les aura adoptés comme siens, à dater du moment où il s'est senti assez fort pour attaquer de front les ridicules et les vices de la nature humaine. La forme nobiliaire donnée à son nom exigeait l'usage complémentaire d'un blason. Les Béjart, ses inséparables de la bonne et de la mauvaise fortune, et autres artistes de Y Illustre, théâtre, en étant pourvus, il était naturel qu'il se mît à l'unisson, d'autant qu'il ne faisait que suivre, en agissant ainsi, les errements du milieu dans lequel il avait passé sa première jeunesse. Dans sa parenté, figuraient beaucoup de gens convenablement posés, voire même un membre de l'épiscopat, cousin des Cressé, ses ancêtres maternels1.
Notre poëte tenait ses habitudes, « à la fois somptueuses et simples », de Marie Cressé, sa mère. Cette femme d'une intelligence supérieure, qui se complaisait dans la lecture de Plutarque, était digne d'avoir un tel fils. La Vie des hommes illustres et une Bible formaient toute sa bibliothèque2. Elle préférait aussi le ton mat et discret des perles fines à celui, plus éclatant, des pierreries3, indice infaillible de la couleur de son teint et de celle de ses yeux, qu'elle devait avoir transmis à son premier-né. Celui-ci, parvenu à la renommée et à la fortune, se ressouvint de cette préférence, en faisant entrer, dans son mobilier, les tentures gris de lin' et blanc céladon, qui figuraient à côté de celles à ses couleurs favorites, et le blanc d'étamage dans son blason.
Marie Cressé, décédée à trente et un ans, avait légué à son fils son âme d'élite, ses goûts délicats et, malheureusement aussi, sa frêle nature, impressionnable et tendre. L'un et l'autre sont morts par le cœur, victimes des soucis cuisants de leur vie domestique.
Revenons, maintenant, au portrait gravé par J.-B. Nolin, qui nous a fourni l'occasion d'entrer dans ces détails. Il donne matière à plusieurs
1. Pierre Nivelle, évêque de Luçon, prélat artiste. Nous espérons pouvoir publier prochainement sa biographie.