Recherches sur Molière, par Eudore Soulié, p
3. Ici., p. 138. Elle admettait néanmoins l'émeraude, et, en sa qualité de brune ou châtaine, l'étincelle carminée du rubis; parfois aussi, une note rouge entrait dans sa toilette, comme le constate l'inventaire de ses vêtements fait après décès.
autres remarques non moins intéressantes. Mais, avant de passer outre, il convient de décrire d'abord les divers états qu'on possède de la planche.
Premier état. — Avant toute espèce de lettres, et avant les noms des artistes. La pendule, en forme d'applique, est accrochée à la muraille nue. L'annulaire et le petit doigt de la main droite sont plies. Le bout du doigt du milieu dépasse le trait carré.
Deuxième état. — Avant la lettre. Les deux mains en partie refaites. On lit au-dessous du trait carré : Pclrus Mignard, trecencis, pinxit. — Jo. Baptis. TSolin scidpsit, i685.
Troisième état. — Encore avant la lettre. La pendule est accrochée, non plus à la muraille, mais à un pilastre.
Quatrième état. — La direction des aiguilles de la pendule légèrement modifiée. Le nom de Jean-Baptiste Poquelin de Molière se lit audessous du portrait, et, au bas de la marge, à gauche : Friquet, excudit C. P. Begis.
Cinquième état. — La planche, coupée par ordre de Perrault pour servir à son livre des Hommes illustres, est réduite à la forme ovale, encadrée dans un rectangle. A la partie inférieure de la bordure ovale, le blason de Molière. Les noms des artistes ont été supprimés. Edelinck, ou plutôt Lubin, a opéré ces modifications.
Nous ne parlons pas des tirages, plus modernes, avec le cuivre usé et retouché.
Les états 1, 2 et 3, le premier et le second surtout, sont à peu près introuvables. Le Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale les possède néanmoins. Le quatrième est encore rare et très-recherché. Le cinquième est assez commun, mais les armes qu'on y a ajoutées le rendent néanmoins précieux. Nous en donnons la reproduction.
Un article de bonne critique, consacré par M. Henri Lavoix aux portraits de Molière, qui a été inséré dans la Gazette des Beaux-Arts1 , a déjà appelé l'attention sur la gravure de Nolin. Ce que nous allons en dire est à peu près d'accord avec son appréciation, quant à certains points.
Ce qui frappe tout d'abord, à la vue de cette saisissante image, c'est l'indicible tristesse, l'abattement profond, sorte de vieillesse anticipée, empreints sur l'ensemble des traits. On dirait un homme qui sort d'une longue et douloureuse maladie. C'est qu'en effet, Mignard a peint Molière
4. 2e période, t. V, 4 872, p. 230. Une reproduction sur bois du troisième état de la planche accompagne l'article de M. Lavoix.
peu de mois après la crise que celui-ci éprouva à la fin de 1665, aux approches de sa quarante-quatrième année, et qui faillit le conduire au tombeau. Un document, communiqué par M. Prosper Grolleau, ancien sous-préfet d'Ancenis, nous permet de constater que cette crise a été beaucoup plus grave qu'on ne l'a cru jusqu'ici. 11 est extrait d'un recueil de vers manuscrit, composé par un bel esprit du temps de Louis XIV, dont le nom n'a pu encore être déterminé1. A la page 524 se trouve reproduite l'épitaphe, si connue, de l'acteur Scorpus, composée par Martial (lib. X, épig. 53) :
Ille ego sum Scorpus, clamosi gloria circi, Plausus, Roma, lui deliciœque brèves, Invida quem Lachesis raptum trieteride nona Dum nuraerat palmas, credidil esse senem.
Puis, après, ces mots :
« Accomodé pour le sieur Molière, quand il pensa mourrir l'an 1665 :
Je suis cet illustre Molière,
Dont les talents n'ont point de prix,
Par suite d'une de ces fatalités étranges, qui se produisent trop souvent, chaque fois qu'il s'agit de l'auteur de Tartuffe, le feuillet 525 a été enlevé et, avec lui, le reste de l'épitaphe; mais l'original latin en fournit le sens.
La période aiguë de la maladie dut se produire entre le 11 décembre 1665 et la fin de février 1666 2. La convalescence dura jusqu'en juin suivant, au dire de Charles Robinet, le gazetier-rimeur.
Ce fut vraisemblablement alors que Pierre Mignard se mit à l'œuvre. « Pris, au contact de son illustre ami, d'un accès de réalisme intelligent qui lui était peu familier, » il l'a peint tel qu'il le voyait dans l'intimité. Yêtu d'une robe de chambre — jaune, doublée de vert3? — assis sur une
4. Ce manuscrit autographe porte, au feuillef 2, la date 1660; mais il contient des poésies composées antérieurement à celte année, et d'autres qui l'ont été postérieurement. Le nom trisyllabique de l'auteur, commençant par la lettre P, figure à la p. 120 dans une épître à Uranie. Peut-être était-ce un certain Pérachon, dont les manuscrits de Conrart contiennent une pièce de vers, t. XIII, n° 22.
2. Le Registre de la Grange ne mentionne aucune représentation, où ait figuré Molière, entre ces deux dates. Il y eut du reste interruption momentanée, par suite du décès de la reine-mère.
Robinet signale la maladie de Molière et sa réapparition sur le théâtre à la date du 21 février.
3. M. Henri Lavoix se trompe en le disant revêtu de « cette robe de chambre de
chaise dont le dossier est garni d'étoffe, Molière se tourne vers le spectateur et s'apprête à fixer, par le dessin ou l'écriture, sur des tablettes qu'il tient de la main gauche, un de ces jeux de physionomie, une de ces expressions typiques, recueillies dans sa mémoire, afin de les transporter sur le théâtre *. L'air de tête est mélancolique et bon ; le mouvement du bras, plein de cette nonchalance apparente, propre à l'écrivain qui cherche, avant de déposer sa pensée sur le papier, la forme la plus propre à lui donner précision et clarté ; trait de physionomie d'autant plus vrai qu'en raison des procédés de travail, à lui imposés par les exigences de sa vie habituelle, Molière devait écrire le moins possible, presque du premier jet ; ce qui n'a pas peu contribué à rendre ses autographes rarissimes entre tous.
Le carnet de notes, que Mignard lui a mis dans la main, nous a fait faire une autre remarque. On a souvent cité un passage de la comédie de Zèlinde ou la Véritable Critique de VEscole des femmes, scène vi, pour montrer les procédés qu'il employait dans la composition de ses caractères; mais on n'y a pas vu, croyons-nous, tout ce qu'il contient. Étudions-le de nouveau avec quelque attention.
« Argimont. — Je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique, dans la posture d'un homme qui rêve. Il avait les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandaient des dentelles. Il paraissait attentif à leurs discours et il semblait, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardât jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disaient pas. Je crois même qu'il avait des tablettes et qu'à la faveur de son manteau, il a écrit, sans être aperçu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable.
a Oriane. — Peut-être que c'était un crayon, et qu'il dessinait leurs grimaces, pour les faire représenter au naturel sur son théâtre.
« Argimont. — S'il ne les a pas dessinées sur ses tarlettes, je ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. »
Ne ressort-il pas surtout, de ce témoignage contemporain, que Molière
brocart rayé, doublée de taffetas bleu », portée dans l'inventaire après décès. Le travail du burin indique, au contraire, une étoffe de soie unie, de couleur assez voyante, avec doublure d'un ton différent et plus foncé.
H. Ce n'est pas un livre proprement dit qu'il tient à la main, mais bien plutôt des Tablettes, espèce d'agenda ou carnet pour prendre des notes. Si c'eût été réellement un livre que le peintre eût voulu représenter, il n'eût pas manqué de figurer, au dos de la reliure, une apparence de titre, et quelque accessoire indiquant sur quoi devait être inscrite* la note, à l'aide de la plume.
savait dessiner et pouvait, au besoin, prendre un croquis? C'est, par conséquent, la confirmation de ce que nous avons dit ailleurs de ses aptitudes artistiques, nous appuyant uniquement, alors, sur la façon dont il a traité les questions d'art, dans son poëme à la gloire des peintures du Val-de-Grâce1.
Mais continuons de décrire le portrait.
Accrochée à un pilastre on voit la pendule de l'horloger Gavelle, citée dans l'inventaire ; car il ne peut s'agir de celle de Claude Raillart, que Molière possédait aussi, puisqu'elle était de très-petite dimension et portée par un pied de bois doré, ainsi que le constate l'état des biens appartenant à sa fille, au moment du mariage de celle-ci avec M. de Montalant2.
Le cadran de cette pendule a donné lieu, à cause de l'heure qu'il marque, à une foule de suppositions plus ou moins hasardées. C'est à tort qu'on est allé chercher si loin l'explication de ce détail accessoire. La direction, donnée aux aiguilles par le peintre, paraît naturelle, si l'on remarque que la ligne oblique, qu'elles suivent, correspond à celles du carnet porté de la main gauche. Simple arrangement symétrique, conforme aux règles du goût, dont ne pouvait s'écarter Mignard. Pour atteindre ce but, on ne s'est même pas fait faute de déranger, tant soit peu, l'ordre de marche de la petite aiguille, dans l'état définitif de la planche gravée ; d'où il résulte que le cadran ne révèle aucune date mystérieuse et fatidique3.
Ce portrait, exécuté par l'artiste lorsqu'il était dans la plénitude de son talent, passe à juste titre pour le plus sincère et le plus ressemblant qu'on ait de Molière.
Ce n'est donc pas sans raison que les amateurs délicats et les curieux recherchent, avec un soin jaloux, la reproduction qu'en a faite Nolin. Bien qu'elle soit loin d'être un chef-d'œuvre, elle tient suffisamment lieu de l'original. Nul commentaire, nul document écrit ne dit, comme elle, l'état moral et l'aspect physique de l'infortuné grand homme, à ce moment critique de sa vie. C'est la contre-épreuve, avec fines retouches, du signalement qu'en a laissé Mlle Poisson : teint brun, nez gros, bouche grande,
1. Recherches sur le séjour de Molière dans l'ouest de la France en i6i8. Fontenay, 1871, in-8°.