LA PATRIE SAUVÉE
— Mais, ne manquera-t-on pas de faire observer, il y a la patrie sauvée.
Gela n'est pas douteux, non plus que le génie de Lazare Carnot et le talent de ses collaborateurs; mais la question est de savoir si le gouvernement de cette cruelle anarchie révolutionnaire a été la cause, le moyen du salut de la patrie. La question a été étudiée de près, et la thèse a été niée formellement, par des autorités puissantes au moyen de raisons plus puissantes encore.
Des historiens royalistes ou orléanistes seraient suspects. jMais qui croira-t-on si Ton ne croit pas Albert Sorel ? L'auteur de VEurope et la Révolution était bibliothécaire du Sénat et, comme l'a spirituellement rappelé Jacques Bainville, cette fonction lui donnait l'office de greffier de la Haute Cour. Il aurait lu notre acte d'accusation si nous avions été poursuivis à l'époque.... Le régime l'avait comblé de dignités, son grand ouvrage a reçu toutes les marques de la consécration officielle. Je note tout cela pour éviter qu'on ne prenne Albert Sorel pour un étudiant d'Action française ou pour un professeur à notre Institut. Il pose et résout la question qui nous occupe exactement comme la résoudrait notre raison à nous : « Les victoires ne sont pas la conséquence du gouvernement révolutionnaire. »
C'est pendant que Hoche et Pichegru manœuvrent contre Brunswick, que Saint-Just terrifie Strasbourg, et que la « guillotine y va son train », que le conven-
tionnel Lacoste écrit au Comité : « Dans la ville de Strasbourg, il n'y a pas quatre patriotes. La seule mesure à prendre est de faire guillotiner le quart des habitants de cette contrée et de ne conserver que tous ceux qui ont pris une part active à la Révolution ; chasser tout le surplus et séqucsirer leurs biens. » Sous le coup de ces mesures, dont l'ineptie équivaut à une trahison, 25 000 Alsaciens émigrent en Allemagne. En quoi ces hautes œuvres de Saint-Just et de Lacoste contribuent-elles à la reprise des lignes de Wissembourg? Lyon, en révolte, est repris le 8 octobre; les exécutions en masse y commencent le 6 décembre. Il faut être Fouché pour oser écrire que ces massacres de prisonniers ont éclairé le bon sens de Dugommier, dégagé le génie naissant de Bonaparte et causé la reprise de Toulon....
Si l'on voulait poser correctement la question, il faudrait rechercher comment ces divisions et ces convulsions intérieures épuisantes ont permis néanmoins à nos armées de vaincre.
Là encore, Sorel répond, après avoir marqué certaines faiblesses de Carnot :
îl sut s'entourer, et il y fallut du courage, de collaborateurs excellents, sortis tous de l'ancienne armée : Lacuée de Cessac, Montalembert, Favart, Laffîte- Clavé, d'Arçon, gens d'étude et de ressources qui constituèrent à l'armée française, dès la fin de 1795, le premier état-major général qu'il y eût alors en Europe. Ils opèrent sur un terrain qu'ils connaissent d'expérience ; ils discernent, d'après les correspondances des diplomates, les mouvements politiques des alliés; ils pressentent, ils devinent, ils mesurent d'instinct les déplacements constants des masses qu'opère la Pologne; ils spéculent surles dissensions, ils profitent des incertitudes, et tous leurs plans se fondent sur ces calculs.
A BAS LES FACTIONS : LA NATION. Iô3
Ces officiers d'armes savantes s'aident des « excellents mémoires faits par les généraux de Louis XIV et de Louis XV el par leurs étals-rtiajors ». Ils ont à leur disposition les contingents du peuple le plus compact, de l'État le plus dense et le plus unifié de l'Europe : si l'administration de l'ancien régime craquait, la nation était à l'apogée de la force oîi l'avaient élevée des siècles de politique royale. L'avantage de la masse était pour nous en ce tempslà, et nos guerres intérieures étaient contrebalancées par le fait qtie l'ennemi était alors aussi divisé qu'il est uni et organisé aujourd'hui.
Quand on réfléchit à ces fortes différences, on ne peut s'empêcher de redouter les états d'esprit que Créerait un engouement irréfléchi pour le régime cônvéhlioririel. Nous avions des atouts que nous avons perdus. L'ennemi tient, de son côté, quelquesunes de ces cartes que nous ne pouvons plus jouer. Notre jeu doit se resserrer. Nous devons éviter par dessus tout, comme un luxe de grand seigneur audessus de nos ressources actuelles, ces dissensions malgré lesquelles nous avons vaincu autrefois. Le Rappel en tombe d'accord pour le présent. Il devrait compléter cet accord, éminemment pratique et patriotique, en dissipant, pour lui, pour ses lecteurs et pour tout le peuple français, le prestige d'une illusion cl d'une imitation dont le moindre péril est de nous suggérer les faux jugements qui aboutiraient aux résolutions désastreuses.