‹ La Blessure intérieure de Janvier à fin Mai 1916Chapitre 173 sur 221 · UN FAIT, UNE IDÉE · texte numérisé non relu

UN FAIT, UNE IDÉE

M. Riou met en balance la force d'une idée et la force d'un ensemble de faits. Quelle est la commune mesure de ces deux choses? Le problème ne serait déjà pas très commode, si les termes en étaient simples, mais ils sont compliqués par ceci qu'une idée, la même idée, n'a pas la même valeur en Allemagne et en France. Cela en raison du caractère des Allemands et des Français. En raison aussi des institutions politiques et sociales établies en Allemagne et en France. Bien que nous ayons fait quelques progrès en,réalisme historique, nous sommes portés à exagérer la puissance des idées. M. Albert Thomas disait très justement au Conseil national socialiste qu'avec les socialistes allemands les mots perdent leur sens. Cela exprime assez la déconvenue du Français qui se fie aux lettres d'un programme ou d'un ordre du jour. Le genre d'éducation politique ou sociale donnée et reçue en Allemagne ne paraît pas autoriser ce genre de foi. La méfiance s'imposerait aux Français qui reviennent d'Allemagne. M. Riou, qui, avant de faire courageusement son devoir devant l'ennemi et dans les prisons allemandes, était enthou-

siaste de la Germanie, ne paraît pas revenu de son illusion. En loul cas, il accorde trop de confiance à « ridée en soi » lorsqu'il écrit :

... Je n'entends point distinguer la Prusse de la Bavière, ni Hambourg de Kœnigsberg. Le formidable mythe de l'unité germanique, du Deutschtum, est trop réellement, et depuis trop de siècles, ta religion commune de toutes les élites d'outre-Rhin, pour qu'il faille accorder une signification effective à ces divisions territoriales. L'Empire, la Confédération, Gerynania : voilà pour tout Allemand, pendant, comme avant la mêlée présente, la vérité première. Toute espérance de schisme est chimérique.

Ces affirmations péremptoires clôturent l'histoire. Elles arrêtent le soleil. Elles intimideraient môme un lecteur des Tronçons du Serpent, de r Allemagne en morceaux, des Lendemains de la victoire, elles convaincraient tour à tour de crasse ignorance historique et géographique Onésime Reclus, Alexis Dcirtiro et Louis Dimier, sur la foi d'un simple voyage en Allemagne, si elles ne portaient dans leur texte de quoi faire douter de leur vérité. M. Riou assure que « réellement » et < depuis des siècles » l'unité allemande est la religion commune de toutes les élites d'oulre-Rhin. Il suffit cependant de se rappeler l'époque antérieure à léna : non seulement l'unité allemande, mais les patries allemandes, le patriotisme prussien y furent méprisés d'une grande partie de l'élite allemande. Il y a eu de tout temps un lien commun entre Germains, comme il y en a un entre ceux qui parlent anglais de nos jours ; ce lien de communauté de la langue fut très lâche, il est aujourd'hui resserré par un autre lien, politique :

c'est le lien qu'il faut défaire si l'on désire établir pratiquement la paix.

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