DIVISIONS EXISTANTES
M. Riou n'est pas le seul Français ayant vu l'Allemagne qui se fasse de véritables montagnes avec « l'idée de l'unité ». De très bons amis m'ont souvent exposé sur ce point leurs difficultés qui ne m'ont pas convaincu. Je ne croirai jamais que quelque chose qui date de 1866-1870 soit à l'épreuve de tous les assauts imaginables et créé pour l'éternité. Une fois de plus, je demande, sans espérer de réponses, comment il peut bien se faire — si la division des Allemagnes est une impossibilité — qu'elle soit d'ores et déjà réalisée — Car, pa;'faitement ! elle l'est. Il y a des Allemands qui ne sont pas unis par un lien politique définitif à l'empire allemand proprement dit : ce sont les Allemands d'Autriche.... — Oh ! l'Autriche! — Soit! l'Autriche est absorbée par son alliée ou bien inexistante. Mais que dites-vous de la Suisse allemande ? Voilà un pays où la communauté de langue et de mœurs avec l'Allemagne est extrêmement sensible et puissante; cependant, il n'est pas en union politique avec le reste du peuple allemand; l'union de cœur, la tendance à l'union, très forte dans certains milieux, est extrêmement faible en d'autres. Le poète Cari Spittzer en est le bon témoin. Si toutes les élites allemandes ont travaillé pendant des siècles (« trop de siècles ») à l'union politique de tout ce qui parle allemand, elles auront pourtant travaillé en vain pour Cari Spittzer et pour ses semblables. Je me demande pourquoi ce
qui put ôtre arrêté ici ne pourrait ôtre forcé, là où ailleurs, à rebrousser chemin; les idées ne sont pas des cristaux immortels, elles ont leur croissance et leur décadence comme les empires, et rien n'est si sujet à subir l'influence des vents les plus capricieux. Vouloir construire l'avenir avec les seule=; « idées » est aussi décevant que de leur réserver l'explication du passé. Il y a de tout dans l'action et la réaction des peuples : des idées, des sentiments, des intérêts, et surtout ces influences d'histoire et de géographie qui, ne cessant jamais de s'exercer, doivent toujours être tenues pour constantes comme tout ce qui ressemble à l'éternité.
L'unité allemande, fondée il y a plus d'un demisiècle, n'est pas la première qu'ait vue l'Histoire. Le centre des nations allemandes a été porté tour à tour par quatre ou cinq elforls différents du Rhin au Danube, à la Sprée, et quel que fût le génie ou la chance des fondateurs, la vigueur militaire ou politique déployée, les produits ont toujours été éphémères. Ce produit, l'Allemagne unie, s'est toujours effondré au moyen âge et dans les temps modernes. Celui-ci peut durer. Je ne crois pas du tout que la chute rapide de ses prédécesseurs le condamne à tomber de lui-même comme mûrit et pourrit fatalement un fruit ; je dis qu'il ne porte pas en lui-même ce caractère d'inviolable éternité que semble lui vouloir accorder M. Gaston Riou. Si on peut le vaincre comme à léna, il faut profiter de la victoire mieux qu'à léna et reprendre cette politique des traités de VVestphalie qui, pendant lôO ans, sut tenir l'Allemagne à sa place en Europe, cette place qui, disait fort bien le Maurras. — IV. 16
-Ii2 LES CONDITIONS DE LA VICTOIRE.
poète Jean Moréas, n'est pas la première. Tant que dura leur siècle et demi de divisions territoriales, de régime parlementaire et électif, les Allemagnes furent paisibles, et ce ne furent pas toutes ses élites, non pas même une élite, mais des individualités isolées qui pensèrent à l'unité — — Elles y pensaient tout de même, me dira-t-on. — Qu'est-ce que ça pourrait bien nous faire si nous empêchions cette pensée d'entrer dans sa voie de réalisation malfaisante? Il ne faut pas défendre aux Allemands de penser à se réunir, mais de se réunir en fait. Leur pensée est assez lente pour s'arrêter en route tout le temps qu'il faudra. Ah! si nous n'avions pas abrégé le chemin avec Napoléon !•=' et avec Napoléon III! Que CCS fautes soient reconnues afin de nous garder d'en faire de nouvelles !