‹ La Blessure intérieure de Janvier à fin Mai 1916Chapitre 207 sur 221 · VALEUR DES CONVENTIONS SANS GAGES · texte numérisé non relu

VALEUR DES CONVENTIONS SANS GAGES

Napoléon crut que, par voie de convention internationale, il pourrait arrêter les armements de la Prusse : la Prusse, déjà nationaliste et que la défaite n'avait pas brouillée avec ses rois, passa comme une anguille entre les mailles du traité qu'elle avait souscrit. La petite armée qu'on lui avait tolérée par grâce se trouva être, au bout de quelques années, un engin monstrueux auquel ne manquait ni la qualité ni le nombre. Cependant, l'Empereur n'avait jamais sacrifié à ses chimères jacobines- ni à ses utopies roussiennes les services de police internationale qui auraient dû aider à le renseigner sur l'escamotage prussien. Nos États libéraux et démocrates du vingtième siècle, plus imprudents, plus découverts que l'ancien Empire français, seront donc joués avec une aisance supérieure : n'est-ce pas en France, au Sénat, en l'an 1900, que Waldeck- Rousseau déclarait avec une morgue sublime : — Messieurs, notre Service des Renseignements a vécu?

Ce souvenir de haute imprévoyance, ajouté à celui de la mystification impériale, devrait être présent à l'esprit de tous les politiques français. La France de 1814 et de 1815 paya l'erreur de Napoléon; la France de 1914, 1915, 1916 paie l'erreur de Waldeck- Rousseau. Personne n'a le moindre intérêt à recommencer de telles erreurs. Aussi vrai qu'il nous faut désormais un État militaire puissant et renseigné

sur les choses extérieures, il nous faut une politique indifférente à des avantages verbaux, attentive aux réalités et capable de s'assurer des gages matériels qui ne puissent tromper.

Pour ce qui les concerne directement, les Anglais ont toujours excellé dans cette conduite. Mais l'état de l'Europe centrale, qui est le plus important souci de la France, ne les touche que de façon indirecte et périphérique : sachons nous mettre pleinement et intimement d'accord avec eux pour que leurs intérêts ne soient pas les seuls garantis. II faut mettre à couvert l'être de la France, l'être des millions et des millions de jeunes Français qui grandissent, l'être des milliards de Français qui doivent naître d'eux. Ce problème, — le plus général qui soit, — est aussi le plus pathétique, étant la condition des conditions de la vie de tous. On ne peut gouverner et le perdre de vue.

29 mai 1916.

Nous sommes heureux d'applaudir aux paroles prononcées hier par les orateurs de la Ligue française en pleine Sorbonne. En commençant par le dernier orateur, M. Paul Helmer, admirons la justesse des résolutions d'un patriote alsacien-lorrain :

« C'est la nation allemande tout entière qui a voulu la guerre; c'est elle tout entière qui doit être châtiée....

« 11 faut mettre fin à son arrogance, à son esprit envatiissant, aux empiétements de sa politique. Il faut en finir avec l'Allemagne. »

M. Maurice Croiset a parlé le second. Sachons rendre hommage au moins connu, peut-être, et peut-être aussi au plus national des frères Croiset. Son enseignement du Collège de France, ses articles et études de revue nous l'ont toujours montré préoccupé de l'avenir de la France en un temps où ce patriotisme territorial n'était pas précisément à la mode^ Je lis dans les Débats la fin de son discours. On en aimera le noble son politique et civique. M. Maurice Croiset sait bien qu'on ne résiste pas à l'ennemi du dehors sans se préoccuper des conditions intérieures de la cité. Or, cela dépend de l'orientation des esprits, du vœu profond des âmes. C'est pourquoi cet helléniste, cet humaniste a conclu :

1. On trouvera dans mon livre "Quand les Français ne s'aimaient pas les précieuses ouvertures fournies autrefois par M. Maurice Croiset sur le nationaliste athénien Démosthène.

€ Pour réaliser les réformes profondes, il est indispensable de provoquer un grand mouvement d'opinion, un mouvement assez puissant pour se faire sentir au loin. »

A merveille! et la volonté, manifestée par M. Maurice Croiset, d'appuyer le patriotisme sur le régionalisme est un signe très clair du sérieux de son sentiment.

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