LE DISCOURS DE M. BOUTROUX
Mais M. Emile Boutroux, qui présidait, avait prononcé à l'ouverture quelques phrases gonflées d'idées justes et de sentiments forts.
« .... Le pangermanisme n'est nullement un accident, dû à l'influence passagère de quelques individus ou de quelques circonstances; il n'est pas non plus limité à un groupe strictement déterminé d'individus, mais c'est une pensée depuis longtemps nourrie et caressée par l'esprit allemand, et qui, s'appuyant à la fois sur les instincts permanents et sur un puissant système de raisonnements, possède une réelle et très redoutable force de résistance. Il faut donc abattre le pangermanisme, et il faudra l'empêcher de renaître.
« Non seulement nous avons le devoir impérieux de soutenir, aujourd'hui, jusqu'au bout, une lutte où est enjeu la personnalité de la France; mais la guerre terminée, Vennemi moraP subsistera, ou conservera un violent désir de se relever et de se développer à nouveau, comme il a fait dans tout le cours du siècle dernier. En sorte que la paix, quand elle interviendra, ne saurait être, pour nous, le signal du relâchement
1. Certaine» campagnes, comme celle du bekannte Temps rcdakteur contre ce que la Gazette de Francfort appelle « l'armée française de la plume » tendent h réconforter^ pour plus tard, « l'ennemi moral ».
et de la sécurité pacifiste. Nous ne pourrons être pacifiques qu'en nous gardant du pacifisme, parce que le pacifisme c'est l'invitation, adressée au pangermanisme, d'imposer sa domination à des nations sans défense. »
Il est impossible de transcrire de telles paroles sans tomber d'accord du curieux progrès qui s'est accompli, à la lueur des événements, dans la pensée de M. Emile Boutroux. On dirait que la guerre, en développant et en approfondissant la douleur et la fierté patriotiques de M. Emile Boutroux, a rendu son regard plus perçant, plus vaste et aussi plus audacieux. Pour nous qui, en J914, lui adressions nos critiques et nos regrets' en termes peut-être trop vifs (si vifs, je le dois dire, que notre pauvre Henri Vaugeois s'en était montré ému et presque peiné), les compléments donnés à sa pensée par M, Emile Boutroux nous ont procuré une satisfaction croissante, d'autant plus forte que nos idées premières s'en trouvaient précisées et vérifiées; d'autant plus profondes que ces retouches, inspirées par le seul amour de la vérité, ont attiré à M. Boutroux un flot de tristes et basses chicanes qu'il lui eût été difficile de ne pas prévoir*. Le philosophe a lieu de se dire content quand il a satisfait la raison et réduit l'intérêt à des murmures sans valeur. Ayant, en octobre 1914, ramené le pangermanisme à sa source seconde, c'est-à-dire à Fichte, M. Bou-
'1. Voir notre volume la France se sauve elle-même, article du 17 octobre 1914.
2. Der bekannte Temps rcdakteur qui visait en lui, comme la Gazette de Francfort, « le général de l'armée française de la plume ».
Iroux a, dès le mois suivant, dans une conférence donnée à Londres, consenti à conduire cette généalof^ie un peu au delà, c'est-à-dire, sans un certain rapport, jusqu'à Emmanuel Kaiit. L'article qui vient de paraître à la Revue des Deux-Mondes du 15 mai abonde dans le même sens. Et ainsi, pour M. Emile Boutroux, se trouve détruite et ruinée de fond en comble, toute prétention à instituer une antinomie radicale, un contraste fondamental entre rAllemag-ne contemporaine et l'ancienne Allemagne des romantiques et des libéraux. Le philosophe de la contingence a déployé, dans l'explication du rapport entre les deux époques, toutes les ressources naturelles de ses doctrines : il y a montré quelle part de nécessité logique, quelle part d'accident naturel et historique devaient être conçues entre les deux états.
Il reste à M. Boutroux un dernier pas à faire, celui sans doute qu'il ne fera point. Nous l'avons convié, voilà dix-huit mois, à constater le rapport historique et logique des idées pangermanistes, épanouies de l'individualisme allemand, et des idées révolutionnaires et libérales, dites à tort françaises, épanouies de l'individualisme roussien qui vient de Luther. Ceux de nos lecteurs qui sont curieux d'antiquités se reporteront à la discussion du sage Criton à la page 2 de notre numéro du ]1 octobre 1914. En vain, disent les Boches résumés par M. Boutroux, « en vain les peuples croient-ils, en résistant à l'Allemagne, se développer selon leur génie. Leur sentiment les trompe ». Nations et individus « ne deviendront eux-mêmes », ne revêtiront la liberté efTective et morale vraie que dans la formule allemande
alors seulement, <t elles seront vraiment, ellesmêmes », et par conséquent, « vraiment libres... ».
Je me permets de demander au savant auteur de cet exposé si cela ne lui rappelle rien. Moi, cela me ramène à mon ami Rousseau et à sa conception de la liberté civique définie par la simple conformité à la volonté générale : « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps, ce qui ne signifie autre chose sinon quon le forcera d'être libre. » Volonté générale remplace ici volonté allemande, mais le raisonnement est le même. L'Etat jacobin de Rousseau affecte, comme l'État boche de Treitschke, la même prétention de savoir mieux que moi comment je serai moi. C'est la première analogie. Voici la seconde : l'État boche procède d'un type d'individualisme absolu trouvé chez Kant, maintenu et copieusement développé dans Fichte, comme l'État jacobin émane et évolue du libéralisme absolu admis également comme point de départ chez Rousseau.
Le parallélisme des deux évolutions est si remarquable qu'il paraît attester une seule et même origine. Des Droits de l'Homme de 1789 à la Terreur de 1795, de la Critique de la Raison Pratique à la Guerre de 1914, cela ne manque ni de substance ni de lumière....