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LE FOSSILE LIBÉRAL

9 janvier 1916.

Je ne crois pas que la manie d'injurier les généraux et d'humilier le commandement soit forcément liée à notre état républicain. Sans doute, l'esprit du régime poursuit forcément de sa haine les fameuses « trois livrées », du prêtre, du magistrat et du soldat*. Mais, au point où nous sommes, avec le progrès naturel des mœurs observé depuis une demidouzaine d'années, l'esprit public est en avance sur les institutions. Sur ce point, comme sur tant d'autres, il les met très facilement en échec. Quand' on le considère, un vrai libéral fait bientôt l'effet d'un mammouth et ses crises ne sont pas suivies de bon cœur.

Elles n'ont guère, en leur faveur, que deux éléments : l'intérêt parlementaire, qui groupe tous les aspirants au portefeuille autour d'un opposant qui fait beaucoup de bruit, et le vocabulaire facile, le formulaire tout dressé qui fournit les phrases déclamatoires, les gestes correspondants, aux orateurs peu dégoûtés. L'intérêt ministériel n'a pas besoin d'être expliqué. ]\Iais peut-être vaut-il la peine de voir de près quel état d'esprit sincère peut encore exprimer la phraséologie du régime.

SCHÉMA DU LIBÉRALISME ANARCHiQUE

Le libéral en est resté aux vieux thèmes à la

1. Paroles d'un grand démocrate au Congrès de Lausanno de 1809.

L[: FOSSILE LIBÉRAI,. ôl

mode dans sa jeunesse et d'après lesquels il y avait antagonisme nécessaire entre une nation et son gouvernement. La coopération de la cité et de ses magistrats avec les citoyens, la solidarité fraternelle des États avec leurs sujets, la profonde réciprocité de services basée sur la communauté absolue des inté- /ôls, ces fortes vérités aujourd'hui très présentes à tout esprit jeune et vivant, saisissables dans Texamen de tout gouvernement national, étaient recouvertes, dans les cervelles, il y a un demi-siècle, par le problème métaphysico-juridique delà balance et du partage des Pouvoirs. Auguste Comte ne traitait de ce contresens politique et moral qu'avec ce mélange de risée et de courroux qu'il témoignait à tous les succédanés de l'anarchie révolutionnaire pour en flétrir ce qu'il nommait déjà le plus nuisible et le plus arriéré des partis. Sauf au Palais, où ce byzantinisme sévit encore, beaucoup moins qu'autrefois du reste, les nouvelles générations en sont délivrées. Elles voient le public avec le gouvernement, au lieu de le voir contre lui. Elles se représentent ce magistrat, ce chef, comme un protecteur ou un guide, un directeur (rerc), non comme un ennemi.

Le libéral ne pense pas sans le concours de cette méthode périmée. Il n'est pas le gouvernement? Il est donc l'opposition. Il n'a pas le pouvoir? Il a donc mandat de mettre tous les bâtons possibles et imaginables dans les roues du pouvoir. Pas de milieu entre l'exercice direct et l'opposition directe, le pouvoir absolu et la critique absolue. Ne lui parlez de concours, <le collaboration, ou que voudriez-vous dire?

Il ne comprend pas cette langue. Chef du gouvernement, il apporterait la même folie à user de l'autorité qu'il emploie aujourd'hui à s'agiter contre elle : son libéralisme rageur se muerait en jacobinisme violentj mais, dana les deux cas. il appliquerait à son procédé gouvernemental la marque, ou, parlons mieux, la tare de l'esprit révolutionnaire qui no peut concevoir la société, la patrie sous le régime de l'unité ou de la paix. Il les lui faut toujours divisées contre elles-mêmes et, au lieu d'aboutir à réaliser des convergences heureuses, entre-choquant, dans un dualisme éternel, d'irréductibles divergences dans l'intention plus ou moins avouée de les exploiter âprement.

C'est l'esprit, c'est la théologie du régime. Si le libéralisme ne pouvait être arrêté de bonne foi par le danger qu'il fait courir à la paix intérieure du pays, il ne se déroberait pas indéfiniment à ses conséquences logiques autorisées par les fameux précédents de 1795 et 1871. Doubler la guerre étrangère d'une guerre civile? — Après tout, pourquoi pas! Métaphysique d'un autre âge qui peut servir à mesurer la haute antiquité du fossile qui nous la sert. Elle mesure aussi l'antiquité et la fossilité de la République. Môme républicaines ou se croyant telles, les nouvelles générations intellectuelles n'ont qu'une idée devant ce verbiage illisible : le voir cesser, de façon ou d'autre, au plus tôt.

AUX DAIIDAN ELLES

Il janvier 1910.

L'évacuation complète des Dardanelles fera plaisir à tous le:^ esprits (|up l'absurde a^ace et irrite, (le long- et sanglant accrochage du corps anglo- IVançais à un bout de presqu'île aride et trop bien défendue paraissait le vivant et le mortel symbole de certains épisodes de cette guerre de piétinement. Qu'on piétine en Champagne, qu'on piétine en Artois, faute de pouvoir faire autrement, chacun s'y résigne, mais aller piétiner devant Troie pour le simple amour de l'art du piétinement était un luxe compris de peu de personnes. L'impossibilité d'avancer leur paraissait devoir se compléter par la nécessité de reculer. Mais la crainte de l'opinion paralysa longtemps cette ferme évidence dans les États démocratiques dont le drapeau était déployé sous Gallipoli.

Enfin, l'action politique l'a emporté sur la parole impolitique, et, comme pour racheter sept à huit mois d'erreurs obstinées, on a été assez heureux pour oser être sage, assez sage pour être heureux : le rembarquement s'est accompli dans un secret profond, à l'insu des groupes politiques, des journaux et, par conséquent, des canons enaemis. Vers la fin du mois dernier, on s'était évaporé dé Suvla avec la subtilité et la promptitude dos ombres. La retraite de Seddul-B;dir n'a pas été moins spirituellement dérobée aux curiosités du Grand Turc. Nos

54 LES CONl'ITIONS DE I.A YÎGTOII\E.

alliés ii'oiû pas perdu une pièce de canon. Un deleurs hommes, atteint, n'a été que blessé. Pas d'autre perte.

11 ne reste désormais là-bas que les tombes des malheureux soldats de l'Angleterre et de la France, qu'y aura déportés celte offensive improvisée dans des conditions détestables, faute de renseignement*^. mais aussi faute de réflexion.

LE CONTROLE ADMIMSTRATIF

11 janvier lUlG.

Le système de la paperasserie hiérarchique, du « monument, de paperasserie », dénoncé dans le Journal par Charles Ifumbert, est étendu à loul. 11 représente un régime de lenteur, de somnolence et de fatal engorgement. Reste à savoir si nous sommes parés pour un régime très diilercnt. On no me fera pas croire que cette paperasserie soit née toute seule dans les rêves dénaturés de l'administration militaire. Les administrations civiles ne sont pas plus avares de ces nuées de petits papiers architimbrés ! On dira que les unes et les autres ont imaginé de semblables façons d'employer le temps soit pour justifier leur droit à la vie, soit pour échapper à toute perspective d'une besogne intéressante. Ces précieuses sottises nous arracheraient un sourire si elles n'avaient l'inconvénient de masquer des vérités pleines de substance et de sens.

Tous ces papiers, s'ils veulent dire quelque chose, doivent tendre à figurer des systèmes de garanties : garanties pour le chef qui questionne, garanties pour le sous-chef qui transmet, garanties pour le subordonné qui fait la réponse. Réponse, réceplion, transmission, questionnaire doivent laisser des « traces », parce que, sans trace officielle, la voie est supposée libre h l'arbitraire des convenances et des volontés de chacun. Ce que l'on veut, c'est limiter, brider, tenir d'aussi près que possible ces

r.(l LES CONDITIONS DE LA VICTOIRE.

volontés, ces convenances et ces facultés personnelles. On veut une administration anonyme, parce qu'on veut un régime anonyme. Au gouvernement de la loi générale et du règlement impersonnel correspond, dans l'application quotidienne, le génie tatillon de la bureaucratie. Au délire de l'examen qui impose le contrôle à chaque pas de l'action, souvent même avant que l'action puisse faire un pas, comme nous en avons eu des exemples tant au Palais-Bourbon qu'au Luxembourg, répond à merveille ce délire bureaucratique faisant vérifier par un grand nombre de témoins chaque pas de Tcxéculion, nulle démarche des exécuteurs n'étant supposée exacte, ponctuelle ni fidèle....

Ainsi s'étend à l'administratif l'esprit de la discussion et de l'examen. Vous nous dites, monsieur le sénateur, que vous remplacerez ces petits papiers soit par des officiers délégués sur place, et c'est le régime de la confiance à votre missus doininicus, soit par une question posée directement au chef do l'unité, et c'est le régime de la confiance, toujours, à ce chef spécial : dans les deux cas, on n'en est plus au régime de la méfiance. Vous rompez avec le système régnant et gouvernant. Vous faites une révolution et, qui plus est, une révolution réactionnaire, puisque le contrôle constant, accompagné de redditions de comptes perpétuels, se trouve remplacé par un acte de foi dans rinspccleur ou le chef de corps que vous en avez jugé digne.

CCNDITiONS D'UNI AUTRE RÉGIME :

Je ne vous dis pn^que ce syslèmc d'ancien régime

LE CO.NTUOLK ADMIxNISTKATlF. 37

lie soit supérieur au vieux procédé du char mérovingien de la démocratie, le plus archaïque de tous. Certes, il est seul pratique et seul rationnel. Mais enfin, il n'est pas conforme à l'esprit ni au modèle démocratique. Ce système remplace les papiers par les hommes. Il substitue aux règlements et aux lois écrites des officiers de chair et d'os. Et, s'il a des avantages, il ne va pas sans inconvénients. Si les progrès qu'il représente se font sentir rapidement, soit sous forme de dommage chez l'ennemi, soit sous forme d'activité ou de prosj)érilé redoublées à l'intérieur du pays, voici qu'à la prochaine difficulté, à la prochaine crise, à la prochaine discussion que fera éclater n'importe quel sujet d'administration militaire, voici, dis-je, que, tout aussitôt, des miliers de voix relèveront, comme autant d'irrégularités et presque de forfaitures, tous les cas dans lesquels ministres et chefs, passant par-dessus • toutes les formalités tardigrades, auront voulu aller et courir droit au but, en endosser les responsabilités qui n'auront pas été de papier....

Ce sont ces perspectives d'un esprit public anarchique qui inspirent aux chefs une volonté — ellemême anarchique — d'être couverts à n'importe quel sujet par ce rempart futile des ordres écrits. Si l'on veut en finir avec la maladie administrative, il faut donc soigner aussi la maladie du parlement et de la presse. C'est un mal révolutionnaire. Sachons couper le cou à la révolution. En elle est tout le mal. Refaisons la tête du roi. Tous les progrès en deviendront non seulement possibles, mais, une fois acquis, durables et solides, et l'on n'y verra pas une

crise parlementaire appelée à détruire et à emporter nécessairement la moindre réforme gagnée sur les routines de l'administration, ce qui serait le sort inévitable en République.

Démocratie suppose Bureaucratie; et, si l'on veut en finir avec celle-ci, il ["aut mettre un terme à l'existence de celle-là.

ASSLMILATiOiN ET ANx\EXION

J^jainior ItUO.

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