‹ La Blessure intérieure de Janvier à fin Mai 1916Chapitre 44 sur 221 · LES DEUX ACADÉMICIENS · texte numérisé non relu

LES DEUX ACADÉMICIENS

L'apache se rengorge, et tourne au m'as-tu-Iu :

Je répondis : < Vous venez de prononcer une parole qui me met à l'aise. J'oublierai, puisque vous m'y autorisez, que je parle à un ministre et, puisque vous le voulez bien, c'est l'homme qui va répondre à l'homme. Me permettez-vous une question?

Lui. — Posez-la sans vous gêner.

Moi. — Monsieur Malvy. avez-vous lu, bien lu, ce qui s'appelle lu, mon manifeste?

Lui. — Je l'ai lu d'un bout à l'autre, très attentivement. Je vous le répète.: je l'ai trouvé très modéré dans sa forme, très étudié, et c'est ce qui en fait le danger.

Moi. — J'en ai, en effet, pesé tous les termes. Puisque vous l'avez lu, vous avez dû constater que je ne parle pas d'une Paix hic et nunc, d'une Paix quand même, immédiate et à tout prix, d'une Paix qui laisserait subsister les causes du conflit.

On se demande alors comment le « front » a pu s'y tromper....

Je ne parle pas d'une Paix qui replacerait les Nations belligérantes dans le statu quo ante Je ne parle pas d'une Paix qui humilierait la France en lui attribuant la posture d'un pays vaincu ou à bout de forces, ou qui la déshonorerait en la séparant de ses alliés dont elle est et reste solidaire. Je parle d'une Paix honorable

et avantageuse, d'une paix qui tiendra compte des restitutions nécessaires, des indemnités équitables et ilu Droit de toutes les Nationalités. Je, parle enfin et surtout d'une Paix stable, d'une Paix jetée sur de telles bases et entourée de telles garanties qu'aucune Nation ne sera, par suite, tentée, ni en état de déchaîner un nouveau cataclysme. Je parle de cette Paix, qui, si elle n'aboutissait pas à la conclusion immédiate des États-Unis d'Europe, aboutirait à une Europe pour longtemps pacifiée.

Le morcellement de l'Allemagne, alors? Et le Rhin? M. Malvy aurait pu le dire.

Lui. — D'accord. C'est bien cette paix que nous voulons, nous aussi, et que nous ferons tout pour obtenir. Mais, précisément, cette Paix, si désirable qu'elle soit, est, à l'heure actuelle, impossible et j'estime que, en l)leine guerre, il est dangereux et nuisible d'en parler présentement, parce que, eh parler, c'est énerver et affaiblir le sentiment national, c'est anémier l'exaltation patriotique indispensable au même degré aux hommes qui se battent et à la population qui reste dans ses foyers. Y avez-vous songé?

Moi. — Ce n'est pas à cela que j'ai songé; en tous cas ce n'est pas le but que je me suis proposé.

Lui. — Ce but, quel est-il?

Moi. — J'ai voulu simplement préparer les esprits à envisager avec bienveillance, et non pour la repousser sans examen, l'éventualité, dans un temps aussi rapproché que possible, du dénouement que comporte l'horrible tragédie. J'ai voulu opposer la voix de la Raison aux hurlements de la Folie.

J'ai voulu que dans le concert des imprécations sauvages s'élevât une parole de concorde et d'humanité. Je pense qu'il n'est pas sain pour les peuples de vivre, durant des mois et des mois, dans une atmosphère de haine et de férocité, et je persiste à croire qu'il ferait un bien immense, celui qui ferait circuler dans cette

atmosphère saturée de ressentiments et de colères, quelques courants de douceur et de réconciliation.

[Avec l'Allemagne, bien entendu.]

Reste à savoir si ces douceurs allaient sans excitation à la guerre de classes ou à la révolte contre les chefs. Nous connaissons ces grands ennemis de la haine : ils la redoutent contre l'étranger et la cultivent envers leur pays. M. Malvy aurait pu en faire la remarque. Mais non :

Lui. — Je ne doute pas, je ne veux pas douter de vos bonnes intentions et je reconnais que les sentimenls qui ont inspiré votre manifeste sont humanitaires. Mais, encore une fois, j'ai le sentiment profond que ie résultat que vous en attendez ne sera pas celui qui, en fait, se produira, etc.

Autre chose : vous ignorez sans doute que, dans le Midi surtout, de nombreux agents de TAllemagne prêchent aussi la Paix.

Nous nous plaisons à croire que la plume de M. Sébastien Faure a fourché ici : ces agents de l'Allemagne ne prêchent pas la paix, ils la prêchaient^ aura dit le ministre, qui n'a pu apprend.-e Texistence et les propos des « nombreux agents de l'Allemagne » dans une région déterminée, le Midi, sans j)rescrire un infaillible coup de filet.... Mais il se confond en politesses :

Oh ! je m'empresse d'ajouter qu'il n'y a là — j'en suis convaincu — qu'une simple coïncidence et je vous prie de n'y voir aucun rapprochement injurieux; mais je vous la signale parce que ce simple fait apporte à ma thèse une indiscutable vigueur. Vous comprendrez que prêcher la Paix, à l'heure actuelle, c'est favoriser,

l.E ' SERVICE » DE M. MAI.VV. W

sans le vouloir, les intérêts et les agissements de l'ennemi et, par conséquent, nuire, clans la même mesure, aux intérêts de la France.

Je répliquai. [Comment a pu répliquer M. Sébastien Fauve après les déclarations précédentes?] Il insista.

On eût coflré le travailleur qui eût • insisté »....

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