‹ La Blessure intérieure de Janvier à fin Mai 1916Chapitre 45 sur 221 · COUP DE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

COUP DE THÉÂTRE

L'historien prolonge l'attente :

Lci. — Je vous ai dit ce que je voulais vous dire, ce que j'avais le devoir de vous laire entendre. Je vous sais très attaché aux idées que, depuis vingt-cinq ou trente ans, vous professez et propagez; mais je vous sais aussi d'esjjrit accessible au sens des nécessités qui parfois inclinent la Doctrine devant les lois de la réalité.

Voilà pourquoi je ne désespère pas de vous voir convaincu et j'insiste à nouveau pour obtenir de vous que vous cessiez provisoirement la propagande que vous avez commencée.

Mais voici qui va vous convaincre mieux, plus sûrement et plus vite (!) que toute autre considération, en vous apportant la preuve que votre appel comporte de très graves conséquences.

Si votre manifeste n'était allé qu'à la population civile, nous l'aurions, certes, trouvé regrettable. (Co7nment? Pourquoi? Un manifeste si mesuré? Vrai, l'on s'y perd!) Toutefois, le mal eût été moins sérieux. Mais il est allé aussi sur le front. Nous savons qu'il a été lu dans les tranchées, qu'il a circulé, qu'il a passé de main en main. Il porte un nom connu et estimé; il est très habilement l'édigé; et il est à craindre, si l'on n'y met ordre, qu'il ne soit approuvé d'enthousiasme et sans réflexion par un certain nombre de nos soldats. Ceux-ci ont été, brusquement, séparés de ceux qu'ils aiment et sont impatients de les revoir; ils reçoivent

de leur famille des lettres qui les inquiètent et les attristent; ils sont fatigués de la lenteur des opérations militaires; ils soupirent après la fm des hostilités. C'est bien humain, tout cela.

L'humanité, c'est le murmure des soldats. Passons à l'animalité féroce : les chefs. Le ministre est censé en parler ainsi* :

Leurs chefs n'ont pas été sans avoir connaissance de votre appel : ils ont appris qu'il avait été lu avidement, commenté et discuté avec passion dans les tranchées. Une enquête a été faite : discrète et minutieuse. On a su que des lettres vous avaient été écrites, en réponse à votre appel.

L'autorité militaire possède un dossier redoutable; dans ce dossier figurent de nombreuses lettres écrites sous le coup de l'émotion ressentie par ces hommes qui se battent, qui risquent constamment leur vie, qui souffrent loin des leurs, et quelques-unes de ces lettres sont si compromettanles pour leurs auteurs,...* [Là! Comment cela? Tout de suite?] Tous ces soldats sont de vos camarades^ de vos amis. Il en est quelques-uns qui vous touchent de fort près....

A ce point le voyant de la société future croit devoir défaillir :

A ce moment, je l'avoue parce que c'est la vérité, j'ai été remué au delà de toute expression. Mon cœur s'est étreint d'une profonde et violente émotion et mesyeùx

1. Visiblement l'autour de cette ligne espérait quelque chose comme un démenti, ou une explication. Telle était son incurable naïveté.

2. Non censuré dans l'Avenir Gourdonnais, censuré dans VAction Française. Le texte primitif portait : « Si compromettantes pour leurs auteurs qu'il a été très sérieusement question, pour couper court à l'agitation produite et pour faire un exemple, de les envoyer au poteau d'exécution. »

se sont mouillés : quelle tristesse pour moi, quelle douleur et quels regrets si d'autres avaient été lrap[)és à ma place !

Car, s'il y a un coupable, ce coupable, c'est moi! Si quelqu'un doit être inquiété, poursuivi, condamné, ce quelqu'un c'est moi, moi seul ! Et moi qui croyais n'avoir exposé personne, moi qui avais cru assumer toutes les responsabilités, en signant seul, tout seul, mon manifeste!...

Toutes ces réflexions m'assaillirent brusquement. En un rapide éclairde l'imagination. je vis tomber mes amis les meilleurs et les plus chers et, dans leur regard suprême, je lus le reproche de les avoir sacritîés, tandis que j'étais épargné !

Mais voici le Berquin :

Mon bouleversement n'échappa point à M. Malvy. Je sentis même qu'il n'était pas insensible âmes angoisses et partageait mon émotion.

Lui. — Rassurez-vous, s'écria-t-il. Il y a, au Ministère, des hommes qui, par principe et par nature, sont les adversaires de la manière forte et ne consentent à y avoir recours qu'en cas d'indiscutable nécessité.

Ces mêmes hommes sont les adversaires des cours martiales et de la justice sommaire.

Ils se sont opposés fermement, inébranlablement à

toute mesure de rigueur que

'J'ai obtenu que toutes les pièces du

dossier : rapports, enquêtes, lettres concernant cette affaire me soient remises. J'ai livré le tout au feu : rapports, enquêtes, lettres. 11 ne reste plus rien ; tout a été réduit en cendres et il n'en sera plus question.

Moi. — Vous avez fait cela? Vous me l'aHirmez?

Lui. — Je vous en donne ma parole d'honneur.

1. Non censuré dans l'Avenir Gourdonnais, Censuré dans Y Action Française. Le texte portait : « à toute mesure de rigueur que l'aulorité militaire avait le dessein d'appliquer h vos amis. «

Moi. — Merci. Eh bien! Monsieur Malvy, je n'hésite plus à vous faire la promesse que vous attendez de moi. Je prends rengagement que vous désirez. Vous avez ma parole et j'aime à croire qu'elle vous donnera toute tranquillité.

Lui. — Je sais qu'on peut avoir pleine confiance en votre loyauté* et je vous remercie.

Sur ces mots, je me levai pour prendre congé. IM. Malvy m'accompagna jusqu'à la porte de son cabinet et, sur le seuil, instinctivement et comme pour sceller le pacte conclu, nous nous serrâmes vigoureusement la main.

Sébastien Faure L'Avenir Gourdonnais ajoute :

Une fois de plus nous sommes heureux d'avoir pu fixer un point d'histoire qui est tout à l'honneur de notre distingué compatriote.

Notre bonheur à nous est tempéré par difîérentes considérations morales. Quand le roi Louis XIV brûla le dossier de l'Affaire des Poisons, il le faisait d'un poste qu'il était sûr de ne jamais devoir quitter et si des difficultés avaient dû sortir de cette décision, il aurait dû en supporter seul tout le poids, M. Malvy s'en ira quand il lui plaira du ministère, et si le pardon de quelques têtes brûlées nous coûte un jour une déroute et cent mille soldats, personne n'ira lui en demander des comptes après son retour à la vie privée.

Autre réflexion. Si les malheureux que l'anarchiste Sébastien Faure avait débauchés avaient

i. M. Sébastien Faure est aujourd'hui sous le coup de poursuites très diversement motivées.

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mérité la mort, leurs chefs, leurs juges seuls le savent. Entre la peine capitale et l'amnistie absolue, d'utiles pénalités intermédiaires auraient bien pu être applicables. Moins beau, le dénouement eût été plus véritablement humain, plus ménager de milliers et de milliers d'autres existences. Ce qui sauve l'armée devant l'ennemi, c'est la discipline absolue. La retraite de Gharleroi ne se fût jamais faite sans les consignes rigoureuses données par le Commandement. Lorsqu'une fausse humanité épargne systématiquement les mauvais, elle finit par envelopper toute le monde, les mauvais et les bons, dans le même désastre.

Enfin, il y a quatre ans, quand il fut question d'immobiliser les vieilles fiches' du ministère de la Guerre, elles ne furent pas brûlées, mais placées sous sept clefs. C'étaient des fiches d'officiers étiquetés réactionnaires. L'étiquette anarchiste et antimilitaire est traitée plus généreusement.

Reste le langage prêté au ministre à l'égard de l'autorité militaire. Je ne le relèverai pas, je n'en tiendrai pas compte, mais je dis à M. Malvy :

— Voilà comment vous font parler vos interlocuteurs anarchistes, et vos amis de Gourdon tolèrent, approuvent, applaudissent ce langage de votre part. Nul document ne montre mieux où en est resté l'esprit des grands électeurs du régime.,

1. Registres dits de Corinthe et de Carthage, « immobilisés • en l!M2 sous le ministère Millerand.

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