DE WISSEMBOURG
IMPRESSIONS ü’iJN TEMOIN
La charmante cité de Wissembourg, où Marie Leczinska, future reine de France et petite princesse en exil, a passé les plus heureuses années de son existence, s’est réveillée le 17 octobre 1909 avec un air de fête. Les vieux toits de tuiles brunes, sombres et massifs, s’égayaient de guirlandes de chêne et de sapins. Dans le réseau des rues, étroites et capricieuses, de cette ancienne ville forte, des oriflammes, agitées par la brise, déployaient les couleurs alsaciennes, rouge et blanc. Aux balcons de l’hôtel de ville, sous le fronton du dix-huitième siècle, où les amours sculptés continuent leur ronde joyeuse, sur la façade de grès rose, des futaies de verdure rajeunissaient le vieil édifice. L’auberge de l'Ange regorgeait de clients et les grandes servantes alsaciennes, sans perdre leur beau calme, circulaient parmi les paysans dont la veste courte et le menton rasé indiquaient la tenue des dimanches. Pour quelle mystérieuse fête cinquante mille Alsaciens s’étaient-ils dérangés, pourquoi cette petite lueur brillante dans tous les yeux, cette tournure dégagée, cette émotion qui crispait les visages ?
C’est que l’on inaugurait, en ce jour, sur le plateau duGeisberg, témoin des efforts héroïques de notre armée du Rhin en 1870, théâtre de la victoire du général Hoche en 1793, un monument aux soldats français morts pour la patrie. Comment une pareille cérémonie a-t-elle pu s’accomplir sur territoire allemand? Ceux qui connaissaient le tempérament alsacien, sa
ténacité, sa vigueur, ne s’étonnent pas qu’un projet aussi téméraire ait pu germer dans le pays des fortes têtes. Ce qu’un Alsacien veut finit toujours par se réaliser. Cette fête nous en a donné la preuve. Avons-nous bien compris le geste de l’Alsace et tout ce que ce monument comporte de fidélité dans le souvenir, de piété envers nos morts, d’audace et de courage en présence de l’ennemi?
De cette admirable journée retenons trois minutes vraiment saisissantes. La première fut l’audition de la Marseillaise. Le chant proscrit n’avait pas retenti sur la terre d’Alsace depuis trente-neuf ans. Il envoyait naguère celui qui le chantait dans une heure d’expansion, le petit vin du Rhin aidant, réfléchir en prison sur les dangers de la sincérité. Quand les voiles blancs, gonflés par la brise, furent tombés et le monument en pleine lumière, l’excellent orchestre de la Vogesia, de Strasbourg, entonna la Marseillaise. Quelle émotion! Les vétérans de Wisseinbourg et de Reichshoffen étaient là : il y avait de vieux médaillés du Mexique et de Crimée, des soldats d’Italie, Baudot, le clairon de Malakoff, et des centaines d’Alsaciens qui, pour la circonstance, avaient arboré les décorations du second Empire, gloire de leur foyer. Une foule pittoresque, bonnets noirs et chapeaux de feutre, petits diadèmes écarlates ou grands nœuds à la Strasbourgeoise, entourait les tribunes où Lon apercevait à une place d’honneur, corrects et sanglés dans leurs uniformes sombres et sous leurs casques à pointes, les officiers du 60° régiment bavarois, en garnison à Wissembourg. Que l’on imagine l’effet produit sur une pareille foule, sous un ciel sans nuages, par les accents vibrants de notre hymne national! En sourdine d’abord, puis d’une voix forte et qui s’enhardissait, les Alsaciens se mirent tous à chanter
Contre nous de la tyrannie,
L’étendard sanglant est levé.