‹ La blessure mal ferméeChapitre 18 sur 31 · IO · texte numérisé non relu

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Ces paroles, cette musique ont pour la première fois retenti en Alsace quand le jeune Rouget de l’Isle, dans le salon du maire de Strasbourg M. Dietrich, improvisa au clavecin cette entraînante mélodie, depuis mêlée à tant de nos vie Comment oublier que l’Alsace fut le berceau de ces magiques ?

Aux armes, citoyens,

Formez vos bataillons.

Ainsi chantaient les soldats de l’armée de la Moselle et du Rhin quand ils gravissaient les pentes du Geisberg où les attendaient les troupes démoralisées de Wurmser. Un jeune général républicain, Hoche, en qui le comité du Salut public avait mis son espoir, les entraînait vers Landau et la frontière du Rhin. Volontaires de 92, vieux régiments de la monarchie, croisaient leurs baïonnettes et chargeaient l’ennemi commun, l’Autrichien, qui, profitant de nos discordes, essayait de conquérir l’Alsace, tandis que le Prussien, — déjà! — s’établissait en Lorraine.

Marchons I Marchons I Qu’un sang impur abreuve nos sillons!

Voilà ce que chantait, devant des officiers allemands, une foule en qui l’on sentait un enthousiasme contenu mais résolu, un patriotisme endurci et mis à l’épreuve par quarante années de souffrance. Marseillaise peu banale, cri du cœur longtemps comprimé, chant de revendication, de tendresse persévérante. Ceux qui l’ont entendu en eurent les larmes aux yeux.

La seconde minute émouvante fut celle où M. Niessen, le président du Souvenir Français, après avoir rendu hommage aux humbles femmes, gardiennes des tombes de nos soldats,

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qui, depuis 1870, ont veillé sur leurs sépultures, Antigones dévouées à ce culte fraternel, signala dans l’assistance la présence du général Bonnal comme un suprême honneur rendu aux vaincus de Wissembourg. De longs applaudissements éclatèrent. Je regardais les officiers allemands. Un peu contractés et gênés par cette manifestation populaire, ils prirent le bon parti. Leur colonel s’approcha du général Bonnal et lui serra la main.

Mais la dernière, l’inoubliable émotion fut le défilé des drapeaux français devant le monument. Ils étaient trois. Leurs cravates de deuil, leurs franges d’or brillaient au soleil. Les regards de la foule suivaient tous leurs mouvements avec une ardeur silencieuse. Les orateurs avaient parlé sous leurs plis. Quand les trois étendards voulurent s’ébranler, suivre le cortège et reprendre la route de Wissembourg, une immense acclamation leur barra le passage. Des milliers d’hommes, tête découverte, tendaient les bras vers ce morceau de soie, comme s’ils avaient voulu en toucher, en baiser l’étolfe. Admirable minute où nous avons tous senti la signification de l’emblème sacré du drapeau. Les Alsaciens retrouvaient le leur. Leurs clameurs voulaient dire : « Drapeau de nos vieux maréchaux, drapeau de Kléber, de Kellermann, de Rapp et de Lefebvre, drapeau pour lequel tant des nôtres, jolis hussards ou grands grenadiers, se sont fait joyeusement tuer, drapeau que nous n’avons jamais oublié, image de la patrie perdue, nous te reconnaissons, nous te saluons, à toi nos amours et nos préférences ! »

Nous avons visité le champ de bataille de Wissembourg par un temps incertain. Les nuages noirs couvraient le ciel et s’avancaient menaçants, au-dessus des Vosges, qui formaient sur l’horizon un écran sombre, à l’encre de Chine. Au loin, les forêts du Palatinat et les montagnes de la Forêt-Noire durcissaient encore le paysage et nous songions aux soldats de Hoche, à cette marche intrépide sur Landau : Landau ou la mort! Un éclair vint troubler ces réflexions : en un clin d’œil une trombe d’eau s’abattait sur nos têtes, nous dérobant Wissembourg, les monuments élevés sur la colline et les trois peupliers qui servirent de cible à l’artillerie allemande. Nous dûmes nous réfugier au château du Geisberg, dans la ferme d’un anabaptiste. Là encore, sous cet abri, nos troupes ont résisté jusqu’à la dernière cartouche. Qu’il est pénible, au fond, de se rappeler tous les détails de ces journées de défaite et qu’il serait plus agréable de visiter le champ de bataille d’Iéna 1

Nos compagnons, eux, ne se laissent pas démoraliser. C’est entendu, la France a perdu au jeu, et puis après ? Un moment de faiblesse eflface-t-il des siècles de succès et de chance méritée? L’Alsacien sait attendre. îl a vu tant de choses et tant de gens passer sur son pays éternellement foulé que son caractère, vigoureusement trempé, ne se laisse plus abattre.

« Mais vos paysans du Bas-Rhin, interrogeons-nous, sontils dans les mêmes sentiments que vous?

— Oui, mais il faut les connaître. Eux aussi, vous comprenez, ont vu entrer chez eux des figures de toutes sortes : parfois

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les loups se cachent sous la peau des brebis. Ici les gens ont une telle habitude de l’étranger qu’ils observent d’abord le nouveau venu avec une extrême méfiance. Il faut savoir à qui l’on a affaire. Même s’il connaît le français, Fritz sous son bonnet de laine ne bronche pas, il fait celui qui n’entend pas. Tant d’Allemands, aujourd’hui, ont appris l’alsacien, le français, et pratiquent la manière cauteleuse. Fritz ne veut d’abord rien savoir. Vous lui demandez s’il a chez lui des costumes, des meubles, des armes, des souvenirs. Il secoue la tète. Rien à en tirer. Mais, tout à coup, à une expression savoureuse il s’aperçoit que vous êtes un vrai Alsacien du cru : alors sa figure change, il vous prend le bras, il vous dit : « Venez, j’ai ce qu’il « vous faut. » Sa maison est la vôtre : vous en sortirez les mains pleines et le cœur content.

« On calomnie souvent notre Basse-Alsace. Le français y est moins répandu que dans le Haut-Rhin; nous n’avons pas de patriciat urbain, industriel et patriote, comme à Mulhouse. Mais dans nos riches villages dont vous connaissez la physionomie pittoresque, les paysans, croyez-moi, ont aussi mauvaise tête que dans le vignoble. Ils sont franchement Alsaciens et particularistes, attachés à leurs clochers, au nœud de leur paroisse. Personne, ici, ne veut être confondu avec le voisin. »

Le soir même nous traversions la ville de Soultz où les soldats en manœuvres avaient campé dans la journée. Les hommes, souillés de boue, accablés de fatigue, parcouraient en chantant les rues de la petite ville, ce Nous sommes bien contents de les voir partir, nous disait dans un joli français une marchande de Soultz. Voilà quatre semaines qu’ils étaient ici. On n’était plus chez soi. »

On ri était plus chez soi , c’est le grand mot alsacien, le secret de la résistance. Liberté du foyer, liberté d’esprit et franc

parler au sein de la famille : cette race indépendante veut faire ce qui lui plaît. Des maîtres étrangers essayent de la contrecarrer et prennent avec l’Alsace des allures de régent et de maître d'école. Ils se trompent. L’Alsacien ne désire la fortune et le bien-être que pour conquérir cette liberté d’allures dont il ne peut se passer. D’autres provinces seraient déjà depuis longtemps asservies et gagnées par les faveurs, mais l’Alsace tient bon, elle regimbe, elle se raccroche à tous ses souvenirs, parce qu’on a voulu lui faire sentir le poids du bâton et que ces grands géants ont toujours eu l’échine chatouilleuse.

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