‹ La blessure mal ferméeChapitre 19 sur 31 · ET DE LORRAINE · texte numérisé non relu

ET DE LORRAINE

C’est aux difficultés qui se rencontrent aux choses que l’on acquiert de l’honneur.

Maréchal Fabert.

« Jeune homme, la France se meurt, ne troublez pas son agonie. » On connaît ce mot de Renan à Paul Déroulède qui lui apportait la première édition des Chants du soldat.

Allez redire en Alsace ce mot terrible qui éclaire les cinquante dernières années du dix-neuvième siècle français. Si la France se meurt, à quoi bon tant d’efforts? Osez dire aux Alsaciens que leur peine est perdue, leur sacrifice inutile, qu’en luttant, comme ils le font, pour le maintien d’une langue et d'une façon de vivre que la France leur avait inculquée, ils combattent pour le passé, que l’avenir appartient h l’Allemagne. Allez, si vous l’osez, soutenir ces théories d’abdication et de renoncement à Strasbourg, à Colmar et à Metz !

Il faut, si désagréable que cela soit pour notre nonchalance et notre tranquillité, nous habituer à cette idée d’une Alsace combattive, militante, toujours sur la brèche, qui n’a pas

désarmé depuis 1870 et qui ne croit pas, elle, que la France se meurt. Quand un Alsacien vient à Paris, son cœur s’épanouit; il voit la capitale avec des yeux d’admiration, d’enthousiasme filial. Ne lui gâtez pas ces minutes de bonheur inouï en lui disant que la France est malade : il ne vous croira pas.

Nous avons eu le tort, en France, quand nous parlions de la guerre de 1870, d’en exagérer le côté funèbre. Emportés par un romantisme dont les derniers figurants sont en train de disparaître, nous avons abusé des descriptions, des discours lamentables et, finalement, nous avons glorifiéla défaite au point d’oublier le véritable sens de ce mot qui veut dire : humiliation, honte, abaissement, servitude.

Les Alsaciens, eux, ont chanté aussi leur Gloria victis, mais sans s’y méprendre. Ils savent que la France a fléchi en 1870. Ils n’ont pas recherché, comme le font nos politiciens, à qui incombent les fautes de la guerre, rejetant les uns sur les autres une responsabilité que toute la nation doit prendre. Ils ont vu clairement et sans bavardages, les raisons de la crise, Faffaiblissement de la patrie divisée, énervée, n’ayant plus la vigueur d’autrefois, mais ils n’ont pas désespéré. Courageusement ils se sont mis à l’œuvre. Français annexés aux prises avec l’ennemi et le voyant de près, ils n’ont jamais eu la tentation de l’embrasser. Ils ont entrepris, pour se garder fidèles au passé, à eux-mêmes, une lutte héroïque. Nous assistons en ce moment au triomphe de cette résistance, menée avec une obstination admirable. L’Alsace rebelle, ayant reprisses forces et son audace, réclame sa liberté.

Quand nous allons dans un cimetière, nous y versons des pleurs, nous parlons de justice immanente. L’Alsacien-Lorrain raisonne plus froidement. Dans la tombe d’un soldat enseveli sous la terre annexée, il voit le témoin d’une lutte malheureuse

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sur laquelle il ne fautpas jeter l’oubli. Cette croix qui s’effrite, il faut la relever. Ici un turco est enterré : dressons-lui un petit monument. Que ses frères d’Afrique sachent qu’en Alsace les braves de Wissembourg sont toujours honorés. Les morts ne sont pas un sujet de méditation triste sur lequel on s’hypnotise, mais les instruments de la bataille qui continue. J’ai vu des Alsaciens sourire devant des tombes comme on le fait parmi des compagnons qui vous aident. C’est une chose touchante de voir avec quel soin pieux ils recueillent les moindres souvenirs de la guerre et l’ingénieuse sollicitude dont ils entourent des inscriptions funéraires. Ici les cimetières ont un sens.

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