‹ La blessure mal ferméeChapitre 20 sur 31 · STRASBOURG · texte numérisé non relu

STRASBOURG

O Strasbourg! ô Strasbourg, la ville de mon cœur.

Eveille-toi do ton rêve ténébreux : tu dois être sauvée.

L’heure a sonné. Tes frères accourent en foule.

( Chanson que chantaient les soldats prussiens en entrant à Strasbourg en 1870.)

Strasbourg était en fête comme je ne l’avais jamais vu : Blumentag, fête des marguerites. Dans les vieilles rues passaient de jeunes apparitions, de fraîches beautés. Les plus jolies filles de Strasbourg, transformées en bouquetières, vendaient, au profit des pauvres, des marguerites blanches. L’offre était faite avec une bonne grâce, un sourire irrésistible. Toutes vous abordent en français. Les manières, la toilette, l’accent sont français. Ces jeunes filles mettent leur point d’honneur à se confondre avec des Françaises. L’une d’elle, à la voix chaude et bien timbrée, m’a dit : « Oh ! si, Monsieur, nous acceptons l’argent français. Je vous en prie, donnezmoi donc encore ce gros sou. Ça me fera tant plaisir. »

Quel éclat, quelle jeunesse, quelle santé dans cette race! Je suis toujours frappé, quand je reviens en Alsace, de l’air de bonheur que l’on y respire, de la lumière des regards. C’est la grasse Lombardie, ce sont nos Flandres fertiles, mais c’est en même temps un pays curieux d’élégance, préoccupé de distinction et moins lourd que ne le sont en général les pays riches, parce que l’Alsace est belliqueuse et n’estime que la bravoure. La démarche des grandes filles dans les rues a quelque chose de hardi et de téméraire. Il est vrai que le

nœud alsacien, si bien porté par les paysannes, augmente cette impression de majesté et de grandeur.

Strasbourg est une imposante et spacieuse ville que les Allemands ont agrandie sans l’embellir. Les nouveaux quartiers sont d’un style colossal et emphatique qui jure avec les maisons étroites, d’apparence rustique et d’ailleurs très confortables du vieux Strasbourg. Les uns font des façades, les autres aménagent et entretiennent des foyers. Tous les Alsaciens de Strasbourg se connaissent et n’éprouvent aucun besoin de s’éblouir. D’ailleurs, l’ironie alsacienne est là qui veille. Il n’en est pas de même des nouveaux venus. « Voyez, semblent dire les beaux bâtiments de l’administration, quelles richesses nous avons apportées dans votre pays! » Mais l’Alsacien, « frère reconquis », reste incrédule. Il voit qu’il a payé lui-même les frais de ces palais dont il n’approuve pas les dehors pompeux; il est fixé sur les impôts nouveaux qui l’accablent, sur la cherté de la vie, sur ce que lui coûte l’annexion ; il sait que ces massives constructions font partie du grand bluff dont il n’est pas dupe. Il laisse au voyageur français, éternel naïf, le soin d’admirer. Pour lui, fidèle à ses habitudes, il préfère à ces bâtisses neuves, à ces quartiers graves et compassés, le dédale de ses vieilles rues avec leur aspect bon enfant, la couleur sombre de leurs murs, les toits connus, brunis, dorés par les saisons, où les cigognes nichent depuis des siècles et qui abritent des familles aux traditions immuables. Il préfère son vieux Strasbourg où Kléber monte la garde, où Gutenberg médite, ses arcades du moyen âge, animées, pittoresques, où l’on vend de tout, des cigarettes et des jouets, des pâtisseries et des fourrures, des chapeaux et des bijoux et que les gens de la campagne fréquentent toujours, faisant flotter sous les arceaux séculaires le frisson du grand nœud noir. Il a ses brasseries favorites d’où rien ne peut le déloger, sa table où il

retrouve tous les jours, à la même heure, de vieux amis. Il connaît, il salue tout le monde dans ce quartier où chacun est au courant de son origine, de sa situation, de sa parenté. Là, dans ces rues aux noms réjouissants, rue de l’Arc-en-Ciel, rue de l’Ail, rue de la Mésange, il se sent chez lui, maître incontesté du pavé, du trottoir, en pays de connaissance, prêt à riposter par une violente injure ou par un bon coup de poing à celui qui viendrait lui contester ce titre d’Alsacien et de Strasbourgeois dont il est si fier.

Les quais de l’Ill, le Broglie, sont bordés de beaux hôtels, où l’on menait joyeuse vie au dix-huitième siècle. Les patriciens du moyen âge, les grands bourgeois qui s’étaient révoltés contre leur terrible évêque, Walther de Gérolsdeck, qui avaient fait la Réforme et tenu ferme durant des siècles les clefs et la bannière de la ville, s’étaient transformés, sous le règne brillant des rois de France; ils copiaient le luxe des Rohan; le palais fastueux, où le célèbre cardinal Collier a vécu, avait trouvé des imitateurs. Strasbourg a toujours suivi les modes françaises de très près : sous Louis XV, sous Louis XVI elle était du bel air. C’est l’époque où l’on a élevé au temple Saint-Thomas l’admirable mausolée de Maurice de Saxe par Pigalle. Strasbourg était devenu sous le maréchal de Broglie et le maréchal de Contades un tel foyer d’élégance qu’un si beau monument ne jurait pas dans un cadre qui tous les jours se modernisait. Les estampes de cette période, le déploiement des cortèges, les fêtes offertes au roi témoignent d’une magnificence inouïe. Ce n’était pas une disgrâce pour un homme de cour d’être envoyé en Alsace ; les miniatures, les portraits de famille, les costumes témoignent du train de vie qui y régnait. Voltaire s’y plaisait. Maurice de Saxe, vainqueur de Prague et de Fontenoy, le plus fier conquérant du dix-huitième siècle et le plus aimé

des hommes à une époque où l’on aimait l'amour, ne devait pas s’y sentir dépaysé.

Du dix-huitième siècle, le Strasbourgeois a conservé le culte de la politesse, le respect des manières aristocratiques. On est parfois étonné dans les magasins des formules heureuses qui accompagnent l’entrée et la sortie des visiteurs : anciennes façons qui survivent. La tourmente révolutionnaire n’a pas altéré ce sentiment des convenances qui s’accorde très bien avec la dignité alsacienne, et l’argot moderne, depuis quarante ans, n’ayant pas envahi chez eux comme chez nous, ils n’ont pas pris les mœurs démagogiques. Ce sont des républicains qui détestent le laisser-aller et le débraillé.

Chaque siècle a déposé son empreinte sur Strasbourg, aucune n’est entièrement disparue. Mais c’est le moyen âge qui l’a surtout marqué. Autour de la cathédrale se pressent un tas de vieilles maisons dont les chambranles, les poutres sculptées, les étages en saillie, les toits en auvent, les portes et les fenêtres cintrées, les caves et les greniers n’ont pas bougé depuis les . Armagnacs, depuis la descente du Téméraire en Alsace, depuis l’époque héroïque où Strasbourg avec sa fonderie de canons et ses boulets ne craignait pas l’assaut des barons du voisinage, reîtres et lansquenets, gueux et pillards que tentaient l’escarcelle des bourgeois, les colliers d’orfèvrerie, les robes de velours et la beauté de leurs femmes.

Il nous est arrivé de nous égarer dans ces ruelles obscures, coupe-gorges où, d’une fenêtre à celle d’en face, deux amoureux, en se penchant, pouvaient échanger un baiser. Le jour y descend à peine, filtré entre les lignes des toits où jasent des milliers d’hirondelles. Les fenêtres gothiques, accouplées deux à deux, selon le gracieux modèle alsacien, découpent avec élégance leurs trèfles sur la muraille. Un cordonnier tra-

vaille dans une boutique sombre, dont l’arc surbaissé, orné d’un millésime et d’un écusson, a vu passer jadis quelque puissant, attmeister. Une auberge a conservé ses petits carreaux en verre de bouteille et l’on entend derrière les vitres des bruits de brocs, des chocs de gobelets, tout comme à l’heureux temps où l’on racolait Fanfan la Tulipe en l’enivrant dans quelque bouge. Cependant de vieilles petites maisons bien sages et bien honnêtes ferment leurs volets à la tombée de la nuit et l’on imagine la vie réglée et ordonnée des ménagères qui les habitent, la promenade du matin au marché, la prière à la cathédrale en passant, les propos échangés avec les voisines sur le seuil des portes et la vie qui s’écoule, éternellement la même, entre les travaux d’aiguille et le fumet de la cuisine, existence pleine de bon sens et de monotonie qui tire sa noblesse des circonstances. Défendre et garder ses pénates, c’est servir l’Alsace.

Ce vieux Strasbourg que les obus de 1870 n’ont pu démolir, protégé par la flèche de la cathédrale, tout croulant de vieillesse et de souvenirs, réserve au voyageur bien des surprises et des satisfactions. Vers midi, quand chacun regagne son logis, c’est une animation extrême dans les rues et des conversations françaises qui nous rassurent. Les enseignes ne sont tolérées qu’en allemand. « Changement de domicile » est considéré comme séditieux par la police. « Bonbons Lakritzia » est prohibé, mais l’on admet « Lakritzias bonbons ». Au milieu de ces chinoiseries administratives, l’Alsacien se tire d’affaire en adoptant pour la réclame commerciale tous les mots allemands qui ressemblent, à s’y méprendre, à des mots français et ils sont légion : Friseur, mobilier, etc. Quantauxétalages, regardezles bien. Ils ont toujours un coin de malice. Ici, c’est une gravure de la Révolution, un hussard de Bercheny qui étale glo-

rieusement ses brandebourgs ; là, ce sont des médailles militaires, des croix, des décorations, tout un chapelet de reliques, qui trouvent en Alsace leurs dévots. Détaillé et Alphonse de Neuville ornent les devantures des encadreurs. Les marchandes de cartes postales alignent des pantalons rouges. Les brodeuses elles-mêmes s’ingénient à représenter des uniformes français.

Ah ! ces vieux magasins de Strasbourg, on n’y conspire pas, on n’y remue pas des secrets d’Etat, mais ce sont des lieux de réunion, des refuges, des salons où l’on cause. La rue impose quelque contrainte, tandis qu’à l’intérieur des maisons les langues se délient, on dit plus ouvertement sa pensée. Elle n’estjamais tendre pour les vainqueurs. Décidément, ils n’ont pas su se faire aimer.

Au pied de la cathédrale, nous entrons chez un marchand d’estampes. Tandis que nous regardons les ivoires, les tabatières d’argent, les meubles et les miniatures, une grande Alsacienne arrive, dépose un paquet sur une chaise, le confie à la marchande. Elle vient de Wissembourg. La conversation s’engage sur l’inauguration du monument, une journée inoubliable ! Mais notre interlocutrice s’anime, elle nous rappelle les épisodes de cette fête, le passage des drapeaux français au milieu des acclamations, les larmes des vétérans. Elle a retenu quelques phrases du discours : « Quand vous passerez devant ce monument, vous vous inclinerez profondément en songeant à ceux qui sont morts pour votre patrie. » Elle les répète avec exaltation. Nous sommes étonnés, un peu surpris de ce brusque enthousiasme. Alors, pour l’expliquer, elle nous dit qu’elle a vu la bataille de Wissembourg, qu’elle habitait le pays en 1870. Ces choses-là ne s’oublient pas.

« Les troupes françaises, dit-elle, étaient désorganisées. Le matin même de la bataille, nos soldats, notre armée achetaient

encore des canards et des lapins et les paysans d’Alsace avaient beau les prévenir de la présence de l’ennemi, signalé dans les environs depuis huit jours.

« On a livré bataille et dans quelle belle position, vous l’avez vu au Geisberg.

« Et nous, nous avons dû quitter notre maison. Les gendarmes sont venus nous dire : «Fuyez, les Prussiens arrivent, et nous « sommes partis dans les bois. »

« Maintenant, la France nous délaisse. Elle prend nos enfants pour les envoyer mourir dans les champs de sable de l’Afrique, mais personne ne pense plus à nous. Nous ne voulons pas la guerre, mais c’est mal de nous oublier. »

11 y a des minutes où un Français en Alsace est vraiment fort embarrassé. Que répondre à cette Alsacienne indignée, dont l’émotion n’avait pu se contenir? Maigre tout, ces paroles violentes étaient dites avec le désir de nous prouver une sympathie mécontente mais fidèle. Ce qui révolte évidemment les Alsaciens, c’est que tant de Français, légers, irresponsables, les tiennent aujourd’hui pour des Allemands, après les avoir honteusement lâchés il y a quarante ans. A celle qui remuait de si douloureux souvenirs, nous n’avions rien à répondre. Nous l’avons laissée tristement partir et nous n’étions pas fiers.

A la base de la société alsacienne, des familles. Le lien du sangest étroit. Les fils, les grands fils, solides comme des hercules, restent longtemps, très longtemps sous la tutelle maternelle. Il n’est pas de fête complète si tous les enfants ne sont réunis autour de l’oie dorée, de la dinde farcie, des illustres pâtés et des flacons remplis d’un vin ensoleillé. L’Alsace à table est le titre d’un gros volume de Charles Grad. Mais les plaisirs de la

table n’ont tant de charme que parce que des visages connus l’animent. Les enfants qui se marient ne quittent pas le foyer paternel. Les vieux ne sont pas seuls. Leur autorité est toujours reconnue. Tout le long du Rhin, en Belgique et dans le nord de la France, cette conception patriarcale l’a emporté sur l’autre. C’est le charme de l’Alsace, ce mélange de force et de docilité !

Chaque famille forme un petit monde où l’on s’inquiète les uns des autres, où l’on s’entr’aide. L’individualisme français nous offre d’autres jouissances, mais félicitons-nous d’avoir gardé sur nos frontières ces familles inébranlables, pierres d’achoppement de la germanisation.

J’admire ici, chez les hommes d’un certain âge, la souplesse combattive. Un état de lutte permanent leur conserve toute leur vigueur et leur entrain. Ils n’ont pas le temps de s’assoupir. L’Alsacien meurt sur la brèche. Au fond, ce sont d’autres gaillards que les Allemands.

La guerre a toujours été l’industrie de ce pays, l’Alsacien est militaire, l’Allemand ne l’est pas.

L’hôtel où nous sommes descendus ne date pas d’hier. C’est la vieille hôtellerie française. Au bureau, une figure aimable à qui l’on peut parler. Le service se fait sans raideur, une gaieté règne dans les escaliers, dans la salle à manger où le bruit des conversations couvre celui des fourchettes. Une certaine familiarité même ne déplaît pas chez le garçon qui veut nous prouver ses connaissances de français.

Deux jeunes volontaires prennent à côté de nous leur repas. Ils portent l’uniforme des hussards. Mais il parlent haut français

pour que nous sachions bien qu’ils sont Alsaciens et que nous n’avons pas à les traiter en adversaires. Tout à l’heure, quand ils décrocheront leurs manteaux et qu’ils partiront, ils nous feront un joli salut ponctué d’un : Bonsoir, Messieurs! qui ne laisse aucun doute.

Avec ses pierres grises et roses la cathédrale de Strasbourg a toujours un air de fête. Elle est très haute comme ces Alsaciens qui vous obligent à lever la tête quand on leur parle. C’est une magnifique géante, brodée jusqu’à l’excès dans sa parure extérieure, prodigalité de la race, mais, à l’intérieur, sombre, mytérieuse, émouvante à souhait, nous touchant jusqu’au fond de l’âme.

L’usage est de gravir les marches de l’escalier tournant qui mène à la plate-forme et de là au sommet de la flèche, d’où l’on découvre les toits de Strasbourg, la plaine d’Alsace, les Vosges et les monts de Souabe. Gœthe et Oelenschlæger ont fait cette ascension, et leurs noms sont gravés à côté de ceux des princes du sang dans la cage du clocher. Rien n’est plus romantique que Strasbourg aperçu entre les mailles ciselées de la grande aiguille. A mesure que l’on s’élève, on domine un réseau de petites rues, de places et de marchés, un ensemble de tuiles verdies et dorées, un peuple de cheminées qui fument, quelques jardins perdus dans de sombres enclos comme des gouttes de lumière et la multitude des passants qui vont à leurs affaires. De cette position on voit clairement la configuration de Strasbourg. Des casernes et des quartiers neufs l’enserrent comme un étau. La vieille ville, bijou précieux, relique de l’ancien temps, patinée, polie, harmonieuse de couleurs et de formes, souriante comme toutes les belles choses où le temps a mis son empreinte, survit presque sans

tache au milieu de ce cercle de grosse maçonnerie. Toutes ces petites maisons, avec leurs lucarnes, leurs pots de fleurs, éveillent l’idée de gracieuses captives gardées par des dragons. L’Allemand restaure et adore les nouveautés; l’Alsacien, conservateur, vit dans le vieux logis de ses parents.

Quatre cavaliers chevauchent sous des pinacles près de la grande rose : Clovis, Dagobert, Rodolphe de Habsbourg et Louis XIV. Ces beaux seigneurs, du haut de leurs chevaux caparaçonnés, regardent les jeux du soleil sur les toits. Les corneilles et les hirondelles nichent dans leur couronne. Ils sont là pour rappeler aux Alsaciens leur magnifique histoire.

Aux portes de la cathédrale, les vierges sages et les vierges folles nous invitent et nous montrent le chemin. Les unes tiennent droites leurs lampes, les autres les ont laissé s’éteindre faute d’huile. La prudente Alsace goûte cette légende. Ses grands greniers, ses caves, ses ressources pour l’hiver font qu’elle n’est jamais prise au dépourvu. C’est le pays des provisions : on peut y subir un siège demain ; le pays des grandes réserves matérielles et morales. Cependant le sculpteur a fait aux vierges folles de charmants visages, l’imprudence est parfois si séduisante.

La Foi et l’Incrédulité sont figurées au-dessus du portail du levant. La Foi tient le calice et la croix : c’est une forte Alsacienne aux hanches maternelles. L’Incrédulité a les yeux bandés, la lance brisée, la tête inclinée. C’est une vaincue qui s’abandonne, c’est la figure du désespoir. Elle inspire l’horreur, car l’Alsace veut se ranger parmi les forts qui résistent. Pour cela, il faut une croyance.

L’intérieur de la cathédrale est fantastique d’ombre, de majesté, de grandeur souveraine. On se sent écrasé par ces voûtes, enlacé par le plus doux des sortilèges. L’abside est très obscure parce que le chœur de Strasbourg est roman, presque

aveugle comme les voûtes byzantines. L’autel surélevé, modeste, a conservé la simplicité des premiers temps du christianisme. Cette nudité, ces ténèbres saisissent. La nef est soutenue par d’énormes piliers contre lesquels des vieillards agenouillés font leur prière. Il n’y a pas de chaises dans l’église, ce qui lui garde la beauté d'un temple. Des vitraux extrêmement vifs et animés, feux de l’enfer, pourpres diaboliques ou sublimes visages de vierges et de saintes, filtrent et tamisent un jour étrange. Dans l’air alourdi de parfums la flamme des cierges, au pied de Notre-Dame de Bon-Secours, éclaire des figures inoubliables. Nous sommes ici dans l’asile du recueillement, de la résignation touchante et de l’espérance. On songe à toutes les larmes que ces murailles ont vues, au rôle joué dans l’histoire de Strasbourg par cette cathédrale, le refuge inviolable, le lieu de paix et de réconciliation où tous les bons Alsaciens viennent signer la trêve de Dieu.

Le catholicisme est un merveilleux soutien pour l’idée fra çaise en Alsace. Un dimanche j’ai vu, groupé autour de chaire, un auditoire qui se composait certainement de gens instruits et cultivés, car le prêtre qui leur adressait la parole leur parlait un langage d’une noblesse, d’une élévation et d’une délicatesse que des néophytes du français n’auraient pu saisir. Il prêchait sur les dévotions, sur l’usage discret qu’il fallait en faire, sur leur adaptation merveilleuse à toutes les circonstances de la vie. Une jeune fille, disait-il, priera plus volontiers devant la Vierge tenant l’enfant dans ses bras. Une mère de famille qui traverse de cruelles épreuves se réfugiera au pied de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Ainsi, avec un art consommé, avec cette douceur et ce ton pénétrant, évangélique, que l’on ne voit plus qu’aux vieux prêtres, il énumérait le magnifique cortège des dévotions catholiques. Parler de cette manière, dans la langue de Fénelon, n’est-ce pas main-

tenir au plus haut degré notre esprit français, qui vit de distinctions et de nuances? L’Alsace a reçu en partage un rude bon sens, mais il lui faut cette vue claire des idées que, seule, la France peut lui donner. On ne met pas en doute, ici, la supériorité de l’ancienne tradition française, l’art de composer, de mener un discours, d’en choisir les termes et d’épuiser un sujet par une analyse complète, lumineuse et satisfaisante. La culture allemande n’a aucune prise sur des cerveaux ainsi disposés. La profondeur et la sentimentalité, ils la possèdent. Ils réclament autre chose, l’esprit, la clarté, le mouvement, le goût, ce qui ne s’enseigne pas dans une chaire d’université, ce que l’on apprend dans la fréquentation des grands écrivains de la France.

Page 1