‹ La blessure mal ferméeChapitre 21 sur 31 · LES BORDS DU RHIN · texte numérisé non relu

LES BORDS DU RHIN

Laissez-les parler français.

alsacien, iis sabrent en Napoléon.

Les Français ne viennent pins aux bords du Rhin. Ils n’écoutent plus la musique des eaux rapides qui coulent entre les peupliers. On dirait qu’ils craignent la vue de ces reflets d’émeraude qui les ont tant de fois attirés.

Au temps de Musset, de Victor Hugo, de Lamartine, c’était le voyage romantique. Les belles ruines existaient encore dans leur noble abandon. Les bains de Bade attiraient les joueurs et les élégantes. Les enfants étaient bercés par les contes de Grimm où il y a des trésors cachés, des nains, des ondines et de beaux châteaux hantés par des dames blanches. Gustave Doré promenait sa fantaisie à travers ces paysages sur lesquels flotte la brume des légendes éternelles. De longs flacons de Johannisberg, le cru du maréchal Lefebvre, ornaient nos tables. Les dames portaient des cailloux du Rhin en colliers, en bracelets. Le grand fleuve habitait nos imaginations.

Pourtant le Rhin glisse toujours, magnifique, dans sa robe verte et luisante. De hautes rangées d’arbres encadrent ses rives et les bras morts qui se dispersent entre des îles de gravier et de saules. Le courant majestueux de cette masse d’eau qui traverse la plaine et miroite à l'horizon, frappe le regard. On l’aperçoit de tous les sommets des Vosges comme un ruban de fête éclatant, au milieu des moissons.

Pour la tranquille possession de ses bords que de batailles se sont livrées! Rome, la Gaule, tous nos rois de France ont eu les yeux fixés sur lui. Ce grand serpent qui fuit vers le Nord a toujours eu le don d’exciter les convoitises et l’humeur combattive des peuples. Il frémit dans ses joncs comme un bruit d’acier qui invite au combat. Il est, à lui seul, la grande frontière qui sépare l’Occident de l’Europe centrale : d’un côté sont les populations fortement enracinées et marquées par leur sol, nos provinces indélébiles, de l’autre des races plus mobiles et plus fugitives, des pays moins bien tracés, des âmes plus cosmopolites.

Il fut un temps où tous les nobles francs, tous les chevaliers, tous les fils de roi gagnaient leurs éperons dans ces vertes campagnes. Il fut un temps où la cour en émoi, quittant les tables de lansquenet et le rond des conversations, se précipitait aux nouvelles pour connaître la liste funèbre des gentilshommes, gardes françaises ou mousquetaires, qui mouraient à l’armée afin de permettre au monarque, héritier de huit siècles d efforts, de remettre sur son front la couronne de Charlemagne. Il fut un temps où les proclamations des généraux de la République faisaient tressaillir d’effroi les villages badois. Aux exploits de Kléber, de Hoche et de Jourdan, le sol tremblait et les armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, suivies de leurs aérostats, s’enfonçaient au cœur de l’Allemagne. Il fut un temps où, sur le pont de Kehl, les aides de camp de Napoléon passaient et repassaient comme chez eux, au galop, portant des ordres à Kellermann, qui gouvernait Mayence; à Davout, gouverneur de Hambourg; au maréchal Lefebvre, duc de Dantzig; à tous les lieutenants de l’Empereur, campés sur les ruines du Saint-Empire romain germanique el maîtres de l’Europe.

Wissembourg, Frœschwiller, les houblonnières de Reich-

LA BLESSURE MAL FERMÉE l3l

shofTen, les fondrières de Morsbronn ont rompu ce charme séculaire. Les Français d’aujourd’hui ne vont plus vers les rives du Rhin. Ils ont fui le théâtre de leur défaite, ils hésitent à y revenir. Une angoisse les y attend : ils tremblent de s’y retrouver face à face avec l’histoire et les gloires du passé. On ne vient plus en voyage de noces sur les rives où l’alouette gauloise s’est si souvent mirée, et les filles du Rhin, au fond de l’eau, rient, jasent et s’amusent toujours, mais ce n’est plus aux dépens du Badois débonnaire.

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