VIEUX-BRISACH
Le plus grand malheur qui puisse nous arriver, c’est quand un Allemand meurt chez nous. Toute sa famille vient à son enterrement et ils se trouvent si bien en Alsace qu’ils y restent.
Le temps n’est plus où le comte de la Suze, gouverneur de Belfort, voulant faire une débauche de vin, accourait à Brisach à quelque « ivrognerie célèbre » et faisait tant d’honneur aux crus renommés des Vosges et du Rhin qu’au retour, un troupeau de cochons l’ayant désarçonné sur le pont et lui passant sur le corps, il criait : quartier, cavalerie, quartier! croyant avoir affaire aux Cravates de l’Empereur.
Brisach est aujourd’hui une ville calme, trop calme, qui mire ses flèches gothiques dans les flots du Rhin. Le pont de Louis XIV n’existe plus, celui qui conduisait de la ville de paille , où la Chambre de réunion rendait ses arrêts, au bourg perché sur un bloc de lave volcanique. Le grand Roi avait élevé à la tête du pont un portique monumental : il est toujours debout avec ses esclaves enchaînés, ses Victoires et ses trophées. C’est une grande machine dans le style de Versailles, pompeuse et triomphante, mais qui ne mène «à rien. La porte s’ouvre, béante, sur un affluent du grand fleuve. Les gentilshommes de la cour n’y passent plus en coup de vent. C’est un des coins les plus déserts de Vieux-Brisach. Aux alentours quelques vieilles femmes arrachent l’herbe qui pousse entre les pavés, des enfants en guenilles, pieds nus, s’avancent au bord de l’eau, vers une
île boisée dont les panaches de saules et de peupliers sont les derniers saluts que reçoit le Roi Soleil. Quel abandon!
Entrons dans cetle petite ville, postée sur la rive droite du Rhin, en vedette. Nous y retrouvons la trace du passage de nos aïeux. La cathédrale avec sa jolie silhouette a été bâtie par un maître de nos pays. C'est lui, tailleur de pierre ou maçon d’Ilede-France, cjui eut l'idée de dresser, comme à Laon, comme à Beauvais, ce miraculeux ensemble d’ogives, de contreforts, de piliers, cette dentelle élégante au sommet de la montagne. Voilà qui est plus séduisant que les châteaux des bords du Rhin restaurés, retapés et munis d’un râtelier de créneaux modernes. Heureux temps où l’architecture française se reflétait dans tous les fleuves d’Europe !
Le trésor de l’église contient des calices et des ostensoirs que Louis XIV envoyait au clergé de Brisach pour gagner ses bonnes grâces. Présents que ces braves Badois acceptaient avec mille témoignages de reconnaissance tout en maudissant le voisin incommode et magnifique qui expédiait un jour de l’orfèvrerie, le lendemain des boulets à ceux qu’il ne perdait jamais de vue.
On nous montre quelques vieilles maisons, mais elles sont rares. La plupart n’ont pas d’étage. Elles s’échelonnent sur une rampe très raide, merveilleux point de mire pour les canons de Neuf-Brisach, et l’on raconte qu’à la première alerte, les marchands de la ville s’empressaient de déguerpir, craignant nos cavaliers légers dont la mémoire est restée redoutable en Allemagne jusqu’en 1870.
On venait jadis de Colmar à Vieux-Brisach pour se divertir. Les maîtres queux de l’endroit avaient un talent renommé pour apprêter des poulets cuits dans la pâte. On y venait consulter une cartomancienne qui logeait dans une petite maison basse contre le rempart. Les jeunes mariés y promenaient
leur rêverie aux bords du Rhin. La simplicité du Badois amusait le bourgeois colmarien.
Mais ces parties de plaisir ont pris fin depuis la guerre. On a trop vu d’Allemands à Colmar, on les connaît. Ils ont cessé d’être amusants. La naïveté de la vieille Allemagne, sa bonhomie légendaire ont fait place à l’esprit conquérant des pangermanistes. Le Colmarien plaisante toujours la rusticité des gens d’outre-Rhin, mais d’une autre manière, car il leur tient rancune d’avoir été mauvais joueurs et de s’être fâchés après avoir gagné.