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LE VIGNOBLE

« Il ne fait pas bon manger des cerises avec les grands seigneurs, ils vous jettent les noyaux à la figure. »

( Proverbe alsacien.)

Voici la plaine et les hautes vignes enroulées à l’échalas, pourpres, dorées, vermeilles, qui font songer à l’Italie, mais hélas! dépourvues de raisin. La vendange est manquée et les grappes vertes, sans douceur, achèvent de pourrir sur le cep. C’est la troisième année que ce désastre se produit. On imagine la consternation du vigneron, dans un pays où tous les plis de la montagne, tous les versants exposés au soleil sont plantés de vignes, unique richesse de la contrée. Heureux ceux qui ont de grandes caves et de larges celliers et qui ont pu, dans une bonne récolte, s’approvisionner pour de longues années! Pour les autres c’est une grosse déception. Les auberges ne respirent pas la gaieté que je leur ai vue en d’autres temps. Plus d’argent, plus de crédit, et l’on parle à voix basse de certaines bonnes familles qui déclinent, n’osent plus mener le même train de vie ni marier leurs filles de peur de les mal doter. Adieu les joyeuses ribotes ! « Tout cela, Monsieur, nous dit philosophiquement un zouave qui fume sa pipe sous un vieux marronnier, c’est la faute des Allemands. » Le fait est que les malheurs de la vigne ont coïncidé avec l’arrivée des Prussiens en Alsace. De là à les en rendre responsables il

n'y a qu’un pas, vite enjambé par l’Alsacien qui se venge par des sarcasmes de la dureté des saisons et du poids des impôts.

Je me souviens de belles vendanges où les grives chantaient clair et se laissaient choir, grises de vin, dans les pampres jaunis. Les soirées étaient enivrantes. On voyait revenir vers les villages, par les chemins onduleux, des chars traînés par des bœuls qui ramenaient triomphalement les grandes cuves où déjà le jus fermentait. Un cortège de belles filles, la hotte sur le dos et la cornette de toile un peu chavirée sur leurs cheveux d’or, les accompagnait, suivi de près par une bande de gaillards qui chantaient doucement dans la nuit sombre de vieux airs alsaciens d’une gravité contenue. Les gamins, en train de gauler des noix dans les vergers du voisinage, accouraient pour voir passer cette troupe en liesse. On leur jetait parfois quelques beliesgrappes noires, des grains gonflés de suc et couverts d’une poudre bleuâtre et brillante, dont ils se régalaient. Jusqu’à minuit, dans les auberges, les chansons résonnaient et l’on valsait sous les tilleuls aux accords des violons. Personne ne dormait. L’odeur du vin flottait dans les rues. Quelques-uns nettoyaient leurs pressoirs, apprêtaient leurs foudres et leurs tonneaux. Les piqueurs de vin, gourmetsdégustateurs, montés sur une échelle, repeignaient au fronton de leur porte les lettres d’or de leur enseigne. Vers minuit l’on se mettait à table. Et le lendemain, au soleil levant, les chars s’ébranlaient et la cueillette recommençait, mêlée de rires et de joyeux propos qui traversaient la brume.

Obernai, Barr, Saint-IIippolyte, Ribeauvillé, Ammerschwihr, Riquewihr, c’est au pied des Vosges une suite de petites villes, échelonnées dans le vignoble, coquettes, fiérottes, parfois même cerclées de leur ceinture de remparts et perdues dans un océan de verdure qui moutonne à l’infini. De quelques-

unes le nom est devenu célèbre, porté à travers le monde par ses flacons de liqueur blonde. Chez toutes, on retrouve des traits communs aux pays de raisin, de la gaieté, de l’entrain, l’amour de l’indépendance, la plus fine et la plus exquise civilisation, douceur et politesse, charme entraînant, générosité.

Barr, jadis important et riche, grâce à ses tanneurs, est un peu déchu depuis que ceux-ci abandonnent leur industrie. Le rêve des jeunes filles de Barr est de quitter leur petite ville aux ruelles étroites, leurs vieilles maisons patriarcales tout imprégnées de l’odeur du cuir et d’habiter Strasbourg et ses quartiers neufs. On délaisse les anciennes cités qui avaient bien du charme, les tours dentelées de la paroisse, l’hôtel de ville avec sa bretèche, son balcon d’où les patriciens parlaient au populaire, le ruisseau rempli de truites et d’écrevisses et les belles promenades dans la forêt voisine dont on respirait l’air salubre en toute saison. Tout cela n’intéresse plus et l’on s’entasse pêle-mêle dans de grandes capitales où tout le monde est malheureux et indifférent au malheur des autres, tandis que chacun, dans sa ville natale, aurait pu vivre une calme existence et vieillir, entouré d’estime et d’affection, parmi les siens. L’Alsace elle-même n’échappe pas à ce vent de folie.

Comme l’air français s’est conservé dans ces petites villes d’aspect militaire! Nous rencontrons un prêtre sur la grand’route. Il porte le rabat français et cause avec des enfants dans la langue de Turenne. Une société de gymnastique sort de la ville : elle porte des képis français. Devant une grande porte monumentale, que l’on fermait jadis à la tombée du jour, des jeunes gens s’attroupent, le feutre incliné sur le front et regardent passer, d'un air faraud, des jeunes filles dont la mise est pleine de recherche, roses, pavoisées comme des frégates, éclatantes de jeunesse et de santé. Chaque petite cité,

comme toute ville française qui se respecte, a son mail ombragé, ses tilleuls taillés en boule, son jet d’eau, ses bancs de pierre, sa promenade où les vieux militaires et la jeunesse prennent le frais. Les persiennes entre-bâillées cachent de jolies curieuses. La pâtisserie est délicate et l’on boit dans les auberges, aux « Trois Mages » ou à « l’Homme Sauvage », un vin fort, savoureux, clair comme de l’or, qui vous met la gaieté dans la tête.

Comme c’est aujourd’hui dimanche, il y a beaucoup de monde sur les grand’routes (les villes sont si rapprochées l’une de l’autre), et des groupes s'avancent au milieu des vignes. Impossible de s’y tromper. Le chapeau cascadeur, le petit veston, 1 air dégagé, la nonchalance du promeneur alsacien tranchent avec Iallure importante et 1 accoutrement bizarre du touriste allemand. Les uns flânent, les autres foulent le sol du pays conquis. Ceux-ci sont rares, d’ailleurs, quelques douaniers, de malheureux fonctionnaires, perdus dans ces petits bourgs gaulois où la malice pousse aussi naturellement que le bon vin. Pourquoi les Allemands ont-ils toujours la mine en colère, l’air grognon, dans un pays où l’on n apprécie que la fine moquerie, la bonne plaisanterie, qui ouvre et épanouit l’esprit? Hansi ne les a pas caricaturés quand il les représente comme des chevaliers de la Triste Figure au milieu d’un peuple de bons vivants.

Saint-Hippolyte nous apparaît toutenguirlandé par les feuilles d’automne. Rien n’est décoratif comme ces vieux remparts, ces tours assiégées par le lierre, les ronces, les folles clématites qui grimpent sur les créneaux, masquent les meurtrières, étouffent les pans de murs et cachent, sous leur manteau somp-

tueux, les cicatrices des vieilles pierres. Dans les fossés, qui jadis défiaient l’escalade, les herbes, les légumes et les roses poussent à l’envi, et sur la porte d’entrée, bastionnée, blasonnée, ornée de devises et de mascarons, un grand nid de cigognes est posé comme un emblème maternel triomphant des vieilles guerres. Pauvres petites cités, que de fois prises d’assaut et vaillamment défendues par leurs bourgeois, qui se faisaient tuer sur la brèche, en Alsaciens têtus, plutôt que de passer par les caprices de leurs seigneurs ! C’est dans ces murailles, ornement inutile, mais pieusement conservé, que s’est formée la bourgeoisie alsacienne, caustique et incorrigible.

Est-il étonnant que ces propriétaires de vignes, à leur aise, occupant des maisons spacieuses, vivant sur leur bien, fiers de l’ancienneté de leur famille et de leur ville, jaloux de leur indépendance, frondeurs et turbulents quand le vin les échauffe, est-il étonnant qu’un peuple aussi vif refuse de se germaniser? Le vignoble est un des pays où l’Allemand n’a pu s’implanter. En ses nouveaux maîtres, l’Alsacien a reconnu, avec un peu moins de branche, le sang détesté des anciens hobereaux, des burgraves, depuis longtemps délogés de leur aire. Dans l’amour qu’il portait aux ruines de ses châteaux, il entrait de la fierté plébéienne : c’est pourquoi l’on a vu d’un très mauvais œil, dans ces cités égalitaires, la restauration du Ilaut-Kœnigsbourg et la cavalcade moyenâgeuse par laquelle on l’inaugura.

Il en sera ainsi tant que le soleil fera pousser le raisin et qu’il y aura des épicuriens pour le boire. Il ne faut pas attendre d’eux une révolte désespérée; mais, vignerons opiniâtres et résistants, ils savent que la patrie du vin, c’est la France. « Buvez, disent-ils au vainqueur, notre vin d’Alsace et laissez-nous maîtres de nos foyers. »

Ribeauvillé et le vignoble n’envoient au Reichstag que des

députés absolument indépendants. C’est ici le fief électoral de l’abbé Wetterlé. Il faut voir de quel air de gourmandise, sûre d’être satisfaite, le vigneron fait sauter la bande du Nouvelliste cl Alsace-Lorraine et commence la lecture de son journal.

Demandez votre chemin en allemand le long de la route : « Nach Colmar ? — Oui, oui, » vous répondent en riant de robustes Alsaciennes. Votre accent vous a trahi.

Les formules françaises de politesse, les bonjour! merci! à votre service ! s’entremêlent au patois alsacien et cela forme un langage tout à fait réjouissant. Ils sont ravis de vous sortir ces quelques mots d’urbanité, dits simplement et rondement, sans la politesse obséquieuse des Allemands, dont ils se moquent, parce qu’ils devinent en dessous une extrême sauvagerie.

Si l’un de ces intraitables, ancien soldat de 1870, vient •à mourir, il n’est pas rare qu’il se fasse ensevelir dans le drapeau tricolore : c’est le linceul qu’il préfère. Ses vieux compagnons d’armes, avec la musique des sapeurs-pompiers, clairons, uniformes français, le conduisent à sa dernière demeure en lui jouant les airs qu’il aimait.

« Freileben oder sterben ! La liberté ou la mort ! » telle est la devise inscrite sur le cadran de l’église de Guebviller. On la trouverait gravée dans le cœur de tout Alsacien. Au moyen âge, dix de ces villes libres, de ces villes-républiques s’étaient liguées contre tous les pillards qui les rançonnaient et promis mutuelle assistance : elles formaient un faisceau que l’on appelait la Décapole.

Dans leurs hôtels de ville qui n’ont pas bougé depuis la guerre (il en est comme celui de Thann qui furent construits par Kléber), on voit, roulé dans un coin, un morceau d’étoffe poussiéreux, et le gardien, si vous êtes seul, vous dit, en clignant de l’œil : « C'est le vieux drapeau français qui est là, en attendant. » Qu’est-ce qu’ils attendent? ils n’en savent rien.

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Mais ils savent bien que l’état dans lequel ils vivent ne peut toujours durer. Quarante ans sont passés et l’Alsace, mariée malgré elle, demeure aussi récalcitrante que le premier jour aux sourires comme aux coups de bâton de son disgracieux époux. Non consummatum est.

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