LA PETITE VILLE D’ALSACE
Ne soyez pas si fiers de vos ancêtres. Je suis un ancêtre, moi !
Maréchal Lefebvre.
Un vieux rempart couvert cle roses, rien n’est plus beau sous le soleil couchant. La petite ville a gardé ses murailles assiégées par les clématites et le lierre sauvage, ses fossés, ses poternes, ses meurtrières et ses échauguetles. Une vigne vierge rouge tresse des guirlandes entre les créneaux édentés : des glycines, jaunies par l’automne, pendent sur les murs de grès humide et d’un beau vert de bronze. Un grand masque ricane au-dessus de la porte de ville, écarquillant les yeux, enflant d’un rire énorme sa face de Silène, et les coins de sa bouche, fendue jusqu’aux oreilles, sont armés de fourches pointues. C’était jadis un entonnoir par lequel on versait la poix fondue sur l’assaillant et un épouvantail, une face dérisoire qui se moquait de l’ennemi, emblème de la petite ville d’Alsace, sûre de la solidité de ses murs et du courage de ses habitants.
Le ton chaud de la pierre, de la verdure, des feuilles de vigne rousses ou vermeilles qui entourent la cité de leurs tons de grenat, de topaze et de rubis, comme une molle ceinture autour de la taille d’une Bacchante, les roses, les dahlias qui poussent sur les jardins en terrasse, les tuiles brunes et mordorées, couvertes de mousse et de joubarbe, les sarments de la vigne qui s’enfoncent comme des serpents dans le vieux ciment du
mur, tout cela forme un ensemble réjouissant, d’une couleur ardente, fauve, agréable aux yeux comme un beau visage de vieille femme patiné et ivoiré par le temps.
Si l’on pénètre dans la petite ville, on s’avance dans des rues étroites entre de hautes rangées de maisons d’un beau noir de fumée, d’un beau marc de café : poutres entre-croisées, balcons de bois aux pilastres branlants, étages surplombant la chaussée, auvents qui protègent du soleil et de la pluie des façades bossues, crevassées, sombres comme les ténèbres de l’histoire, qu’éclaire cependant le manteau bleu d’une vierge rustique ou de frais géraniums sur le bord d’une fenêtre. Rues sans soleil, affrontant leurs maisons qui se coudoient, qui se connaissent et savent à merveille les origines et le mérite ancien des familles qui s’y perpétuent. Les portes sont souvent basses et massives, taillées dans une ogive que surmonte un de ces dictons, parole de bienvenue ou proverbe moqueur, qui donnent à la maison un visage parlant.
Un vieux puits recommande en un distique malicieux l’arome de son eau supérieure au vin subtil. Mais qui tient compte de l’avis dans cette aimable ville où tous les corridors exhalent un parfum de vin nouveau, où les maisons reposent sur des soussols qui sont des palais, des salons de dégustation, où tous les hommes, bardés de gros tabliers de cuir, le teint prodigieusement coloré, l’œil ardent, les bras noueux et les épaules larges, raccommodent les futailles, cerclent les tonneaux, font chanter les maillets, où l’on entend filtrer à travers les grilles du cellier le murmure cristallin du vin qui s’égoutte et qui chuchote au fond de la terre, dans les caves voûtées, sous les arceaux romans, comme l’esprit mystérieux et malin de la cité?
Tout porte ici la trace d’une longue civilisation. L’encadrement des fenêtres est joliment sculpté de masques et de fleurons, de rinceaux de marguerites et de fruits. Le vieux pont en
dos d’âne qui enjambe le ruisseau porte sur la pile du milieu une gracieuse chapelle gothique, une de ces Vierges alsaciennes infiniment maternelles et pitoyables aux pauvres gens. Chambranles ouvragés, rampes en bois tourné, galeries, colonnettes, enseignes qui grincent au vent, margelles de puits, niches de saints, vieux toits, bombés, arqués et vigoureux comme des échines d’athlètes, ont un air imprévu, ironique et charmeur. La rue est pleine de souvenirs et de spiritualité, si vieille et toujours si semblable k elle-même qu’elle inspire confiance. Sa noblesse vous attire, sa bonhomie vous retient.
Aussi, quand il avaient couru le monde et risqué leur vie sur tous les grands chemins, hussards et carabiniers, chasseurs à cheval et grenadiers, grands Alsaciens pour qui la bataille étaitune fête, revenaient tout bourgeoisement finir leurs jours et chauffer leur carcasse aux bons rayons du soleil d’Alsace sous les arbres du mail de leur ville natale. Ils avaient vu les couvents de Madrid et de Saragosse et les icônes d’or du Kremlin; mais ils n’avaient de foi et d’espérance que dans le Calvaire de leur pays, dans le bon Dieu de bois doré affreux, sanglant, flagellé mais touchant, suspendu à la voûte de leur église, dans la petite Vierge de leur village, entourée d’ex-voto, qui fait tant de miracles, sauve les enfants qui tombent du toit, les vignerons qui roulent sous leur char, les malheureux surpris par l’incendie et protège dans les batailles ceux qui ont porté jusqu’au bout du monde le patois alsacien, la gaieté alsacienne, l’amour du bon vin, l’envie de se battre et le mépris de la mort.