‹ La blessure mal ferméeChapitre 6 sur 31 · LES CHAMPS DE BATAILLE · texte numérisé non relu

LES CHAMPS DE BATAILLE

La guerre est moins onéreuse que la servitude.

Vauvenabooks.

Un pèlerinage aux champs de bataille autour de Metz est pour tout Français un exercice désagréable et humiliant. On souffre de visiter ces lieux arrosés du sang de nos pères et de sentir sur soi les prunelles curieuses, droites et sévères des femmes du pays messin qui ont l’air de nous dire : qu’avezvous fait pour les venger?

En parcourant ces plaines immenses où se sont heurtés les cuirasses et les chevaux, aujourd’hui garnies de blé, de trèfle et d’avoine, l’œil est à chaque instant accroché et retenu par de petites croix de bois blanc, semées au milieu des terres. Ici la fosse ne contient qu’un soldat. Plus loin on a jeté pêlemêle sous la même herbe Français et Allemands qui fraternisent dans la tombe. Cependant ces champs funèbres n’appellent aucunement des pensées de mansuétude et d’oubli. Et, d’ailleurs, l’arrogance des touristes germaniques qui les visitent, leur vilaine façon d’affirmer qu’ils se souviennent de la victoire, obligent le plus poli de nos Français h mettre un frein h ses avances. Le vainqueur est décidément trop insolent, il nous rappelle que nous sommes ici sur une terre que ses parents lui ont conquise. Nous allions l’oublier. Il se charge de nous faire respirer le talon de sa botte.

On a réuni dans un grand ossuaire, à Gravelotte, tous les morts de la meurtrière bataille du 16 août et des plaques de marbre, incrustées d’or, rappellent aux jeunes générations de l’Allemagne le nombre des régiments, d’officiers et de soldats tués dans ces sanglantes affaires, où s’est fondé l’empire prussien. On ne peut que louer cette piété de détail si touchante et qui n’oublie aucun brave. Un ange doré, sculpté et donné par l’Empereur, orne ce cimetière. Médiocre statue mais la puissance du sentiment hiérarchique est telle en Allemagne qu’on se croirait coupable de lèse-majesté en déniant à cette grossière idole la majesté d’un Michel-Ange. Soit.

Mais pourquoi avoir mutilé le petit cimetière de Saint-Privat, notre cimetière, illustré par Alphonse de Neuville, celui dont toutes les tombes furent défendues une à une dans la mémorable retraite de Canrobert qui lâchait, le cœur plein de rage, une position désespérément défendue par ses troupes seize heures durant? A quelle pensée niveleuse et profane a obéi l’administration prussienne en détruisant ce lieu historique où tant de gloire a frémi, où tant de héros ont succombé, pour en faire un square inutile où se dresse un plat monument élevé à qui? Au vieux curé de Saint-Privat dont la courtisanerie politique est malheureusement trop connue. Là où tant d’hommes, fidèles au drapeau, ont trouvé la mort, il est étrange d’élever une pierre commémorative à l’un des premiers qui l’ait abandonné après l’annexion.

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