CHAPITRE QUATRIÈME
Une grande nouvelle mit tout le château en émoi. Le roi venait de nommer Christophe page et sous-lieutenant, il était dans l'ivresse. Après avoir hésité quelque temps, Catherine accepta ces emplois pour son fils. On ne parla plus que du prochain voyage à Prague. Wenzel voyait s'évanouir les illusions du doux rêve dont il s'était bercé. Géhrard espérait toujours arracher son jeune ami aux séductions de Catherine. Sidonie se flattait encore de quelques chances pour Slavata. Raudnitz se félicitait d'être bientôt débarrassé de la surveillance incommode de la comtesse.
Le moiiumeiit entrepris par Gehrard était à peu près terminé , il se complaisait dans un ouvrage où il avait déployé tout son talent: par sa magnificence il était digne d'un souverain. On accourait de toutes les parties du royaume , de la Saxe, de la Silésie , pour contempler cette merveille, et payer à son auteur un juste tribut d'éloges.
Le temps avait bien refroidi la ferveur de Catherine pour la mémoire d'un homme qu'elle avait épousé par simple convenance ; mais sa vanité était flattée de l'hommage rendu à la gloire d'un époux, qui jetait de l'éclat sur sa compagne et sur l'héritier de son nom.
Le jour anniversaire de la mort du baron s'approchait, Catherine l'avait désigné pour l'inauguration du mausolée. Comme il y restait encore de petits détails à terminer, Gehrard désirait qu'on retardât de quelques semaines la cérémonie. La comtesse insista, parce qu'elle était pressée de mener son fils à Prague, et répondit à Gehrard qu'il donnerait ensuite , sans se presser, la dernière main à son ouvrage.
Dans les trois seigneuries de Fricdland, deFriedberg, de Ueichenberg , héritage des Raedern, un deuil général fut ordonné, les sujets furent avertis au son des trompettes, couvertes de crêpes; les vassaux convoqués, et les seigneurs voisins in-
\ilés , excepté Slavata ; Catherine avait juré une liaine implacable au meurtrier de Wenzel. Depuis trois jours elle avait repris ses lugubres habits de veuve. Dans sa chambre tendue de noir, éclairée par une simple lampe, avec un crucifix d'un côté et le portrait du baron de l'autre , elle se préparait à la cérémonie funèbre. La veille, elle était restée long-temps prosternée devant un prie-dieu sur lequel était ouvert son livre de prières , couvert de velours noir et garni d'agrafes d'or; il était minuit, tout dormait au château ; elle venait de se jeter sur un lit de repos. Elle entend un bruit léger vers la porte de sa chambre , frémit et frissonne. Le bruit recommence; son effroi redouble. « Esprit ou vivant, qui que vous soyez, dit-elle d'une voix mal assurée, retirez-vous, ne troublez point le silence de ma retraite ! »
La porte s'ouvre , c'était Wenzel ; la comtesse pousse un cri, il s'arrête, ils se contemplent. Le vêtement noir de Wenzel , qui se confond avec là tenture sombre de l'appartement, ne laisse apercevoir, à la faible lueur de la lampe, que sa figure pâle et ses longs cheveux blonds. On dirait un spectre; mais son aspect n'a rien d'effrayant, ses traits portent encore l'empreinte de la souffrance et de la languem*. Catherine croit le revoir au jour où, frappé presque dans ses bras, il tomba tout sanglantàses pieds, ('esouvenirréveilie enellelintérêt
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et la crainte: — Imprudent, lui dit-elle, à celle heure, dans ce lieu , que voulez-vous ?
Il ferme la porte, fait un pas, s'arrête encore.
— Que voulez-vous ? répéta-t-elle.
— Depuis trois jours , je ne vous ai pas vue.
— Je me cache à tous les regards.
— A tous? vos serviteurs?.,.. Pourquoi ne puis- ]e comme eux.... ?
— Sans mon ordre , personne n'ose franchir le seuil de cette enceinte.
— Pardonnez , j'ai besoin de voir celle à qui je dois la vie !
— Le lieu, le moment sont mal choisis; et, radoucissant le ton , je vous pardonne.... retirezvou^!
Wenzel s'avançant : — O Catherine, sous cet habit sévère, dans cette sombre solitude, en cet instant solennel , que d'éclat, de grâce, de beauté ! Je vois en vous un être surnaturel, une divinité, ma Providence. Laissez-moi adorer.... Et se mettant près d'elle à genoux : Laissez mon âme s'unir à la vôtre dans ses méditations....
— Que faites-vous, dit la comtesse d'une voix émue ; relevez-vous !
— Une puissance invincible me retient, répondit Wenzel en levant des yeux enflammés sur ceux de Catherine.
Une heure sonne à l'horloge du château. Cathe-
rine se lève subitement , court dans la chambre , égarée, éperdue. — ^ Audacieux, dit-elle d'un ton solennel , entends-tu ? c'est l'heure où mon époux rendit le dernier soupir. S'arrètant devant le portrait du baron. — Le vois-tu? vois-tu ce regard perçant , ce front sévère? Montrant le crucifix. — Vois-tu ce Dieu mort pour nous sur la croix? Ils t'accusent, ils me condamnent. Malheureuse! qu'ai-je fait? Laisse-moi! fuis, téméraire ! respecte mon époux, sa veuve et ton Dieu !
Wenzel , comme frappé de la foudre, se relève, et s'enfuit en poussant un cri.
Catherine, quelque temps immobile, promène ses regards autour d'elle, ils rencontrent le portrait du baron , elle se jette sur un siège, et avec son mouchoir se couvre le visage.
Le lendemain, dès la pointe du jour, les cloches de Friedland annoncèrent la cérémonie; elle n'eut lieu que le soir. Lorsque le cortège fut arrivé à l'église, la comtesse s'y rendit dans une voiture de deuil, accompagnée de son fds, de sa maison et d'une députation de ses vassaux. La chapelle où était le monument était éclairée de cent flambeaux. Le surintendant Niissler y débita de sa prose, et l'on récita diverses prières, La comtesse vovant sa propre épitaphe et celle de son lils sans dates, ne put se défendre des tristes pressentimcns qu'elle avait déjà exprimés à Gehiaid. Lne voix secrète lui
disait qu'elle ne serait jamais inhumée daus ce tombeau , qu'elle mourrait malheureuse. A travers son voile elle porta ses regards sur Wenzel, il la fixait; elle baissa les yeux et soupira. La comtesse était agitéede sinistres pensées. En ce moment, lesilence et le recueillement régnaient dans l'assemblée. Un chevalier habillé de noir, le casque en tête, la visière baissée, et l'épée nue, perce la foule et s'avance en criant : « Place! place! » Son seul aspect glace d'effroi, et le son de sa voix épouvante. «Catherine, dit-il, épouse infidèle , dans ce superbe mausolée, élevé par ta vanité aux mânes d'un grand homme , se trouvent ton arrêt, celui de ta famille. Toi-même, tu les as dictés; ils sont là, écrits sur ces tables fatales. Vois ces épilaphes pompeuses, la tienne, celle de ton fils! Ces dates ne seront jamais remplies, jamais vos osseraens ne reposeront à côté de ceux d'un époux et d'un père. Vous mourrez malheureux; la race des Raedern touche à sa fin, et Friedland aura d'autres maîtres. A.dieu?« Il disparaît.
La consternation s'est emparéedetouteslesâmes. Wenzel seul veut suivre le fantôme, on rarréte, il se débat; mais l'état de Catherine attérée et pres- (jue sans vie, fattendrit, suspend sa fureur, et retient ses pas. Le désordre succède à la consternation ; le plus grand nombre s'enfuit de l'église. Les gens de la comtesse, Wenzel , son fils , Gehrai-d,
s'empressent autour d'elle. Elle ouvre à peine les yeux, une pâleur mortelle couvre son visage; on la porte dans sa voiture, on la reconduit au château. Elle résiste à toutes consolations, elle repousse tous les soins. Le fantôme est toujours devant ses yeux, elle ne peut arracher de son cœur ce fatal oracle.
— Ehbien! dit-elle à Gehrard,rirez-vous encore de mes pressentimens; vous l'avez entendu , un mauvais génie les a confirmés. Ah ! épargnez-moi les malheurs qui me sont prédits , laissez-moi mourir, laissez-moitrouver à présent, dans ce tombeau, un asile dont l'avenir m'enlève l'espérance.
Pendant toute la nuit , Catherine ne put se délivrer de ses terreurs. Lorsque l'épuisement semblait lui promettre les douceurs du sommeil , elle se réveillait, tourmentée par d'honihles songes. Le jour parut enfin , et sa lumière bienfaisante rendit quelque repos à son âme.
Christophe venait de se retirer dans son appartement^ Sidonie s'était jette sur un lit dans une chambre voisine , Wenzel était resté seul auprès du lit de la comtesse. En ouvrant les yeux ses premiers regards l'aperçurent.
— Vous ici? seul! lui dit-elle avec douceur y allez prendre du repos.
— ,1e ne vous quitte pas.
— Il le faudia pourtant, r\ l)ienlt)l peul-élre.
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— Non, point de repos, tant que je ne vous verrai pas rendue à vous-même. Eh! quoi, une femme de \otre caractère s'abandonne ainsi à de vaines terreurs! Catherine Schlik, renommée par son esprit , sa foice d'àme et son courage, tremble devant les absurdes prédictions d'un odieux et lâche ennemi. "
— Le plus fort des mortels est une bien faible créature aux yeux de la Providence. Qui peut sonder ses desseins? Qu'importe la voix dont elle se sert pour nous révéler nos destinées? Je n'ose la juger, je n'ai pas la force de la combattre: '''• -•''
— Eh bien! s'il est vrai qu'une main invincîWe doive s'appesantir sur vous, que pour vous l'avenir recèle des malheurs inévitables , je mets ma gloire à les partager, mon bonheur à en adoucir l'amertume.
— C'est bien assez d'un fils associé à mon triste sort. Et d'un ton qui ne permettait pas de résister: — Je vous le répète, je le veux, allez prendre du repos.
— Catherine, dit Wenzel en se retirant, redevenez la femme forte et l'honneur de votre sexe!
Elle le redevint assez pour donner tous les ordres nécessaires à son vovage à Prague et pendant son absence. La veille du jour lixé pour son départ, elle lit appeler Christophe dans son appartement , et lui paj'la ainsi:
— Mon fils, j'ai pris soin de ton enfance, élevé ta jeunesse et fortifié ton corps ; je n'ai rien épargné pour éclairer ton esprit et former ton âme. Tu vas quitter nos paisibles montagnes , le toit hospitalier de tes pères, l'air pur que tu respires, pour entrer dans un monde nouveau, vivre dans la licence des camps et dansle tourbillon empoisonné de la cour. Aux amis , aux complaisans, aux flatteurs peut-être, qui t'entourent ici, vont succéder les séducteurs, les envieux, les ennemis. Lintiigue et le vice tendront des embûches à ta bonne foi, à ion inexpérience. Je ne serai plus auprès de toi pour te défendre , je te laisse livré à toi-même, mais avec une conscience pure et un sentiment profond de Thonneur. Suis toujours ces guides infaillibles, n'écoute que leur voix, avec eux l'homme est toujours fort; sans eux, il n'est que l'instrument avili de ses passions etle jouet méprisable des pervers. Christophe, aie toujours devant les yeux l'exemple glorieux de ton père. Nec auro, necferrOy telle était sa devise. Sois-lui toujours fidèle; que jamais l'or ne te séduise, que jamais le fer ne l'épouvante, Marche toujours d'un pas ferme dans la ligne du devoir; modeste dans la fortune et fier dans l'adversité. L'adversité! souvent elle est plus près qu'on ne pense
— O ma mère, répondit Christophe, je ne la crains pas pour moi. Fort de vos leçons et de vos exem-
pies, je puis braver l'exil, la misère ol la morJ. Puisse le ciel, propice à mes vœux, ne jamais troubler la sérénité de vos jours! ma mère, j'ose vous demander une grâce.
— Laquelle? parle.
— 11 m'en coûterait beaucoup de me séparer de Wenzel. Lui-même serait très-afïligé de notre séparation. Que deviendrait-il? Permettez qu'il m'accompagne; son amitié, ses soins me sont encore nécessaires. A Prague, il pourra trouver l'occasion^ d'utiliser ses lalens.
— Mon fils , j'y réfléchirai.
Elle y réfléchit en effet, et ses réflexions lui dévoilèrent la situation de son cœur, sur laquelle elle avait jusqu'à ce moment cherché à s'étovnxiir. Son orgueil en fut blessé , elle en rougit. « J'aimerais ! se disait-elle. Moi! je me donnerais un maître! Je me soumettrais à ses caprices , à son empire! Non, jamais. Pour qui m'avilirais-je ainsi aux yeux du monde, à mes propres yeux? Pour un jeune homme, un aventurier? Lui-même, il ne voudrait pas le croire. Il n'oserait S'il avait poussé l'audace d'un regard, je le confondrais. Mais
quel est-il ? Cette lettre, ce porliait. . . . Cet air noble , cet esprit cultivé, cette âme sensible et généreuse Je veux pénétrer ce mystère. Que
m'importe? Je l'ai recueilli chez moi. Je Iili ai coniié mon fils. Christophe veut l'emmener à Pra-
gue » La comtesse sonna, Gzernowick vint.
« Allez, lui dit-elle, appeler Wenzel. »
Instruit par Christophe, de la demande quil avait faite à sa mère, il entra en tremblant comme un accusé qui va entendre son arrêt.
— Wenzel , lui dit la comtesse, vous savez tout ce que j'ai fait pour vous sans vous connaître. Je ne m'en repens pas; vous avez justifié ma confiance. Mon fils va se trouver dans un monde nouveau , et désire que vous l'y suiviez. Quel est votre dessein ?
— Madame , je n'en forme aucun ; depuis que votre excellence a bien voulu m'honorer de ses bontés, je me suis fait une douce habitude de la regarder comme l'arbitre de mon sort.
— C'est beaucoup trop d'abnégation de vousmême, et, quelque flatteuse qu'elle soit pour moi, je ne puis y consentir.
— Si vous me rendiez ma liberté , je ne saurais plus quel usage en faire. Votre volonté sera mon unique loi , décidez, ordonnez. Je n'ai que la force de vous obéir.
— J'y consens ; mais à une condition.
— Tout ce que votre excellence voudra.
— Qui êtes-vous? déchirez le voile qui vous environne.
— Il me dérobe h mes propres yeux. Pour moimême ma destinée est un mystère; je ne puis la
révéler; il m'est défendu Il y va de mon repos , de ma sûreté , de ma vie.
— Vous craignez donc que j'abuse de votre confiance ?
— A qu'elle épreuve vous mettez ma discrétion !
— C'est vous qui m'en avez donné le droit. Eh bien! je vous le rends. Loin de moi de vous faire ïa moindre violence. Wenzel , vous êtes libre.
— Non, vous le voulez, madame, puissé-je ne pas me perdre dans votre esprit, en vous ouvrant mon âme.
— Seriez- vous criminel ?
— Je ne suis que malheureux.
— Reprenez-donc courage et parlez avec confiance.
— J'ai été, dit alors Wenzel, élevé par une honnête famille de paysans du Village d'Adersbach, comme l'enfant de la maison. A l'âge de sept ans , ils m'envoyèrent chez un de leius parens , à Braunau, pour m'instruire à l'école tenue par les Bénédictins de cette ville. Je fis des progrès, on me distingua; le père Cyrille, professeur de belles-lettres , méprit en amitié, et donna des soins tout particuliers à mon instruction; j'entrai comme pensionnaire au couvent. A seize an s, j'avais fait de bonnes études. Passionné pour le dessin , j'étais devenu assez fort dans les arts d'agrément; mon plus grand plaisir, ma plus chère distraction, étaient d'aller
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clans la campagne étudier la nature. L'attachement que j'avais pour ma famille adoptive, et le phénomène extraordinaire que présente Adersbach, m'attiraient de préférence vers ce village. Je ne vous le décrirai point, sans doute vous le connaissez.
— Non , je n'en ai qu'une idée confuse ; quel est ce phénomène ? transportez-moi dans ces lieux où fut élevée votre enfance,
— Là, reprit Wenzel, où les montagnes des Sudètes,s'inclinant peu à peu, semblent vouloir s'aplanir, et ne forment plus que des collines, s'ouvre une vallée charmante, couverte de prairies que parcourt l'Adersbach. Un moulin est la seule habitation qu'on y trouve. Au-dessus delà vallée s'élèvent des masses de rochers des formes les plus bizarres, à travers lesquelles croissent le pin et le mélèze. On arrive au village. Vers le sud-est s'étend une vaste prairie environnée d'une haute muraille; ce sont des rochers grisâtres posés les uns sur les autres, une multitude de piliers, de pyramides et d'obélisques, plus ou moins cachés par d'épaisses broussailles, et dont les sommités forment une ligne horizontale.
Au bord du ruisseau qui serpente dans la prairie, se présentent des figures singulières. Sur une colline, un groupe de rochers, liés par des tours rondes et des murailles , ressemble à un ouvrage
avancé qui défend l'entrée des propylées de ce labyrinthe. Parderrière s'élancent, comme d'énormes clochers, des pyramides colossales. En avançant vers l'orient, sont des blocs de toutes dimensions, épars , isolés; ce sont des quilles ou des massues plantées sur leurs pointes; le fameux Pain de sucre, se distingue par son immense volume. La plupart de ces rochers ont des noms tirés de leur configuration, tels que la Nonne, le Moine, le Bourgmestre, le Mouton, la Tour, la Forteresse, le Serpent, le Sac de farine , la Cloche, le petit Garçon.
Ce n'est encore que le faubourg. Un sentier étroit conduit, à travers la prairie, aux murailles de la ville ; on passe le ruisseau sur un pont , on arrive à la porte, on se trouve dans des rues qui se croisent , formées par des rochers d'une hauteur prodigieuse, semblables à des fantômes; tantôt elles sont si étroites qu'à peine on peut voir le ciel, tantôt elles s'élargissent, et se terminent par des places couvertes de gazon.
A-mesure qu'on avance, les masses deviennent de plus en plus imposantes, elles formes plus fantasques ; ici s'élève un autel gigantesque, là une tourgothique etundôme. Sur uneplace, près d'une source limpide qui jaillit du rocher, sont une table et des bancs taillés dans le roc. Bientôt les rochers se serrent , se pressent; on passe sur un pont qui tremble sous les pieds; un bruit sourd
résonne dans le lointain, semblable à celui du tonilèré;on marche, il s'augmente; on avance à travers une pluie fine, on arrive à la cascade que forme le ruisseau se précipitant d'une hauteur considérable, pardessus un rempart de rochers, dans le bassin qu'il s'est creusé lui-même.
C'est surtout dans une belle soirée, à la douce lumière de la lune, qu'il faut contempler cet étonnant spectacle. Alois les formes des objets se présentent à l'imagination dans toute leur magie; les ressemblances sont» plus frappantes que pendant le jour: on croit voir la nonne, le visage voilé, la tète penchée, en prières, abîmée dans l'humilité et la dévotion ; le moine avec sa grande barbe , les mains croisées sur sa poitrine , portant les veux au ciel , dans l'attitude de l'extase; des serpens formidables , se traînant en replis tortueux , élevant leurs têtes menaçantes , et lançant leurs dards venimeux; la longue file de colonnes majestueuses a plus de magnificence; les étoiles brillent à travers les fentes de la vaste coupole du temple, et les rayons de la lune se réfléchissant dans les eaux de la cascade, donnent à ces objets un nouveau charme. Frappé tour-à-tour de frayeur et d'admiration, on se croit transporté dans une ville bâtie par un enchanteur, et dont il a créé les habilans,dela même matière que les édifices , et comme eux immobiles. . |,s> j.v -
Malgré les nombreux Hermès , qui indiquent les chemins et servent de points de reconnaissance, il est facile de se perdre dans cet immense dédale, dont l'étendue frayée a six milles de long, et dont les limites ne sont pas encore connues.
C'est là que, le jour, la nuit, j'aimais à promener mes\agues rêveries; que tantôt mon crayon, inspiré par les effets merveilleux de ces masses bizarres, de ces formes gigantesques, les transportait sur le papier; que, solitaire et pensif dans ce grand cimetière de la nature, j'étais sans cesse ramené à réfléchir sur elle , sur mon être, sur la vie.
C'est là que se forma ce caractère singulier , mélancolique, heureux et malheureux, composé de tout ce qui peut entrer de contradictions dans le cœur humain , passant subitement de l'audace à la faiblesse, de l'enthousiasme à la froideur, de l'inquiétude à l'insouciance , de la fierté à la honte de lui-même, de la résignation à la révolte, du doute à la superstition, méprisant l'espèce humaine, et toujours prêt à se dévouer pour elle.
— Wenzel , vous vous jugez avec bien de la rigueur ; pourriez-vous jamais être honteux de vousmême ?
— Non, je ne suis point injuste , j'ai appris à bien me connaître. Ma conscience ne me reproche rien, cependant cette honte, je la sens peser sur moi; son joug m'est insupportable, je ne puis le
secouer. Plein de reconnaissance pour les paysans qui m'avaient élevé , je n'éprouvais pas pour eux cet attachement, cet abandon que je voyais dans un fils pour son père; je croyais apercevoir aussi en eux une réserve qui ne me paraissait pas naturelle; je remarquais dans le père Cyrille, des égards, des attentions, qu'il n'avait pas pour les autres jeunes gens de l'école. Je savais que mesparens étaient peu fortunés et ne pouvaient, malgré la simplicité de mes goûts , subvenir à mes besoins. Il pourvoyait à tout, je le regardais comme ma Providence. Toutes ces circonstances jetaient de la confusion dans mon esprit, etje ne sais quel malaise dan s mon âme. Je me sentais enveloppé de nuages que je désirais éclaircir, d'un mystère que je brûlais de pénétrer. Souvent je me proposais d'en parler au père Cyrille , et quand le moment était venu , je n'osais ouvrir la bouche.
Un jour qu'entraîné par mon goût chéri pour l'art , j'étais allé à Adersbach , j'avais beaucoup dessiné, et je me reposais auprès de la Nonne. C'était ma station favorite, un charme secret m'y attirait, m'y fixait; mon imagination perçant le voile qui couvrait sa tète, lui composait un visage... Madame, vous l'avouerai-jePje vous le dis en tremblant; la première fois que je vous vis, je la reconnus , et je m'écriai en moi-même, c'est elle, c'est !a Nonne, Voilà mon idéal !
8G LA BOHÉ3IE.
La comtesse rougit, détourna la tête, et joua la distraction; Wenzel s'était arrêté. — Continuez, lui dit-elle.
En promenant mes regards sur tous ces rochers monumentaux, en me considérant seul être vivant parmi eux, je me disais : les hommes se meuvent, s'agitent, reçoivent ou se donnent une destination ; ce sont les anneaux nécessaires d'une chaîne immense qui rattache la terre aux autres globes, et ce monde borné à l'infini ; et toi, isolé, tu ne tiens à rien, tu n'as ni présent ni avenir, tous tes jours se ressemblent, tout passe devant toi dans le chemin delà vie, tu es immobile, monotone comme ces rochers. Es-tu donc de pierre comme eux...?
A peine avais-je prononcé ces mots, que j'entendis un bruitléger,je détournai la tête, j'aperçus le père Cyrille; je fus surpris de cette apparition ; il venait rarement dans mon musée, et il n'y venait qu'avec moi. Son air grave et préoccupé me frappa; je laissai là mes crayons, que je tenais machinalement, et je me levai.
— L'adversité n'a-t-elle rien qui vous effraie? me dit-il en m'abordant.
— Non, lui répondis-je vivement, j'ai besoin d'une secousse, je la désire.
Il me prit la main , me la serra affectueusement, m'invita à ra'asseoir, s'assit devant moi, regarda autour de nous, et continua r — Je suis bien
aise de vous voir cette résolution; jamais elle ne vous fut plus nécessaire. Ecoutez: vous n'êtes point le fils des pauvres gens qui vous ont élevé...
— Je l'avais toujours soupçonné.
— Augusta de Malowelz fut votre mère, et mourut en vous donnant le jour.
— Et son mari? mon père?
— Vous êtes l'enfant de l'amour.
— Le nom de mon père... ?
— 11 m'est inconnu. Augusta parut , dit-on , dans un tournoi à Prague*, elle avait dix-huit ans; de toutes les demoiselles qui venaient à la cour, elle était la plus belle. Le noble chevalier qui remporta le prix de la valeur, vint le déposer à ses pieds; elle fut sensible à cet hommage, il s'en aperçut, lui continua les soins les plus empressés , l'environna de toutes les séductions, se rendit maître de son cœur et de sa personne, abusa de sa faiblesse, trahit sa foi , et l'abandonna. Augusta, trop lard détrompée, alla cacher son état et son désespoir au château de Richenbourg; c'est là qu'en vous donnant naissance, elle succomba entre les bras d'une amie, sa seule confidente. C'est elle qui a fait en secret élever votre enfance, et pris soin de votre jeunesse.
— Quel est cet ange tutélaire? où est-elle? Que j'aille me jeter à ses pieds.,..! Qu'elle me nomme le
traître....! le bourreau de ma mère,,,.! que je vénale son honneur, sa mémoire....!
— C'est Adélaïde de Kunjetitz ; elle n'existe plus. Probablement votre père vit encore; il vous avait cru mort en naissant , le bruit en avait été exprès répandu. Le capitaine de cercle a reçu l'ordre de vous arrêter. Rien, dans toute votre vie, ne peut motiver une semblable rigueur... 11 faut donc que votre père ait découvert votre existence. 11 doit être puissant , c'est lui qui la menace, c'est lui qui vous poursuit.... Je me suis décidé à venir ici, et à prévenir votre retour au couvent.
— Je brave sa haine.... laissez-moi subir mon sort.... quel avenir s'ouvre devant moi....! Que m'importe la vie... ?
— Non, mon amitié ne peut y consentir, l'honneur me le défend.. Vous me fûtes confié, je réponds de vous.... ^
— Eh! quoi, ce n'est pas assez d'avoir a rougir de ma naissance , il me faut encore cacher ma triste existence, la traîner dans les antres sauvages.
— Ayez confiance en Dieu, en moi son humble serviteur, j'ai tout prévu. Une retraite assurée vous est offerte au couvent d'Hainbach. Voici une lettre pour le prieur, et votre itinéraire, ne vous en écartez pas.
— Je vous obéis. Il faut donc vous quitter....?
— Nous nous reverrons dans de meilleurs temps. Il me reste à vous rendre un dépôt que j'ai reçu. Votre âge, votie raison, notre séparation m'y autorisent. Voilà une lettre et un portrait; c'est celui
de votre père; la lettre est de sa luaiu, elle fut écrite à votre mère. Pour le moment, c'est votre unique héritage. Conservez-les précieusement; que personne ne les voie. D'après le désir de votre mère, vous reçûtes en naissant son nom, celui d'Auguste; pour votre sûreté , prenez celui de Wenzel! Gardez le plus absolu silence sur tout ce que je vous ai dit. Je vous le répète, il y va de votre repos, de votre vie. J'aurai de vos nouvelles, je vous donnerai des miennes, quand je le jugerai convenable. Partez.
Nous nous relevâmes, il me tendit les bras, je m'y jetai; il me donna sa bénédiction, et me quitta.
J'avais désiré une secousse; mais celle-là fut si violente que j'en fus comme anéanti. J'avais laissé partir le père Cyrille sans avoir pu trouver une parole, je me surpris immobile, je me sentis défaillir.
Mes yeux se fixèrent sur le portrait : à son aspect une rougeur subite me couvrit le visage , mon cœur battit avec violence , l'indignation me donna du courage, et me rendit à la vie. En proie aux plus amères réflexions, à mille projets, j'errai long-temps dans ce labyrinthe dont j'avais tant de fois parcouru les détours ; des souvenirs bien chers à mon cœur m'y attachaient malgré moi, je ne pouvais m'en arracher. La nuit allait m'y surprendre , j'aperçus le village d'Adersbach , la chaumière où j'avais été élevé , j'y dirigeai mes pas.
Diepolcl, dis-je-en entrant, à mon père nourrissier, je viens passer la nuit ici, demain je pars pour un voyage. Voulez-vous me conduire jusqu'au château de Richenbourg? Il y consentit, .\vant le lever du soleil, je fis mes adieux à ma nourrice, à toute la famille, au jeune bouleau planté devant la porte le jour de ma naissance, et nous partîmes! Nous couchâmes à Kœnigsgratz.
Vers le soir du troisièmejour, après avoir traversé Hohenmaut, àtroismillesde cette ville, Diepold me montrant des tours qui s'élevaient sur un rocher isolé me dit: « Voilà Richenbourg! » J'éprouvai un frémissement. Nous arrivâmes par un chemin escarpé à la seule entrée du château, qui était entouré d'épais remparts et de larges fossés. Ainsi que j'en étais convenu avec Diepold, je m'annonçai au concierge comme un étudiant qui parcourait la Bohême pour connaître les antiquités remarquables du pays; je lui demandai de nous montrer l'intérieur du château, et de nous donner l'hospitalité pour la nuit. Il était seul avec sa famille. Madame, vous m'avez déjà deviné, je n'avais qu'un but: voir le lieu qui fut mon berceau, et le tombeau de ma mère. Tout le reste m'était indifférent. 11 me fallut cependant entendre malgré moi l'histoire du fameux Kolda de Nachod, de sa ligue avec Beness deMokrouausel Berdizich deKolin,pour faire choisir, après la nioit (.lAlbreclit , un roi (jui ne fût pas ennemi
des Utraquistes ; et l'histoire de son fds qui se déclara pour Meinliard de Neuhaus, dans ses querelles avec Georges de Podiebrad; en un mot, celle de tous les exploits des anciens maîtres de Ricbenbourg, et des sièges qu'avait soutenu le château.
Nous entrâmes dans la chapelle où reposaient les cendres des races qui l'avaient possédé. Parmi ces tombes antiques je cherchais avec avidité celle qui était l'objet de mon vovage; et en apercevant une dont la blancheur contrastait avec la couleur sombre des autres, je demandai au concierge : n'estce pas là que repose Augusta? — Non , me répondit-il en me regardant d'un air surpris; c'est une demoiselle, non moins malheureuse , Philippine de Berka. Elle aimait un chevalier sans fortune, il demanda sa main; ses parens la lui refusèrent, et pour empêcher plus sûrement un mariage qui les contrariait, ils la forcèrent à se faire religieuse. Le chevalier pénétra dans le cloître où elle était renfermée. Philippine devint mère. L'Eglise fit le procès des deux amans, ils furent condamnés à mort. Mais, pour évitera leurs nobles familles le déshonneur d'une exécution publique, les juges consentirent, par grâce, à ce qu'ils fussent murés vivans dans le rempart du château. Il y a quelques années qu'en faisant une démolition, on trouva leurs cadavres debout , se serrant tout les deux de
leurs bras... Je vous ferai voir la place. Leurs ossemens furent inhumés ici.
— Non , m'écriai-je, épargnez-moi cette horreur... Augusta...! sa tombe...! où est-elle...?
— La voilà, me répondit-il, en me montrant une pierre de marbre noir incrustée d'une croix, blanche.
Je m'y précipitai, je la couvris de baisers et de larmes, je ne pouvais la quitter. Diepold me croyait fou; le concierge réfléchissait ; ils m'arrachèrent de ce lieu de douleur. C'en était assez. Je parcourais machinalement le reste du château , silencieux, ne voyant , n'entendant plus rien. — Voilà, me dit le concierge en entrant dans une pièce , la chambre de mademoiselle Augusta, le lit où elle est morte entre les bras de son amie Adélaïde de Kunjetitz; elle ne voulut souffrir auprès d'elle aucune autre personne. Quel dommage! la plus jolie fille de tout le royaume, et bonne... Ah! nous lavons bien pleurée...! Tandis qu'il parlait, j'étais à genoux auprès du lit, en contemplant mon berceau, je pleurai sur moi, sur ma triste destinée. — Je vous demande une grâce, dis-je au concierge; laissezmoi passer la nuit dans cette chambre. 11 y consentit. Nous rentrâmes chez lui, on nous servit à souper; je ne mangeai pas. Il remit la conversation sur Philippine. — La veille de l'exécution de sa peine, dit-il , elle disposa de ses biens en faveurdes
pauvres, fit une fondation religieuse, et composa une romance. Chante-la, dit le concierge à sa fille, monsieurfétudiant ne sera pas fâché de l'entendre.
— Je la connais, dit la comtesse.
— Tant de simplicité et de candeur dans la complainte d'une jeune fille qu'on allait murer vivante, me toucha profondément; dans les paroles de Philippine, il me sembait entendre les accens plaintifs d'Augusta. Quel fatal rapport entre elles, quelle funeste ressemblance! Toutes les deux, victimes de l'amour, dans le même lieu rassemblées, pour ainsi dire dans le même tombeau. Le concierge me conduisit dans la chambre de ma mère. Quand il m'eut quitté, seul, assis à une table, à la faible lueur d'une lampe, je tirai de mon sein le portrait et la lettre que m'avait remis le père Cyrille. Que m'importe, me dis-je, cette image d'un père qui me désavoue, qui me persécute! Augusta, ô ma mère! ce sont tes traits que je voudrais posséder. Dans ce lieu , tout rempli de ton esprit, révèle-toi à ton fils, exauce ses vœux, réponds à son amour! Long-temps j'avais en vain répété la même prière , lorsque tout-à-coup une femme m'apparut, couverte d'un linceul blanc, un poignard à la main. — Que parles-tu d'amour? me dit-elle d'une voix sépulcrale en s'approchantde
moi. L'amour m'a perdue un traître tiens,
prends ce poignard, venge-toi, venge ta mère.
— Oui, je te vengerai, iirécriai-je, passant promp-
temenl de l'effroi à la fureur. A peine, avais-je achevé ces mots, elle avait disparu. Etait-ce une réalité, un songe, une illusion? Je ne puis le dire, mais je me trouvai , sans savoir comment, entre les bras de Diepold , à mon insu logé près de moi; il venait d'accourir à mes cris. La nuit était avancée, il resta jusqu'au jour. Alors nous prîmes congé du concierge, et nous nous séparâmes non sans peine, Diepold pour retourner à Adersbach, moi pour continuer mon voyage.
Pour la première fois de ma vie j'étais abandonné à moi-même. En venant à Richenbourg , j'avais fait un grand détour qui m'avait beaucoup éloigné d'Hainbach. Alors je me ressouvins de la recommandation que m'avait faite le père Cyrille, de ne pas m'écarterdela route qu'il m'avait tracée. Il était trop tard , il me fallait bien courir tous les hasards de celle que j'avais prise. Après deu\ jours de marche, je fus assez heureux pour arriver sans accident à Reichenberg; je comptais me rendre le lendemain de bonne heure à Hainbach. A mon auberge, j'entendis parler des travaux de Friedland, de la dame du château, de Gehrard; c'était le sujet de toutes les conversations. Il ne passait pas un étranger dans la contrée, qui n'allât voir toutes ces magnificences.
Quand je fus retiré dans ma chambre, au lieu de me livrer au sommeil, je me mis à réfléchir
sur ma situation. Plus j'approchais du port où je devais trouver un refuge, moins j'en étais satisfait; itme semblait une prison. J'avais acquis, par mon instruction, de l'indépendance dans la pensée; je n'en avais jamais joui dans mes actions. Les bontés du père Cyrille m'avaient accoutumé de bonne heure à la discipline de l'école, et à la tutelle de mes maîtres; je trouvais leur joug facile à supporter, je ne songeais pas à m'en affranchir. Comment en aurais-je eu l'idée ? J'ignorais mon origine, et je vivais sans but. A présent, une fatale lumière avait dissipé les ténèbres qui m'environnaient, j'avais appris à me connaître; dans mon malheur, il ne me restait plus que ma liberté, il m'avait émancipé, j'étais mon maître, hai-je, me dis-je, me remettre encore dans la dépendance , confier à d'autres ma sûreté, mon existence, implorer leur pitié, devoir ma subsistance à leur générosité? Quel sera le terme de cette lâche, de cette honteuse vie? Non, quelle que soit ma triste destinée, moi-même j'en veux être l'artisan ; je vivrai par moi , pour moi. Il y a de grands travaux à Friediand, j'ai quelques talens... je déchirai la lettre que j'avais pour le prieur d'Hainbach, je me sentis tout-à-coup grandi comme un esclave qui vient de briser ses fers. La liberté me donna du courage, et je m'endormis bercé par l'espérance. A mon réveil, j'allai trouver G ehrard... Madame, je vous vis... Le malheureux in-
connu, qui eut le bonheur de vous inspirer quelque intérêt , ne l'aura-t-il pas refroidi par le récit de ses misères? Vous l'avez voulu , je vous ai obéi.
— Non, lui répondit la comtesse, en se contraignant pour ne pas laisser paraître son émotion , qui pourrait être insensible à vos malheurs? J'ai provoqué votre confiance, elle m'impose des devoirs, je les remplirai. Wenzel,vous nous accompagnerez à Prague; pour le moment, c'est tout ce que je puis vous dire. Quant à l'avenir
— Madame , je vous le répète , je mets mon sort entre vos mains.
Lorsque Wenzel vint annoncer à Gehrard qu'il partait pour Prague, et lui faire ses adieux, il en eut beaucoup d'humeur; mais toutes ses repré. sentations furent inutiles.
Le premier relai des chevaux de paysans commandés jusqu'à Prague était attelé et attendait tristement le signal de son honorable corvée ; les garçons de charrue avaient revêtu des vestes de postillons, bleues et à paremens rouges, tenues en réserve dans le garde-meuble seigneurial pour les grandes occasions. Ils avaient graissé leurs bottes en même-tems que les roues des voitures, rajeuni la teinte noire de leurs culottes de peau , et mis quelques fleurs champêtres à leurs chapeaux des dimanches. Tout le château était sur pied, tout comblait le jeune baron de bénédictions et de
vœux. Il en fut attendri, quelques larmes accompagnèrent ses adieux aux serviteurs, aux employés, à ces montagnes, à ces vieilles murailles qu'il quittait pour la première fois, et où sa jeunesse avait été si heureuse. Catherine , son fils et Wenzel montèrent en voiture, le fidèle Czernowick les accompagna; le cor des postillons annonçaleur départ.