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CHAPITRE TROISIEME

L'anniversaire de la bataille de Sisseck av£|it mis tout le château en rumeur. Les orages qui depuis des siècles grondaient autour de ses murailles semblaient y avoir pénétré. Le triomphe de Wenzel alluma le flambeau de la discorde ; les partis se prononcèrent plus fortement; la guerre était déclarée.

Sidonie, gagnée par Slavata, avait en vain combattu l'antipathie de la comtesse pour le mariage, et essayé d'adoucir son cœur en faveur du vigoureux chevalier ; elle était restée inébranlable.

Elle relisait la prose poétique de Wenxel, y

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irouvait de la noblesse, de la clialeur, du sentiment.

Elle allait souvent dans l'atelier de Gelnard, y prolongeait ses visites, accordait de l'attention aux ouvrages de Wenzel , quelquefois des éloges. Passionné pour l'art et enflammé par les encouragemens de la comtesse, le jeune artiste profitait des leçons de Gehrard et faisait de rapides progrès.

Un jour la comtesse, seule avec le sculpteur, témoigna son étonnement de ce qu'un simple ouvrier eût un ton, des manières, des connaissances étrangères à son art , et annonçant une éducation soignée: — Qui est-il? d'où vient-il? demandât-elle.

, Gehrard raconta comment Wenzel était venu lui demander de l'ouvrage, et ajouta: — -J'ai soupçonné quelque mystère, et cherclié aie pénétrer; mais Wenzel ne s'est jamais trahi. Je me suis tout de suite attaché à lui. Sous cet extérieur froid ou plutôt timide, il cache une imagination ardente, une âme de feu. Son crayon a de la hardiesse, de la fermeté, de la franchise. Quand il me voit avec de l'argile pétrir les muscles, les chairs, et donner la vie à de la terre, ses yeux s'enflanjment, son teint se colore, son cœur palpite.... Il essaie à son tour.... Tenez, voyez ce génie; pour si peu de temps, ce n'est pas mal.... 11 y a là le germe d'un vrai tal(Mif.

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A l'exemple de sa mèi-e , et entraîné par son propre penchant, Christophe alla souvent aussi dans l'atelier de Gehrard, pour voir Wenzel, montra du goût pour le dessin, le pria de lui donner des leçons, prit des crayons, et barbouilla.

Son gouverneur Gétrich représenta à la comtesse que Christophe négligeait ses devoirs et perdait beaucoup de lenjps; elle trouva inconvenant qu'un baron prit la peine d'aller chez son maître, et décida que Wenzel viendrait au château. Christophe se dégoûta de ses autres travaux et de son gouverneur. Pour desservir Wenzel , Gétrich se plaignit à la comtesse qui le renvoya. Il alla raconter sa mésaventure à Raudnitz.

— Pourquoi , lui dit l'inspecteur, avez-vous parl4 du dégoût que Christophe commençait à avoir pour vous ? Avec ces gens-là , il s'agit de conserver sa place; on n'a que faire de leur amitié, 11 serait devenu, par vos soins, le plus giand homme du monde, qu'on ne vous en aurait pas eu plus d'obligation; vous n'en auriez pas moins été regardé comme un mercenaiie. Que vous êtes maladroit! Ainsi vous voilà supplanté par un misérable ouvrier ! Du reste , vous n'êtes pas tant à plaindre : vous avez une bonne pension et votre iibeité.

— Ce n'est pas tout, il faut que je me venge. Ils me le paieront cher.

Gétrich fil son paquet , et alla chez Slavala. Christophe alluma un feu de joie.

Alors il se livra tout entier à son penchant pour Wenzel, qui se complaisait à prolonger ses leçons, et négligeait les travaux de l'atelier. Gehrard en fil l'observation à la comtesse.

— Mon fils n'a plus de gouverneur, lui répondit-elle, Wenzel lui est devenu nécessaire: ce jeune homme, quoique d'une extrême complaisance, a beaucoup d'empire sur son élève, et lui a inspiré le goût du travail. Ce caractère fougueux et dissipé est devenu appliqué et docile. Savez-\ous que Wenzel, pour son état et son âge, a beaucoup de connaissances? Comment! il sait le grec, le lalin, les mathématiques, fhistoire... Il m'est venu dans fidée de lui confier l'éducation dn baron...

— Excellence! Comment! à Wenzel?... Il a peutêtre assez de savoir, de qualités;... mais il est bien jeune... et puis, enfin, il vous est inconnu... Pardonnez... Il me semble qu'avant de lui donner une aussi grande preuve de confiance, il faudrait s'informer... Si j'osais vous donner un conseil, je vous prierais de le laisser à l'atelier. Je suis sûr qu'il deviendrait un grand artiste. Gouverneur, je ne sais, je n'en augure pas bien.

Cependant la comtesse engageait Wenzel à donner au baron, un jour, une leçon de latin, une autre fois, d'histoire. Elle lui faisait faire aussi les

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fonctions de secrétaire qu'avait remplies Gétrich tant qu'il était resté au château.

— Asseyez-vous là, lui disait-elle, en lui monirant une table. Écrivez. Elle dictait. Perdait-elle le fil de ses pensées, elle s'approchait, s'appuyait sur le dos de la chaise, et, par-dessus l'épaule de Wenzel , regardait sur le papier.

Le visage de l'écrivain s'emflammait, sa raison se perdait, ses yeux se troublaient, sa main tremblait, il ne voyait plus son papier, il n'entendait plus ce que lui disait la comtesse , ses forces l'abandonnaient; il succombait sous le poids des sensations dont il était agité. Un jour il ne put se contenir, il se couvrit le visage de son mouchoir, et sortit comme un éclair, sans répondre à Catherine qui lui demandait avec étonnement : a Qu'avezvous? où allez-vous!^ » Cependant, réfléchissant sur l'inconvenance de sa conduite, il rentra en s'excusant et en disant : « Je ne sais ce que j'ai éprouvé, j'ai senti que j'allais étouffer si je ne sortais. J'avais besoin de respirer l'air. La chaleur de l'appartement... m

— Que ne parliez-vous plus tôt? Pourquoi?... Cela ne presse pas, dans un autre moment... Allez vous remettre.

Wenzel se retira sans pouvoir prononcer un seul mot.

Depuis que la comtesse avait parlé de le donner

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pour gouverneur au baron, Gelirard avait ouverl les yeux, et soupçonné, dans ce projet, un autre intérêt que celui de l'éducation de Christophe. Le changement qui s'était opéré dans Wenzel, la mélancolie qui s'emparait de lui quand il était au travail, l'empressement avec lequel il volait près de Christophe, faisaient craindre à Gehrard que son élève ne fût entiaînépar la séduction.

Sortant de chez la comtesse, il se rendit à l'atelier..Il élait facile de voir, dans ses traits et dans sa contenance, les traces de la vive agitation qu'il avait éprouvée.

— Dans quel état vous voilà! lui dit Gehrard d'un ton grave. \ ous n'êtes pas capable de tracer une ligne, ni de tenir le ciseau. Que vous est-il arrivé? D'où venez-vous?

— Du château, répondit-il en balbutiant. La comtesse me dictait inic lettre... elle s'est approchée de ma chaise. Je ne sais quel vertige s'est emparé de moi... j'ai été obligé de sortir... je vous l'avoue... c'était un tourment, un bonheur'....

— Jeune homme, lui dit (^ehrard d'un ton encore plus sévère, prenez garde que ce bonheur ne devienne une source d'infortune. J'ai lu dans votre cœur; il brûle en secret d'une flamme criminelle.

A ces mois, Wenzel fit im pas en arrière. — Oui, criminelle, conlinua Gehrard; vous aimez la comtesse. Avez-vous mesuré toute l'étendue de l'abinje

que cette passion ouvre sous vos pas? Que prétendez-vous? Espérez-vous toucher le cœur d'une femme de ce rang et de ce caractère? Où peut vous conduire cet amour insensé? au premier soupçon, la comtesse vous retirera ses bienfaits, et, avec vos folles illusions, vous laissera dans la misère. Si elle était capable d'oublier en secret ce qu'elle doit à son nom, à sa famille, à elle-même; objet d'un caprice qu'elle n'oserait avouer, dont elle Unirait par rougir elle-même, quel serait votre sort? Vous sentez - vous capable de supporter cette abjection? Alors, brisez vos crayons et vos ciseaux, ne souillez point le sanctuaire des arts. Fuyez, vil esclave du feu qui vous consume, et que ne doit jamais éclairer le grand jour: allez ramper dans les ténèbres; allez, privé des nobles inspirations de la vertu, au sein de la volupté, mutiler votre talent, énerver votre âme!

— O mon maître, s'écria Wenzel, que vos conseils sont durs et amers !

— Vous êtes pour moi le bloc de marbre qui, sous son enveloppe grossière, renferme mon idéal, la beauté, l'héroïsme. Pour les mettre à découvert et les dépouiller d'une vile matière, je ne promène point une main timide sur la pieire, je l'attaque d'un bras vigoureux. Répond-elle à mes vœux, je ralentis mes coups , et mon ciseau léger perfectionne son ouvrage. Ce bloc brut et informe, c'est

vous; vous êtes dans les liens de la sensualité , je veux les briser, et, à mesure que vous m'apparaîtrez tel que je vous désire, l'austérité de mon langage s'adoucira.

— Que me demandez-vous? qu'exigez-vous de moi, pour conserver votre estime , votre amitié?

— Je n'exige point, reprit Gehrard d'un ton moins sévère, que vous condamniez votre cœur à l'insensibilité, ni que vous renonciez à l'un des plus beaux dons de la nature. Non, aimez, mon jeune ami, l'amour est pour l'homme la source de ses émotions les plus douces , et pour l'artiste celle de ses plus belles inspirations. Mais aimez à la face du ciel et de la terre; qu'il vous soit permis, qu'il le soit à l'objet de votre flamme, d'avouer tout haut ce sentiment, et de vous en honorer l'un l'autre! Point de supériorité, point de bassesses. L'égalité, mon cher, et si l'union de deux cœurs peut admettre un protecteur, l'homme doit l'être; c'est son devoir, sa destination.

Wenzel ne sut que répondre , et promit de faire tous ses efforts pour satisfaire son maître. Il était de bonne foi; mais il revint au château, indécis, tremblant, revit Catherine; adieu la promesse.

Peu à peu il remplit auprès de Christophe les fonctionsdegouverneur.il ne lui en manquaitque le titre; Catherine le lui offrit; il hésita entre la crainte de déplaire à Gehrard, et le bonheur de

vivre sous le même toit que la comtesse. Vain scrupule, dont elle triompha sans peine.

Lorsqu'elle vint dans l'atelier de Gelirard, après un coup-d'œil sur les travaux, et quelques mots insignifians , elle semblait se retirer , affectant un air indifférent : J'oubliais , dit-elle , de vous parler de Wenzel. C'est une affaire décidée , il est gouverneur de mon fils. Il ne voulait point accepter mes offres avant de vous avoir consulté. Je me suis chargée de l'excuser auprès de vous. Il travaillera encore ici, mais librement. Je vous prie de lui continuer vos soins.

Tandis que Catherine parlait, Gelirard fronçait le sourcil; elle avait fini; il gardait encore le silence.

— Vous ne me répondez rien , ajoula-t-elle.

— Excellence, que vous dirais~je? c'est une chose laite.

— C'est-à-dire, qu'elle n'a pas votre assentiment. — Franchement, je vois avec regret interrompre

la carrière d'un jeune homme qui a un véritable talent. Vousauriez trouvé dix gouverneurs pour un. On ne trouve pas toujours un grand artiste.

— Je vous l'ai dit, il ne renoncera point aux arts.

— Avec ses nouvelles occupations, c'est impossible. Un artiste doit être tout à son atelier. Un apprenti , un ouvrier, dans un château , des salons, est perdu pour l'art. Il lui faut un galetas , des murs blanchis à la chaux, et la dure.

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— Vous êtes bien sévère.

— Pas plus qu'on ne l'a été pourmoi. Voilà comment j'ai acquis quelque talent, et conservé, à cinquante ans passés, une main ferme et une tête saine.

— Et beaucoup d'âpreté....

— Il en faut avec le marbre et les métaux.

— Cela s'arrangera. Ayez, je vous prie, quelques ménagemens pour Wenzel.

— Je lui parlerai avec franchise, comme un père. — ^AJlons, se dit Gehrard, quand Catherine l'eut

quitté, c'est vine affaire finie, elle est prise. Comment, la fille des Czeks, la nouvelle Libussa, une comtesse SchHck, la veuve du baron de Raedern , qui rejette avec dédain les hommages des plus grands seigneurs du royaume, amoureuse d'un ouvrier, d'un apprenti sculpteur, d'un inconnu ! ma foi, on n'y com^^rend plus rien.

Les premières marques de la bienveillance de Catherine pour Wenzel avaient excité l'envie de Géuich,de Raudnilz, et enflammé la jalousie de Slavata. La vieille Sidonie , quoique peu scrupuleuse, en avait été scandalisée. Mais , quand on apprit que Wenzel était gouverneur de Christophe et logeait au château, le scandale et la rage furent à leur comble, et provoquèrent une épouvantable tempête.

Slavata fit retentir ses donjons de ses accès de fureur, ej épouvanta tous ses gens.

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— Comment, s'écriait-il, j'ai tout abandonné pour elle, mes fonctions de grand échanson, de conseiller de Rodolphe, ses faveurs; j'ai quitté mes terres dis Chlum ,d'Orlick et de Kossumberg, pour venir me confiner auprès d'elle dans le plus petit de mes châteaux; en briguant le cœur et la main d'une hérétique, j'ai résisté au cri de ma conscience, et trahi ma foi! Non contente de dédaigner mon amour, l'ingrate sacrifie un Slavata, un descendani de la noble race des Przemils , un seigneur fait pour choisir parmi les emplois et les honneurs du premier rang! Et à qui? A un jeune aventurier, donr je ne voudrais pas faire mon valet. S'il était noble seulement , je laverais moi-même mon injure dans son sang, et je jetterais son cadavre entre les bras de son indigne complice. Hinko! Hinko!

C'était l'inspecteur de ses chasses ; un coupejarret, un brigand , qui avait fait la guerre en Hongrie, et prêt à commettre tous les crimes pour satisfaire les passions de son maître.

— ïu connais, lui dit Slavata, un drôle qu'on appelle Wenzel, et qui travaille dans les ateliers de Friedland?

— Oui, votre excellence.

— H m'a outragé. Le noble Slavata ne peut pas se battre en champ-clos avec une créature de cetic espèce. Je te lemets le soin et l'honneui' de ma vengeance. Tu m'enlends?

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— Excellence, soyez tranquille, j'en fais mon affaire. Pour un vautour comme Hinko, un tel passereau ne sera qu'un petit déjeûner.

— Ne reparais devant moi que lorsque justice sera faite. Tu auras bonne récompense.

— Votre excellence n'attendra pas long-temps. Insensible aux conseils paternels de Gehrard,

Wenzel désertait chaque jour davantage l'atelier; commensal du château, il en savourait les jouissances: passer sa vie dans l'intimité de Catherine, c'était pour lui le comble du bonheur. Il était plutôt le camarade que l'instituteur du jeune baron. Après lui avoir donné une leçon, il prenait avec lui celles des maîtres d'équitation , d'armes, de gymnastique, à qui la comtesse avait confié l'éducation chevaleresque de son fils. Wenzel se distinguait dans ces exercices par sa force, son adresse et sa grâce. Il allait avec son élève pour dessiner, tantôt, dans les montagnes voisines, des rochers et des sites sauvages, tantôt, dans de rians vallons, de plus aimables paysages.

Catherine était presque toujours de ces parties. Là, dans le silence profond de la solitude, -au sein delà nature, Wenzel en exaltait avec enthousiasme les beautés, et en lévélait les mystères.

La comtesse qui avait passé une partie de son enfance dans les terres de son pèie, à Ellbogen, sur les bords de l'Eger, et qui depuis son mariage

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n'avait presque pas quitté le château de Friedland, se plaisait sur ces monts , sur ces rocs sourcilleux, depuis long-temps en harmonie avec la force et l'indépendance de son caractère.

Mais, depuis quelquetemps, ils avaient pour elle un charme nouveau. Lorsqu'elle les avait gravis, le repos n'apaisait plus les palpitations de son cœur. Le soir, sous les ombrages les plus épais, elle se sentait toujours embrasée par les feux du midi. Une vague inquiétude agitait son esprit, une tendre mélancolie s'emparait de son âme ; sa voix avait de la mollesse , son regard était plein de langueur. Subjuguée par une puissance inconnue, tantôt elle y cédait avec une joie secrète , tantôt elle rougissait d'une faiblesse dont elle n'osait s'avouer la cause.

Serait-elle redevenue femme, la fdle des Czeks, l'émule de Libussa? Pour la première fois, l'amour aurait-il pénétré dans son cœur? et pour se venger de sa longue insensibilité, y régnerait- il en tyran ?

Un soir, Catherine, son fils et Wenzel, étaient sur le sommet de l'Iserberg; Christophe dessinait un groupe isolé de mélèzes qui s'élevait des entrailles d'un rocher, et le couronnait de son omljrage. A quelque distance de lui, Wenzel, assis sur une autre roche, restait immobile, son carton sur ses genoux , son crayon à la main, l'œil fixe, comme occupé

d'une grave pensée. Catherine promenait de l'un à l'autre ses rêveries.

— Vous êtes, dit -elle à Wenzel , dans* le feu de la composition. Quelle âme ne serait pas inspirée par ce spectacle majestueux? Quel talent ne s'agrandirait pas au milieu de tant de merveilles? Ici, en s'approchant des cieux , il semble qu'on n'appartient plus à la terre. Cette Wùtbig qui roule avec fracas, et se déborde quelquefois en torrent, n'est plus qu'un fd imperceptible; les arbres antiques de la vallée ne nous paraissent que de jeunes arbrisseaux; et la grande tour de Friedland se rabaisse au niveau de l'bumble chaumière! Et l'homme , il disparaît à nos yeux comme cette foule d'insectes qu'il foule d'un pied orgueilleux. Oh! dans ces régions supérieures comme on se sent élevé vers le maître de la nature! Comme le cœur est ému et se sent embrasé de son amour f Vous ne dites rien; qu'avez- vous?

— Amour!... oui, je voudrais passer ici ma vie, dans les antres sauvages, loin de la terre habitée...

— Vous la quitteriez sans regrets?

— Gehrard, Christophe... Vous, madame!... ah! jamais je n'oublierai... Il laissa tomber son crayon et se couvrit le visage de ses mains.

— Qu'avez-vous? Quels chagrins? Conuiient, à la lleur de voire âge? Wenzel, p;uloz?...

. .v!yf ;jc ne le puis.... je dois me taire.

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— Pour mériter votre confiance, dois-je vous rappeler mes bienfaits ?

— Oh! ils sont gravés dans mon âme! Et fixant la comtesse: Vous le voulez?... Non , non, jamais... plutôt mourir! oui, mourir, voilà mon sort!

— Pourquoi ce silence, ce désespoir? tout sourit à vos vœux... Que manque-t-il à votre bonheur?

— Tout.

— Ingrat !

— Oh ! non , je ne le suis pas ; et se tournant vers Catherine : iNon, n'accusez pas mon cœur, il brûle de reconnaissance.

— Est-ce ainsi que vous le prouvez?

~ Ah! je voudrais vous consacrer ma vie.

— Je n'exige pointée sacrifice; soyez confiant!...

— Vous m'en punirez.

— Etes-vous donc coupable?

— Oui, je le suis, puisque j'aime.

— Quittons, interrompitCatherine avec froideinet dignité , un sujet que je ne puis comprendre.

Elle s'éloigna; Wenzel resta comme anéanti. Quelques instans après, on entendit l'horloge de Friedland sonner huit heures; c'était le signal du départ. Le soleil était couché; le crépuscule du soir commençait à déployer son voile; le ciel se couvrait de nuages, le vent agitait les arbres de la forêt, le lonnerre grondiiit au loin. En descendant la montagne Christophe marchait en a^ant, s'aniu-

sant de l'orage, franchissant les rochers, s'arrétanl pour attendre, et reprenant sa course. Catherine, qui les avait descendus cent fois d'un pas ferme et léger, semblait pour la première fois craintive , chancelante et avoir besoin de secours; tantôt elle acceptait la main de Wenzel , tantôt elle s'appuyait fortement sur son bras, sur son épaule. Elle s'arrêta un moment sur une espèce de plate-forme, à l'entrée d'une caverne. 11 faisait presque nuit.

Tout-à-coup un homme s'élance sans proférer un mot, fond sur Wenzel, le frappe, et s'enfuit. Il tombe aux pieds de la comtesse en poussant un soupir lamentable. Elle jette un cri qui fait retentir l'écho delà montagne. Christophe accourt. Semblable à la lionne du désert, sans autre arme que sa fureur, Catherine s'élance après l'assassin , tandis que Christophe, désolé, reste auprès de Wenzel étendu sans vie sur la terre. Malgré l'avance que l'assassin avait sur la comtesse, elle est bientôt sur ses traces ; elle le suit à travers les roches les plus escarpées, suspendue sur des abîmes, elle est sur le point de l'atteindre; il se retourne : — Femme imprudente, lui crie-t-il d'une voix de tonnerre, n'avance pas davantage! encore un pas et tu es morte. Elle reconnaît la voix de Hinko, frémit, s'aperçoit pour la première fois qu'elle est désarmée , et s'arrête. Le scélérat continue sa fuite. Accablée de fatigue et de rage, Catherine sent ses forces faban-

donner, et s'appuie sur un arbre. Mais l'image pâle et sanglante de Wenzel se présente à sa pensée; elle reprend courage, retourne rapidement sur &es pas , et le retrouve baigné dans son sang.

— Va, dit-elle à Christophe , cours au château chercher des secours.

A peine a-t-elle parlé , il est parti. L'orage s'était approché, la pluie tombait à torrens, le tonnerre grondait de toutes parts, ses roulemens et ses éclats se prolongeaient dans les montagnes.

— C'est moi , s'écria-t-elle en voyant à la lueur des éclairs le traits décolorés de Wenzel, c'est moi cpii l'assassine! Le lâche Slavata a mis le fer homicide dans les mains de celui qui l'a frappé! II meurt à la fleur de son âge. Et pressant ses mains: A présent oserai-je me l'avouer à moi-même ?... Pourquoi rougirais-je de mes regrets?... — Wenzel fit un mouvement. — Il n'est pas mort ! s'écria-telle ; il vit encore !... Wenzel!

— Qui que vous soyez, laissez-moi... dit-il d'une voix faible et entrecoupée; défendez Catherine!

— Elle est auprès de vous, c'est elle qui presse vos mains, qui vous rappelle à la vie...

— Est-il t rai? n'est-ce pas un songe? Oh, à ce prix, il est doux de mourir... et Christophe...?

— Je l'ai envoyé au château, il ne peut tarder à revenir, du courage! Non, vous ne mourrez pas.

Aux premiers coups de tonnerre, ne voyant pas

revenir la comtesse , plusieurs de ses gens étaient allés au-devant d'elle; Christophe les avait rencontrés et les amenait. Ils transportèrent Wenzel au château. Czernowick, valet de chambre du feu — baron , pansa la blessure enattendant le chirurgien. Elle n'était pas mortelle; Wenzel avait perdu beaucoup de sang; il était très-affaibli.

Pour lui éviter des émotions dangereuses, Czernowick congédia tout le monde, et le veilla seul.

Accablée de fatigue et de sommeil, Catherine alla se jeter sur son lit. Un portefeuille s'échappa de son sein; c'était celui de Wenzel , qu'elle avait trouvé en ouvrant ses vètemens pour le faiie respirer plus librement, et pour étancher le sang qui coulait de sa blessure. Elle l'avait oublié , la curiosité la tenta; elle ouvrit le portefeuille, il contenait une lettre et le portraitd'un homme d'environ quarante ans. La lettre était ainsi conçue:

« Des affaires imprévues m'empêchent de vous « remettre moi-même aujourd'hui ce portrait. V^ous a m'avez paru y attacher tant de prix! Je vous l'en- « voie. Par cette marque de confiance, jugez de « mon amour et si je mérite votre cœur. Demain, « rien ne pourra m'empécher de me rendre près ce de vous; rien, quand il s'agirait d'une couronne. V Adieu, votre fidèle pour la vie, R »

Ce portrait! ces traits si nobles! Le style de ce l)illet! Quel mystère! dit la comtesse. Et Wenzel!

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ces manières distinguées, ce maintien décent, cette éducation soignée! Mes pressentimens ne m'ont donc point trompée! Non, ce n'est point un simple ouvrier. Tout annonce en lui une noble extraction... Pourquoi fuir...? Pourquoi ce silence? Me voilà dépositaire de son secret, à son insu; je l'ai violé. Son secret!... Que sais-je? Qui éclaircira mes doutes ?L'interrogerai-je?

Quelques instans la comtesse céda au sommeil. A son réveil ses perplexités se lenouvelèrent. Que faire du portefeuille? Elle appela Czernowick, sous prétexte d'avoir de lui-même des nouvelles de Wenzel. Il avait eu une nuit très-agitée; cependant on ne le croyait pas en danger.

— Tenez, lui dit-elle, remettez-lui son portefeuille qui est tombé entre mes mains dans le fatal moment où il fut frappé. J'ai des raisons pour qu'il l'ignore. Dites-lui que vous venez de le trouver dans ses vétemens. Pas un mot de plus.

Czernowick remplit fidèlement sa commission. En faisant un effort pour prendre rapidement son portefeuille, Wenzel demanda: l'avez-vous ouvert ?

— Vous pouvez être tranquille, répondit Czernowick, j'ai eu long-tems toute la confiance de feu M. le baron; jamais je n'en ai abusé.

— Pardon, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser.

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— Ce n'est rien, ce n'est rien. Tranquillisez- vous, ne pensez qu'à vous guérir.

— Et madame la comtesse?

— Elle vient de m'envoyer chercher pour savoir de vos nouvelles ; quand vous serez un peu mieux , elle viendra elle-même.

— Ah! dites-lui combien je souffre du mal que je lui fais.

Lorsqu'on fut sans inquiétude sur Wenzel, et qu'il eut repris quelques forces, il fut permis à ses amis dele voir. Christophe et Gehrard étaient souvent auprès de son lit, Catherine l'honorait aussi de ses visites; leurs soins, réimis à ceux de l'art, l'eurent bientôt rétabli.

Un jour qu'il était seul avec la comtesse , et qu'elle déplorait le coup qui l'avait frappé. — Peutêtre regret terai-je, lui dit-il, cet état de souffrance pendant lequel vous avez daigné me donner des marques si touchantes d'intérêt. En recouvrant ma santé, je crains de perdre un bien mille fois plus précieux pour moi.

— Soyez sans crainte. Mon cœur saignera longtemps du coup qui vous fut porté. Fatal accident ! c'est moi, moi seule qui en suis la cause.

— Fatal ! répéta-t-il; ah! je lui dois le plus heureuxmoment de ma vie. Lorsqu'aux accens de votre voix, je repris connaissance, et que je sentis mes mains défaillantes dans les vôtres, je vous dis qu'à

ce prix il serait doux de mourir. Je le pensais. Le ciel ne l'a pas permis; quels sont ses desseins? Vousmême , vous ne le voulûtes pas. Ne pouvant me venger, car je sais tout ce qu'osa votre héroïsme , vous daignâtes repousser de mon sein le froid glacial de la mort.... Madame, pourquoi m'avez-vous rappelé à la vie ?

— Le sentiment de l'humanité.... la soif de la vengeance.... vous assassiner!... une personne de ma maison.... près de moi.... c'était me frapper moimême.

— Madame, je le redirai toujours : qu'il m'eût été doux de mourir....!

Catherine rompit brusquement l'entretien et se retira.

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