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CHAPITRE CINQUIÈME

Catherine alla descendre, à Prague, chez son irère , André Schlick, grand-juge et directeur du conseil privé, Bohème dans l'âme, zélé Utraquiste, opiniâtre dans ses desseins, courageux, également propre aux armes et aux affaires. Elle lui présenta son fils et Wenzel. Il accueillit assez cavalièrement le gouverneur-secrétaire; quant à Christophe : — 3Ion neveu, sois le bien-venu, lui dit André. En attendant que ta tète mûrisse, la patrie aura besoin de ton bras. Te voilà beau garçon et grand comme un homme! l'uniforme t'ira à merveille. Après lui avoir fait diverses questions auxquelles Christophe répondit facilement et sans embarras. — C'est I. 8

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bon , je vois que tu as profité avec ta mère. La plupart des gentilhommes se croient exempts d'apprendre. C'est une grande erreur : né dans un rang élevé , il faut s'en rendre digne. Nous vivons dans des temps où l'homme doit payer de sa personne. Monsieur le page-sous-lieulenant, tu seras présenté au roi quand il lui plaira de te recevoir. Il est si occupé!.... Va voir l'appartement qui t'est destiné, et t'y établir avec ton gouverneur. Ensuite André s'entretint long-temps avec sa sœur , de leurs affaires privées et des affaires publiques.

Pendant ce temps-là Rodolphe, roi de Bohême, empereur d'Allemagne", venait de se lever. Suivant son usage, après un quart-d'heure de conversation avec son confesseur Balbinus, provincial des jésuites, il était allé à la messe ; on remarqua qu'il avait l'air moins sombre qu'à l'ordinaire. Tandis qu'il sortait de sa chapelle, une sorte de contentement intérieur semblait se peindre dans ses traits. Rentré dans ses appartemens : — Bonne nouvelle, dit-il à son favori Waldbourg, Tycho- Brahé accepte mes offres , et m'écrit qu'il va partir; il doit être en route.

— Sire, je vous en félicite, c'est une excellente acquisition.

— Je le crois bien , j'aurais donné à mon frère le roi de Danemarck, un cercle de mon royaume. 11 chasse ce grand homme de ses états , et le jette

dans mes bras. Voilà un coup de bonheur; depuis long-temps , il ne m'en était pas arrivé un pareil. Je ne l'avais pas lu dans les astres.

— Et moi, qui ne me flatte pas d'y lire aussi bien que vous, il n'y a pas un mois que j'avais vu là , du côté du couchant, une étoile qui jetait un éclat extraordinaire; elle semblait chaque jour s'approcher de Prague. Évidemment il y avait dans cette aparition un sens caché; ce mystère, que je ne pouvais concevoir, est inain tenant éclairci.

— Ce pauvre Tycho-Brahé, il m'écrit la lettre la plus touchante: extrêmement flatté, dit-il, de l'honneur que je lui fais , il ne peut s'empêcher pourtant de regretter sa patrie; il est, malgré l'injustice de Christiern, pénétré de reconnaissance pour les bienfaits qu'il a reçus du feu roi Frédéric.

— J'ai toujours craint que quelque prince ne vous l'enlevât.

— Je lui ai fait un pont d'or.

— On est si jaloux de la renommée que votre majesté s'est faite dans les sciences , surtout dans l'astronomie!

— Tu crois ?

— J'en suis sûr; c'est tout simple. Par exemple, tout le mérite du feu roi Frédéric était d'avoir protégé Brahé. Cet astre lumineux jetait quelque éclat sur son maître et son pays. Maintenant il retombe dans les ténèbres.

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— Tu es nu peu trop sévère, dit Rodolphe eu souriant, Frédéric lui donna l'ile de W'een et une grosse pension; je la double, je lui ferai bâtir un obseivatoire magnifique, et je le logerai dans mon palais. Quel est le prince dont il eût pu préférer la faveur à celle du roi de Bohème , de l'empereur d'Allemagne? Tu lui feras préparer quatre chambres; le plus près possible de mes appartemens. Quelle gloire pour moi , d'avoir le premier astroîue de l'Europe!

— Ajoutez ,sire, grand chimiste, bon médecin, poète agréable.

— Oui, je sais tout cela; mais avant tout astronome, car l'astronomie est une science...

— Qui ne convient guère à un roi, dit en entrant et précédé par un son aigu de grelots, un personnage ainsi costumé: pourpoint et haut-dechausses de drap mi-partie noir et rouge, un petit manteau jaune, sur le dos un aigle éployé en soie noire, bonnet pointu, bleu, blanc et vert, bordé de fourrure; bottes en veau fauve, ceinture en cuir noir à laquelle pendaient une marotte, un sabre de bois et un petit cor. C'était Hanusch , le fou de sa majesté.

— Encore, lui répliqua Rodolphe.

— Oui, je vous le dis , et je vous le répéterai jusqu'à satiété : cette manie-là vous perdra. Tandis que vous regardez dans le ciel avec vos lunettes,

vous ne voyez pas ce qui se passe autour de vous. 11 vous arrivera comme à mon malhenreux cousin. Il s'endormit hier sur sa charrette ; trois fripons , sans l'arrêter, ont dételé tout doucement les chevaux; tandis que l'un d'eux les emmenait, les autres ont traîné la charrette jusqu'au coin d'un bois et ont disparu ; le cousin s'est éveillé et s'est trouvé sans chevaux.

— Belle comparaison !

— Pas si béte.

— Tu en conclus ?

— Que quelque jour, pendant que clignant les yeux pour découvrir au ciel je ne sais quoi , le roi de Bohême oubliera son trône, on lui volera les plus belles pierres de sa couronne.

— Hanusch ! c'est trop fort!

— Sire, c'est un fou qui parle, dit Waldbourg d'un air de dédain.

— Fou, fou, tant que vous voudrez, reprit Hanusch ; mais il est tel fou qui dit parfois de grandes vérités : les bons chiens couchans de cour se gardent bien d'aboyer pour avertir leur maître ; ils rampent à ses pieds , et lui lèchent ses bottes.

— Hanusch! s'écria Rodolphe en colère. Waldbourg s'approcha de lui pour le calmer.

— Eh bien! ne vous le disais-je pas, reprit Hanusch: voyez comme il vous cajole ; fou je suis, fou je roslerai; et tant que j'aurni ma charge,

j'userai de mes privilèges. Mon devoir n'est pas de vous faire toujours rire. Allons , mon cher Rodolphe, faisons la paix.

— Ce drôle-là! il faut toujours qu'il finisse par avoir raison , répondit le roi apaisé.

— Du moins cela ne vous coûte pas cher; car, excepté le chétif traitement que vous me donnez, et ce costume bizarre dont vous m'avez affublé.... à votre service, il n'y a pas de l'eau à boire. Je vous assure que ma femme et moi nous regrettons le temps où nous faisions , elle la cuisine aux noces de village, et moi de l'esprit en ma qualitédeplumpatsch ( bouffon aux noces ). Vous le savez, je ne suis pas avide; mais, en conscience, convient-il à un grand roi , qui nage dans les richesses , de laisser presque dans la misère l'honnête homme qui lui désoppillela rate?

— Nous verrons, nous verrons....

— C'est tout vu; dites seulement : je te donne de plus loo reichsthalers , vingt mesures de seigle, et une bariqne de vin de Melnick.

— J'en parlerai à mon trésorier.

— Vous n'êtes donc pas le maître? en ce cas, je vous remercie. Ces messieurs-là, quand on ne leur graisse pas la patte....

— Allons! vas-tu recommencer? ta mauvaise langue n'épargne personne.

— Vous savez bien les 1 5o thalers que vous

lui aviez ordonné de compter à la petite Pepi....

— Que veux-tu dire?

— Oui, oui, la fille du meunier de Saint- Yvan. Eh bien! il lui en a retenu 20. Elle les avait pourtant bien gagnés. Je l'ai rencontrée qui pleurait, elle m'a tout raconté; elle comptait sur la somme entière pour sa dot.

— Ce n'est pas possible!... il n'y a pas un mot de vrai.... Pepi.... c'est un conte.

— Allons , soit ; Hanuscb , mon ami , tu dois tout voir et n'avoir rien vu. Est-ce aussi un conte, que vous faites venir à grands frais un Danois , un certain Tich.... Ticho...? Encore un de ces grands esprits, à qui le plancher des chèvres ne suffit pas, et qui se perdent dans les nues.

— Halte-là, je te permets de dire sur moi tout ce que tu voudras ; mais le premier génie du siècle !

— Nous n'en avions déjà que trop ici de cette espèce! Un homme que le roi renvoie de ses états ! Voilà un roi! au Diable l'astronomie et les astrologues! ces gens-là ne font pas venir un grain de blé de plus. Dix chiens danois vous auraient rendu plus de services , et ne vous auraient pas tant coûté.

— C'en est trop ! va-t-en !

— Oui, oui, je m'en vais. Aussi bien, je ne suis pas en train ce matin. Vous me retrouverez dans l'écurie où je vais disposer les chevaux de votre majestéàla recevoir poliment; nous y tiendrons conseil;

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nous y reprendrons notre conversation. Les pauvres bétes , si elles pouvaient parler !

— Allez, allez, dit Valdbourg, vous serez bien là, Equus et mulus quibus non est intellectus.

— Il en est, riposta Hanusch, qui ont pi us d'esprit que certains conseillers, et vous le prouvez, mon favori; car vous n'ignorez pas que votre maître et le mien fait ses délices de la société de ces bétes chevalines. Adieu! sire, au revoir!

— Vit-on jamais tant d'insolence ? dit Waldbourg. Un drôle que vous avez daigné tirer de la boue, pour l'approcher de votre personne sacrée ! et qui abuse à ce point !

— Que veux-tu? c'est, comme il dit, le pnvilége de sa charge. Il faut bien le supporter. Cela ne tire pas à conséquence; c'est un fou. Parmi toutes ses impertinences, il y a pourtant parfois des éclairs de bon sens. Ce fut un grand trait de sagesse que la création des fous à la cour des rois : seuls ils dérident le front soucieux de leurs majestés, seuls ils font entendre à leur oreille l'accent sévère de la vérité.

— Sire, les fous ne sont pas ses uniques organes. J'ose aussi vous la dire. Permettez-moi donc de n'être pas de votre avis. L'établissement des fous remonte aux temps de barbarie, et, si je ne me trompe , je crois fort qu'il eut lieu d'aboid })Our doinier à quel(|ue prince , né ou de\euu \\\\-

bécile, un être qui se mît en harmonie avec celle infirmité. Ensuite, cela devint à la mode , et les rois eurent des fous , comme ils ont des chiens et des chevaux , des oiseaux et des ménageries; des bouffons dont on tolérait quelques épigrammes,en échange des railleries continuelles dont ils étaient les plastrons. Mais on ne leur permit jamais de sortir de certaines bornes, ni encore moins de régenter les princes, et d'outrager la majesté royale. Maintenant cette institution, si j'ose lui donner ce nom, est partout tombée en désuétude. Elle contraste avec nos lumièreset nos mœurs, avec le respect du au roi et la dignité du trône. Seul, en Europe, ne purgerez-vous pas votre cour de cette tache qui nuit à sa dignité, qui en ternit l'éclat? Les ambassadeurs étrangers murmurent d'y rencontrer un saltimbanque qui approche plus facilement qu'eux de votre majesté; et les envoyés des rois d'Orient, que nous regardons comme des barbares, s'étonnent eux-mêmes de la voir tolérer ce scandale,

— Il y a du vrai dans ce que tu dis là , et , du côté plaisant, mons Hanusch est bien un peu usé: ses saillies ne font plus guère d'effet sur moi. Du cùté sérieux, il a contracté l'habitude d'une licence qui met souvent ma patience à de rudes épreuves; mais il me montre un véritable attachement. Celui-là, il m'aime pour moi. Les vrais amis sont

si rares!.... J'y penserai... Va faire toutes les dispositions nécessaires pour recevoir dignement Tycho-Brahé.

Le docteur Jessenius entra: — Bonjour, docteur, lui dit le roi. Comment vont les affaires en Hongrie?

— Sire, vous avez un ennemi qui vous menace bien autrement que les Turcs. Il est à vos portes , il vous assiège de très-près , et, comme toute votre puissance n'est pas capable de le vaincre , je vous conseille de lui céder la place.

— Moi! je fuirais! j'abandonnerais ma capitale, ma résidence ! Et quel est donc cet ennemi si dangereux?

— La peste, sire.

— La peste ! comment? n'ai-je pas donné des ordres? Que font donc les officiers de la couronne , mes conseillers? Qu'on appelle Rumpf , Trautsamb, Hanniwald , Strahlendorf?... Vous-même, docteur, et votre confrère de Boodt, ne vous ai-je pas chargés d'employer tous les moyens de fart pour arrêter les ravages de ce fléau ? Et ensuite, mon frère Mathias et mes cousins les arcliiducs disent que je néglige le gouvernement de mes élats! Que les rois sont à plaindre! Enfin , que faire?. Où est donc la peste?. 3Iais parlez donc, docleur ! est-elle au Hradschin? Où aller? quand faut-il partir? répondez donc! le danger est, dites-vous, imminent, et vous êtes là immobile et tianquillo.

— Sire, j'attendais que vous me permissiez d'achever ce que j'avais à vous dire. Dans cette affaire, il n'y a personne de coupable, ni vos médecins, ni vos ministres, ni votre majesté. La peste afflige en ce moment plusieurs parties de l'Europe, depuis Hambourg jusqu'à Lisbonne, et personne ne s'avise d'en accuser le gouvernement. Le Ciel l'a voulu.... Lorsqu'il s'en est manifesté des symptômes en Bohême , on a fait tout ce qui était humainement possible pour en préserver la capitale. Elle yapénétré malgré tous les efforts; on ne néglige aucune précaution pour empêcher son foyer de s'étendre; mais on ne peut répondre de rien. La prudence veut que votre majesté pourvoie à sa sûreté, et c'est mon devoir de l'en prévenir.

— A la bonne heure...'. Eh bien! messieurs, dit le roi, s'adressant à ses officiers et conseillers qui arrivaient, vous voilàbien calmes, et la peste nous cerne de toutes parts. Vous n'avez donc ni femmes, ni enfans, vous n'avez donc plus de roi, ni d'empereur? Attendez-vous que la contagion soit dans mon palais? Se tournant vers Trautsamb, grandmaréchal de cour : faites de suite toutes les dispositions pour mon départ ; et versRumpf , grandchambellan : prévenez les ambassadeurs , que je quitte ma résidence. »

— Mais, sire, répondit Rumpf, où va votre majesté?

— Sire, continua Trautsamb, votre majesté veut-

elle bien me faire savoir sur quelle roule j»< dois établir les relais ?

— Et nos chancelleries? ajoutèrent StrahlendoH" et Hanniwald.

— Eh bien! docteur, demanda Rodolphe , qu'en pensez-vous? Irai-je à Vienne, à Pilsen , à Karlstein ? C'est cependant bien désagréable de renoncer à ses habitudes, à ses commodités, d'interrompre ses occupations et ses travaux, de se séparer de ses collections, de ses instrumens. Allons, docteur, répondez donc !

— Sire, dit Rumpf, je vois bien que le docteur craint de compromettre sa responsabilité. Eh bien! moi,jeprendsla liberté déconseiller à votre majesté d'aller d'abord à Karlstein; là , je crois que nous pourrons défier la peste. Elle n'est jusqu'à-présent quedansia villedes Juifs, et chez quelques manans du voisinage; si elle s'étend parmi les chrétiens et les nobles, alors , c'est différent, votre majesté jugera si elledoit aller plus loin.

— Ainsi donc, à Karlstein , dit le roi; et chacun courut faire ses préparatifs.

Jessénius était resté le dernier, et demanda à l'empereur s'il devait le suivre.

— jNon, répondit Rodolphe , j'emmènerai de Bootd. Vous, je vous donne une mission de confiance, demeurez pour recevoii Tvclio- Brahé.

— Quoi?

— Je l'attends à tout moment.

— Sire,je vous remercie,votre majesté ne pouvait me faire une plus grande faveur. Un si grand homme! Il doit arriver..?

— A tout moment. Il entre à mon service , et logera provisoirement dans mon palais. Prenez bien garde à la peste! Et au moindre danger... vous m'amènerez Tycho-Brahé dès qu'il sera arrivé. Nous avons un petit observatoire à Karlstein. la situation est magnifique. Nous commencerons tout de suite. Allez, docteur.

Neuf heures venaient de sonner, le pansement des chevaux était depuis long-temps fini, les palfreniers et les écuyers attendaient à leur poste, et Rodolphe n'avait pas encore paru. On ne concevait rien à ce retard. — C'est singulier , disait l'écuyer Schimmel, il faut qu'il y ait sur le tapis quelqiie grande affaire d'état.

— Oui certainement, répliqua Hanusch, un tableau, une pendule, une pierre gravée, quelque joujou, que David Bunzl lui aura apporté. Il fait tout aussi bien, Rodolphe, de passerainsi son temps, que de venir tous les matins le perdre ici avec des chevaux; les pauvres bétes ne savent pas plus que tous ces brimborions , que sa majesté daigne s'occuper d'eux.

— Ne vous y trompez pas , dès que le roi paraît.

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mes chevaux dressent les oreilles, hochent la tête, et frappent du pied.

— Je ne leur croyais pas le nez si fin. Est-ce que par hasard les rois ont une autre odeur que vous et moi ? Un cheval , dès qu'il a mis le pied dans une écurie royale, devient-il aussi courtisan?

— Je ne puis pas bien vous l'expliquer; mais il est certain qu'ils reconnaissent sa majesté.

— Je crois qu'ils reconnaissent encore mieux les palfreniers, quand ils leur apportent l'avoine... Quelle est cette figure que j'aperçois là-bas ? elle est toute nouvelle pour moi.

— C'est un Bavarois , le baron Reichberg. Il a pris le costume de palfrenier pour voir incognito leroi, qui, comme vous le savez, n'est visible qu'ici.

— Eh bien ! grand fainéant, dit Hanuschens'approchant de lui, qu'est-ce que tu fais donc là les bras croisés et droit comme une quille? ]Ne vois-tu pas ces stalles qui ont besoin d'être nettoyées? Allons , prends la pelle et le balai! Vite, a l'ouvrage! tu n'es pas digne de manger le pain du roi.

— Monsieur!

— Comment, ce drôle-là raisonne, je crois. Sais-tu à qui tu parles ? Tu manques de respect à un homme de la cour!

— Monsieur, je ne suis pas... je suis...

— Eh bien! maraud, es-tu palfrenier, ou ne Testu pas?

— INon , je ne le suis pas , je suis gentilhomme.

— En vérité, interrompit Hanusch, ici, dans cet accoutrement, tout le monde s'y serait mépris comme moi. Mon cavalier, ne prenez pas cela en mauvaise part, il y a d'honnêtes gens partout.

— Mais on ne trouve pas partout des gens honnêtes. Puis-je savoir quel rang vous avez à la cour? J'ai beaucoup voyagé, et je n'ai encore vu nulle part une figure aussi originale, et un costume aussi grotesque.

— Original! ne l'est pas qui veut; nos antichambres sont pleines de mauvaises copies, et le grotesque me va beaucoup mieux qu'à certaines gens une dignité empruntée.

— Vous me paraissez facétieux.

— C'est mon métier.

— Seriez-vous par hasard...?

— Le fou du roi, vous l'avez deviné.

— Enchanté de vous connaître. Je ne suis pas ennemi de la joie. Voulez-vous me faire le plaisir de dîner aujourd'hui avec moi.

— Vous êtes bien bon. Volontiers. Où?s'il-vousplaît,

— 4 la Maison-Rouge , à onze heures.

— J'aurai cet honneur-là.

Une voix se fit entendre et excita l'attention générale; c'était le grand écuyer. — Après dîner, dit-

il, le roi part pour karlsteiii. Qu'on prépare six carrosses, douze chariots , et trente chevaux de selle. Aussitôt chacun se mit en devoir d'obéir.

— Je ne m'attendais pas à celle-là, dit Hanusch au grand-écuyer. Quelle lubie s'est donc emparée du roi? Comment! depuis trois mois il n'est peutêtre pas sorti trois fois de son palais pour aller passer seulement quelques heures à Bubenetsch et à Brandeis , et le voilà qui prend subitement la résolution violente d'aller s'établir à Karlstein ! O ciel! qu'est-il donc arrivé? La Moldau est-elle tellement enflée qu'elle menace d'envahir le Hradschin? Les Turcs sont-ils déjà à Kolin? Les Hussites sontils ressuscites ?

— Pire que tout cela.

— Mon Dieu! vous me faites mourir de peur.

— La peste, Hanusch, la peste est à nos portes.

— Ce n'est que cela? Voilà bien du bruit pour peu de chose. Dieu merci! nous ne manquons pas de médecins, ni de remèdes.

— Il n'y en a point contre cette contagion.

— Qui vous l'a dit? des ânes! Laissez-moi faire, je m'en vais bien parler à Rodolphe.

On entendit ouvrir la porte du petit escalier qui descendait du château dans l'écurie; une voix de stentor, qui fit retentir les voûtes , imposa silence en annonçant le roi.

Rodolphe parut, il s'arrêta sur une espèce de

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balcon, regarda d'un fiir soucieux bêtes et gens, commença à descendre, éternua; Hanusch, des écuyers, quelques chevaux éternuèrent aussi; le roi se moucha, et continua à descendre lentement l'escalier. Quand il fut tout en bas: — Qu'ya-t-il de nouveau? dit-il au grand-écuyer qui s'était avancé au-devant de lui.

— Rien , sire , tout est en ordre.

— Comment se porte la petite Saxonne?

— Sire, la voilà là-bas, elle s'est rendue, dit-elle, aux ordres de votre majesté.

— Comment, à mes ordres! la jument bai?

— Je croyais que votre majesté parlait de cette jeune fille...

— Etes-vous fou ?

— Me voilà, dit Hanusch en se présentant de vant le roi.

— Qui t'appelle ? je n'ai que faire de toi à présent.

— Je ne suis pas sourd , je me suis entendu nommer.

Rodolphe, continuant sa revue, s'arrêta à une stalle, et s'adressant à un palfrenier, lui dit : — Qu'a donc le Hongrois? 11 est bien maigre; serait-il malade?

— ^'on, sire, répondit le grand-écuyer, c'est son tempérament.

— Ne voyez-vous pas qu'il ne mange pas seul ù

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son râtelier? dit Hanusch. Ils sont de bonne pâte, les Hongrois! celui-ci partage sa ration...

— Tais-toi , reprit l'empereur avançant toujours, faisant des questions de la même espèce, s'approcliant de quelques chevaux qu'il affectionnait le plus, les sifflant et les caressant. Hanusch le suivait, sifflant aussi, se mêlant de la conversation et ne perdant pas une occasion de faire une épigramme sur les palfreniers et les écuyers, qui étaient les premiers à s'en moquer et à en rire.

Rodolphe arriva près d'une jeune fille, blonde, aux yeux bleus , éclatante de fraîcheur et de beauté. Il s'arrêta; toute sa suite fit quelques pas en arrière, excepté Hanusch.

— Comment t'appelles-tu ? lui demanda Rodolphe.

Hanusch, tirant le roi par le bout de son manteau : — Prenez-donc garde ! ne voyez-vous pas qu'elle a la peste ?

L'empereur continuant; — D'où es-tu? quel âge?

La fille ne répondant pas, par timidité, Hanusch lui prenant le menton , lui dit : — Allons, la belle, puisque sa majesté n'a pas peur de vous , levez donc les yeux, et répondez.

— Sire... je suis... je m'appelle... Angéla, native de Pirna ; j'ai seize ans.

Rodolphe Tayaut considérée pendant quelques

minutes, lui donna, en passant devant elle, un petit soufflet sur la joue, ce qui avait, de la part de sa majesté, autant de signification que le sacrement entre gens ordinaires.

Quand Rodolphe fut au bout de l'écurie, il revint d'un pas lent, le regard vague, ne parlant à personne, murmurant entre ses dents quelques mots qu'on ne comprenait pas ; au bout de l'écurie il se tourna, et resta quelques momens immobile, se retourna, monta l'escalier et sortit. C'était tous les jours la même chose.

— Qu'est-ce que j'apprends donc, lui dit'Hanusch qui le suivait, vous avez peur de la peste? vous quittez la ville, votre palais? Vous avez des ennemis bien plus formidables. Et sans aller plus loin, tenez, là, en vous...

— Eh bien! monsieur le réformateur, pour que je puisse avec plus de sûreté recevoir vos leçons, je vais à Karlstein ; vous y viendrez avec moi et à cheval.

— Sire, vous savez bien que je ne puis aller qu'en voiture ou en charrette.

— A. cheval , te dis-je.

— Vous voulez donc me faire tuer.

— A cheval!... ou je te renvoie.

— Restez, croyez-moi , pour qu'un autre, qui n'aura pas peur de la peste, ne vienne pas pendant votre absence s'établir dans votre palais.

Aces mois, Rodolphe fronça le sourcil et devint pensif.— Vous avez une bande de médecins, continua Hanuscb, les uns disent que c'est la peste, les autres une simple épidémie. Je parie qu'il n'y a lien du tout. Mettez un de ces grands docteurs en faction à chaque entrée du palais, avec la consigne de toucher toute personne qui se présentera pour y entrer.

Rodolphe ne repondit rien, arriva dans son palais et fit sa tournée dans les ateliers d'alchimie, d'horlogerie et de peinture. Il était assis depuis une ilemi-heure dans le dernier, immobile, en silence, ne regardant rien, comme absorbé dans ses pensées. Un chambellan entra pour lui rappeler qu'il était attendu depuis une heure par don Balthazar Zuuiga, ambassadeur d'Espagne, auquel, depuis deux mois , on assignait diverses audiences sans qu'il pût être reçu. L'empereur ne dit mot , saisit un gros pinceau qui était auprès de lui sur une table, le jeta à la tête du chambellan qui s'enfuit; il se remit ensuite sur son fauteuil.

— Mon cher, dit le chambellan à Hanusch qui rôdait dans le corridor, allez donc dire au roi qu'on l'attend dans la salle des ambassadeurs.

— Pas si bête! répondit Hanusch. ,1e me le rappellerai long-temps , pour l'avoir troublé dans ses rêveries, il me lança un vase d'argent (|ui m'aurait tué s'il m'avail allrapé. Mais je ne perdis j)oint la

tète, je ramassai le vase et je l'emportai en remerciant sa majesté.

Il vous le laissa?

— Oui; il a parfois des accès de générosité. C'était unejustice. Il n'est pas si méchant qu'il paraît. Il faut savoir le prendre. D'ailleurs , dans l'atelier de peinture il n'y a pas de vases d'argent.

— Vous pouvez vous permettre bien des choses que d'autres n'oseraient...

— Dans ces momens-là, il ne connait ni père ni mère, ni affaires ni ambassadeurs... Nous allons partir pour Karlstein, allez dire au patient, qui attend son audience, de revenir dans trois mois.

— C'est consolant.

Rodolphe sortit enfin de sa léthargie, se leva, parcourut la salle, regarda les tableaux, dit quelques mots à Jean Van-Asch, son premier peintre. Onze heures sonnaient, on vint l'avertir que son dîner était servi ; il s'5 rendit, et à la ville comme à la cour, chacun se mit à table.

Hanusch courut à la Maison-Rouge où l'attendait un bon dîner. Comme tous les baladins qu'on invite, il fut obligé de payer son écot en amusant paile récit de son histoire le baron Rechberg. Du reste la vanité du fou n'y trouvait pas mal son compte ; il ne se fit donc pas beaucoup prier.

— Fils d'un honnête paysan, Richteràe sa commune, dit-il, je fis de bonnes études à Prague, et

je pouvais me pousser à tout; mais mon père qui était jovial me procréa bouffon , et cette qualité , qui me donna tant de succès dans les écoles, me cassa le cou dès que je parus dans le monde. Parce que je voyais les choses du côté plaisant, et que, nouveau Démocrite,je riais de tout, les Héraclites, qui sont en grande majorité, disaient que je n'étais bon à rien, et que j'étais un fou. On le répéta tant que le nom m'en resta. Je me présentai partout, je fus partout repoussé. Admis comme scribe dans un greffe criminel, j'en fus chassé au bout de quelques jours, parce que mes saillies, disait-on, ne permettaient pas aux juges de conserver leur gravité , et que tout juge qui se déride est disposé à la compassion. Je postulai l'emploi de sacristain en second à la cathédrale ; on m'assura qu'avec de la conduite et la protection des chanoines, je pourrais espérer une place de clerc. Je croyais qu'une fois le pied dans le clergé mon sort serait assuré. Le chapitre me renvoya après deux semaines , parce que ma figure seule causait aux fidèles des distractions contraires à la dignité de l'église et au bien de la religion. Je passai chez les révérends pères jésuites, qu'on disait moins scrupuleux; ils prétendirent, après inavoir essayé quelques jours, que l'ordre ne pouvait tirer aucun parti de moi, parce que j'étais bavard, et qiie je ne savais pas me contrefaire. J'appris que le cardinal Dietrichstein avait

besoin d'un secrétaire, j'avais une jolie ëcrilure; je lui fis offrir mes services par une baronne de ses amies , il les accepta. Un jour, après diner , le cardinal me dictant une lettre, me regarda; il lui prit un fou rire. Sa digestion en fuftroublée, un instant on le crut mort. Je fus congédié. Tout autre que moi aurait maudit son sort, je me retirai gaîment dans mon village, mon père, avec sa jovialité, avait conservé sa santé et dérangé sa petite fortune. J'étais honteux d'être à sa charge. La place de magister vint à vaquer, je l'emportai au concours. J'avais un petit traitement enargent et en denrées, avec un assez bon logement. L'homme n'est pas fait pour vivre seul , je me mariai. J'épousai la fille de l'aubergiste de Lodenitz, qui savait parfaitement la cuisine; elle fit des repas de noces. On prétendit qu'elle dérogeait à la dignité du maître d'école, son mari. Je laissai dire, persuadé qu'il y a autant de mérite à bien alimenter le corps, qu'à bien nourrir l'esprit. J'étais invité à tous les repas, et par mes saillies j'y amusais les convives autantet mieux que le Plumpatschew titre (|ui était vieux et usé. Il mourut, je le remplaçai; on venait me chercher de toutes parts pour égayer les mariages. Toutes ces industries ne me rapportaient pas mal; je me voyais dans une jolie situation, et je croyais que cela durerait toujours. Mais, ô ihconstance de la fortune ! j'eus des envieux ;

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qui n'en a pas ? Un amateur convoitait mon école , me dénonça, m'accusa de faire toutes sortes de métiers, de négliger mon devoir, de mettre de la gaîlé dans l'instiuction , et d'apprendre aux enfans à lire et à écrire sans les rompre de coups. C'était la vérité, je ne pouvais ni la nier, ni me changer. L'archevêque de Prague me cita à comparaître, et pour m'éviter d'être destitué, me conseilla paternellement de donner ma démission. Je sacrifiai ma place à ma tranquillité. Le fou du roi, grand mangeur, mourut d'indigestion. J'avais eu le bonheur de faire rire quelquefois Fritz, le valet de chambre de sa majesté; il se souvint de moi : je fus pris à l'essai, Rodolphe fut content, je lui plus, il me donna mon brevet. Quoique déjà dans un âge nuir, il était encore assez dispos; il aimait le mouvement, le beau sexe; il se montrait quelquefois en public; il combattait même dans les tournois; sans être gai, du moins il n'était pas mélancolique, .l'avais alors du bon temps. A. présent , quelle différence ! Pour l'amuser je ne sais plus comment m'y prendre. Il ne veut pas rire, il ne le peut pas, il s'attriste de tout. On dirait qu'il met son bonheur à se rendre malheureux. Mon emploi est presque inutile. Qui sait combien de temps je le conserverai, si même il durera? Les fous comme moi passent de mode. La folie resle, mais sombre et atrabilaire. La ma-

LA BOHEME. Ifî.l

Vadie me gagne , je suis sorti de mon caractère ; ne pouvant plus faire rire, je me suis»mis à gronder. A la cour, on ne va pas loin avec ces manières-là. Dixi.

En revanche , dès que le dîner fut servi, Hanuscli ne s'occupa plus que de manger, ne répondit que brièvement aux questions du baron de Rechberg sur la cour ; et, quand il fut bien repu, il s'essuya la bouche, jeta sa serviette, prit congé, et se rendit chez sa femme pour lui faire ses adieux et prendre son paquet de voyage.

— Allons vite, lui dit-il tout essoufflé, je suis harassé de fatigue. INous n'avons pas un moment à perdre.

— Qu'avez- vous donc fait ce matin ? lui demanda-t-elle.

— Comme de coutume , toutes sortes d'affaires: séance à l'écurie, dans les ateliers; conseils superflus, paroles inutiles, grogneries, réception d'un ambassadeur qui n'a pas été reçu.

— Qui te presse donc tant?

— La peste. Rodolphe en a peur; nous partons pour Karlstein. En vérité, on n'a pas le temps de vivre.

— Tu es bien à plaindre : gros , gras, rien à faire que boire, manger, amuser un roi et dormir. Rappelle-toi le temps où lu étais à Lodenitz, chétif magister, bouffon presque gratuit de toute la

contrée, trop heureux de trouver une noce de village, pour gagner un maigre salaire ^yec une grande dépense d'esprit.

— C'est vrai; mais j'étais libre, et maintenant... Et puis c'est décidé : on n'est jamais heureux à la cour. Ne le vois-je pas? Il n'y a pas un de ces grands seigneurs qui soit content de son sort. Et le fou du roi n'est pas beaucoup plus sage que les autres.

— Tant pis. Conserve bien ta place ; car si tu la perdais, que ferais-tu? de quoi vivrais-tu ? Fou disgracié, retournerais-tu dans ton village pour être honni , berné, baffoué?

— Oh! pour ça, jamais!

Il dit adieu à sa femme, embrassa ses enfans , et courut au Hradschin.

Tout y était en mouvement. Les fourgons étaient chargés, les carrosses attelés, les gardes et les éciiyers à cheval. Le peuple était rassemblé sur la place, devant la grande grille ; tout le monde était aux fenêtres, l'archevêque sur son balcon, sortant de table, s'essuyant la bouche avec sa serviette; et les Schvvarzemberg à la porte de leur palais enfumé. Il y avait un mois qu'on n'avait pas aperçu le roi, on ne savait s'il était mort ou vivant, on était curieux de le voir, comme une rareté; voilà tout. Il descendit le grand escalier, on le monta en voiture : elle roula, toiil le cortège l'accompagna,

OU le suivit; les spectateurs mâles otèrenl leurs chapeaux ou leurs bonnets sans rien dire; il n'eut pas l'air de s'en apercevoir; l'apparition seule de Hanusch à cheval dérida le peuple, qui n'avait pas grande envie de rire, et chacun s'en retourna comme il était venu, cependant avec la certitude que le roi n'était pas mort, et qu'il avait encore bonne envie de vivre.

Depuis le château jusqu'à la porte d'Augez, ce fut la même curiosité, le même spectacle. Les habitans bordaient les rues, les polissons couraient après Hanusch, et l'accablaient de risées, malgré les coups de fouet que de dessus sa haquenée il essayait de leur distribuer. En passant devant l'église de Saint-Nicolas: « Pères, dit-il aux jésuites rangés en file à la porte, vous qui êtes accoutumés à fouailler toute cette marmaille , veuillez m'en délivrer. » Il ne put s'en débarrasser que lorsqu'il fut sorti de la ville.

— Eh bien ! dit André Schlick à la comtesse, voilà ta présentation à tous les diables, j'en suis bien aise , tu resteras plus long-temps avec moi.

— J'ai bien envie de retourner à Friedland; je reviendrai quand Rodolphe sera de retour, puisque la peste est ici.

— La peste! s'il y a quelque épidémie, la mortalité n'atteint que les misérables. On ne cite pas un seul mort de marque. Je soupçonne que les con-

seillers de Rodolphe ont quelque intérêt à réloigner d'ici. On lui a fait peur, je ne serais pas étonné que son absence ne durât pas plus de cinq à six jours. S'il t'accordait ton audience Tu t'es annoncée , il faut attendre.

Catherine y consentit.

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