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CHAPITRE SIXIÈME

Les Bohèmes avaient une grande vénération pour Karlstein. Ce château, bâti parle roi Charles IV, leur rappelait des temps glorieux pour leur patrie. Après une longue suite d'orages, tranquilles au dedans, indépendans au dehors, ils devinrent, sous le règne de ce prince, une nation puissante.Dans leurs pays agrandi par des acquisitions se développèrent rapidement tous les genres de culture, de civilisation, de prospérité. Charles IV, accusé par les historiens allemands de s'être par des crimes ouvert le chemin du trône, d'avoir tenu d'une main inhabile les rênes de l'empire, rampé aux

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pieds de la cour de Rome , avili en Italie la majesté impériale, déshonoré son caractère par son avarice et ses exactions, est représenté avec raison par les historiens bohèmes comme le plus grand prince qui ait jamais régné sur leur pays, comme le véritable fondateur de cette monarchie.

Il y eut en lui deux hommes : le roi de Bohème ne mérita pas les reproches justes ou injustes faits à l'empereur. Ses torts envers l'empire tournèrent au contraire au profit de son royaume; il y dépensa en établissemens utiles, les trésors cpi'il avait de toutes parts accumulés. Dans ses institutions il montra un sens moral et un esprit supérieurs à ceux de son siècle; sous son long règne, l'agriculture s'étendit et se perfectionna; la culture delà vigne fut introduite; le commerce intérieur et extérieur protégé et encouragé; les brigandages des seigneurs furent réprimés; la propriété fut garantie; l'univei-sité de Prague fondée, la ville agrandie; un pont magnifique jeté sur la Moldau; la population du royaume s'augmenta; l'esprit national se forma et s'ennoblit.

Tels étaient les souvenirs que réveillait karlstein.

Charles IV avait eu deux motifs pour bâtir ce château. Il voulut élever une forteresse qui, d'après l'art militaire du temps, piit paraître imprenable, et contenir en sûreté la couronne, les autres joyaux du royaume, les documens et les privilèges les plus

imporrans du pays, enfin tous les trésors de cette espèce , également cliers à la nation et au prince. Il désira aussi se construire, non loin de sa résidence royale , un refuge où il put chaque année se retirer pendant quelque temps, laisser pour ainsidire le monarque à la porte , n'y introduire que l'homme, se livrer à des exercices religieux, et réfléchir dans le silence de la solitude. Karlstein portait l'empreinte des grandes vues de son fondateur et de sa magnificence.

Il y avait trois enceintes fortifiées , le logement du roi et de sa cour, cinq chapelles ou églises richement ornées ; celle de Sainte-Croix, renfermée dans une tour immense, haute de 121 pieds , contenait la couronne royale et les actes publics les plus précieux du royaume. Elle était décorée avec une pompe et une richesse dont les détails paraîtraient fabuleux. Par respect pour les reliques qui y étaient rassemblées, aucune femme, pas même la reine, ne pouvait passer la nuit à Karlstein.

Il y avait une garnison dans ce château. La garde en était confiée à un grand bourgrave, pris parmi les nobles du premier rang, des serviteurs éprouvés. Les plus grands personnages , les princes même, ne pouvaient y entrer sans la permission des étals, et qu'en compagnie de douze de leurs membres. Outre les sentinelles placées nuit et jour

aux portes, six surveillans circulaient toute la nuit, criant d'heure en heure: Z>^z/e, Odhrada, Dale \ Qu'on s'éloigne, qu'on s'éloigne du château!

Karlstein devait avoir un grand charme pour Rodolphe, dévot, superstitieux, amateur passionné de joyaux, de pierres, de peintures, et de tous les ouvrages de l'art. 11 fit de grandes réparations à ce château , lui rendit autant que possible son ancien éclat, et en était regardé comme le second fondateur. Il yallait très-rarement parce qu'il n'allait presque nulle part, et qu'il se tenait comme hermétiquement renfermé dans sa résidence de Prague.

Le Bourgrave , Joachim Kolovrat , instruit dès le matin que le roi allait se rendre à Karlstein, y accourut pour faire mettre tout en ordre, et l'y recevoir. IS'ayant point trouvé à son poste le concierge, qui s'en était éloigné un instant, il envoya chercher de suite le bourreau à Prague, et fil sur l'heure même exécuter à mort le délinquant.

Rodolphe arriva ; la première chose qui frappa ses yeux, ce fut le cadavre. — C'est par trop sévère, dit-il, après s'être informé des causes de cette exécution; Bouigrave, vous auriez bien pu m' épargner . ce spectacle.

— Sire, je suis responsable de la couronne; si je laissais violer ce dépôt sacré, je le paierais de ma tête.

— U a raison , disaient les barons bohèmes.

— Raison? reprit Haiiusch, dont le concierge était Fancien ami; le dépôt n'a pas même couru une minute le risque d'être violé. 3Iessieurs, si, à la centième fois que vous avez manqué à votre service, on vous eût coupé la tête, il n'y en a pas un seul parmi vous qui l'eût encore sur ses épaules.

C'était fait , il n'y avait plus de remède; on passa outre, chacun s'établit à sa place dans le château; le concierge fut oublié de tout le monde, excepté de Hanusch qui obtint pourtant du roi, des secouis pour sa veuve et trois enfans que la perte de leur père plongeait dans la misère. m id

Ce trait de Kolowrat en rappelait un ancien et beaucoup plus sérieux d'un autre bourgrave, Jean, duc de Troppau et de Ratibor, qui, par l'ordre du roi Wenzel avait attiré dans un guet-à-pens,à Karlstein, quatre des plus puissans barons, et les avait fait massacrer.

Personne ne voulait habiter la chambre où l'on montrait encore les taches de leur srv,s. Le fourrier du roi, par malice, y avait logé Hanusch. Il entra en fureur et courutchez Rodolphe. — Comment, dit-il, on veut me nicher dans la boucherie du duc de Troppau! je m'appelle aussi Hanusch,. mais je ne suis pas, comme lui^ passé maître bourreau. Dieu merci! je n'ai de ma vie fait de mal à personne. Depuis que je suis sorti de nourrice, j'ai bien mangé quelques douzaines d'oies, je n'ai pas

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à me reprocher d'en avoir tué une seule. Pour tous vos trésors je ne passerais pas une nuit dans cette caverne ; j'aimerais mieux coucher à la belle étoile, au haut de la grande tour. C'est une chambre bonne pour les bourgraves, passés , présens et futurs...

— Là là, calme-toi, mon pauvre Hanusch; ta colère me fait plaisir. Tiens, il y a ici, tout près de moi, un cabinet avec un mauvais lit; y seras-tu bien?

— Oh! oui, s'écria Hanusch en couvrantde baisers la main du roi. Malgré vos défauts, vous êtes encore, après moi, le plus honnête homme de votre cour.

Des députés de diverses villes du cercle de Béraun demandèrent à présenter leurs hommages an roi. Il refusa de les recevoir, disant qu'ils lui apporteraient la peste, et qu'il n'était venu à Karlstein que pour l'éviter.

— Comment, lui répartit Hanusch , vous ne ferez pas une exception en faveur de la capitale du 2erc\e, de la ville de Béraun , fondée par Tetka , la seconde fille de Krok, de cette ville que Charles IV', de glorieuse mémoire, aimait tant et qu'il appelait sa Vérone'^ que les hérétiques Zizka et Burian de Guttenberg ravagèrent pour la punir de son attachement à notre foi.

— Non, ces visages de Béraun me font peur.

— Le proverbe leur fait honneur. S'ils ont le visage rouge, c'est qu'ils ne craignent point le feu, et qu'ils fabriquent la plus belle poterie du royaume.

— Point d'exception. Je ne rece\Tai personne, il faudrait recevoir tout le monde.

— • Beau malheur, quand vous recevriez aussi ces pauvres vanniers de Kœnigsaal qui font de si jolis paniers pour les cuisinières de Prague.

Rodolphe tint bon.

Séparé de ses collections et de ses ateliers, il ne savait que faire de son temps et trouvait les jours bien longs. Sa visite du matin à l'écurie, quelques conversations sur la botanique et la minéralogie avec son médecin de Boodt, qui malheureusement ne se mêlait ni d'astrologie, ni d'alchimie j les lazzis de Hanusch , ne suffisaient pas pour remplir les journées du roi.

Il allait dans l'église de Sainte-Croix ou dans la chapelle de Sainte-Catherine , pour entendre la messe , et lorsquelle était finie , il y restait des heures entières livré à une sorte de mélancolie. Un jour qu'il était dans celte chapelle, Waldbourg vantait une vierge d'albâtre, et deux vieux prie- Dieu en bois , ouvrages des mains de l'empereur Charles IV. « C'est pourtant, disait-il à Rodolphe, un de vos plus illustres prédécesseurs qui a fait ces chefs-d'œuvre. La pratique des arts ne lui serpbiait

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pas au-dessous de la majesté royale ; et des gens envieux de votre gloire s'avisent de trouver mauvais que vous marchiez sur les traces d'un si beau modèle !

— Ajoutez donc, répliqua Hanusch, que ce grand prince, en occupant ses mains , écoutait les rapports de ses ministres , donnait ses décisions , et faisait marcher les affaires. » Et s'adressant à Rodolphe : « Taillez , si vous le voulez , de la pierre en du bois, brûlez-vous la barbe en soufflant sur vos fourneaux, ou gelez-vous de froid en regardant les étoiles ; mais avant tout, soyez roi, et gouvernez vos états !

— Tu as raison , répondit Rodolphe, en sortant de son assoupissement. Aussi bien le moment est venu de se montrer. Les Turcs font des progrès et les Utraquistes se remuent. A Vienne même... il se passe des choses... mon frère Mathias... qu'on envoie chercher Hanniwald et Sthralendorf... ! Est-ce qu'on se moque de moi? Ne suis-je donc plus roi de Bohême et empereur. 11 sortit, le regard enflammé, précipitant ses pas, et se renferma dans son appartement.

>Valdbourg eut qu<*lque inquiétude, les courtisans effrayés l'entourèrent , lui demandèrent : — Quest-il donc arrivé ? Le roi est hors deTuiniérne. »

— C'est cet homme-là, répondit-il, leur mon-

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trant Hanusch. C'est lui qui prend plaisir à tourmenter sa majesté et à lui suggérer des idées et des projets qui le feraient mourir. Et des regards menaçans se tournaient de toutes parts sur le fou du roi.

— Eh! Messieurs, soyez tranquilles ! leur dit- il , le roi n'en mourra pas. Je sais bien que j'y perdrai ma peine , mais cela soulage ma conscience.

Hanniwald et Stralilendorf, l'un Hongrois , l'autre Allemand, exerçaient chacun, sous le litre modeste de conseiller, toute l'autorité royale.

Les hauts fonctionnaires du royaume se partageaient en vertu de leurs charges les diverses branches du gouvernement. Hanniwald était de fait premier ministre. Strahlendorf, son bras droit, était principalement chargé de la police, de l'espionnage, de toutes les matières honteuses et secrètes. ^

Hanniwald avait cependant un ^rival dangereux dans la personne de Rumpf, grand-chambellan, qui, non content de ses attributions, aspirait aussi à gouverner l'état. Les deux conseillers arrivèrent àKarlstein.

— Me croyez- vous mort, leur dit Rodolphe avec humeur. Depuis que je suis ici je n'entends plus parler de vous. Où sont vos papiers ?

— Sire, répondit Hanniwald, nous les aurions apportés si nous avions su que telle était l'intention de

votre majesté. Elle n'ignore pas que, serviteurs zéle's et fidèles, nous avons toujours soumis à sa sagesse les grands intérêts de l'état, et que c'est par respect pous ses précieux moniens que nous lui avons épargné les détails fastidieux de l'administration. Cependant, si elle le veut, à l'avenir et dès demain. ..

— Oui, demain, sans faute, entendez-vous, je le veux.

En sortant de chez le roi, ils allèrent trouver Waldbourg. L'alarme était générale. Conseillers , courtisans, tous redoutaient une révolution à la cour. Tout était perdu si Rodolphe persistait dans sa résolution. Il fallait commencer par chasser Hanusch....

— Rassurez-vous, dît Waldbourg, ce n'est pas la première fois que le roi nous a menacés de reprendre le timon dçs affaires; lorsqu'il était plus jeune, ne l'a-t-il pas souvent essayé? Mais son penchant pour le repos et pour ses occupations chéries Ta toujours emporté. Ce n'est pas lorsqu'il avance en âge, qu'il aura la force de renoncera ses habitudes. Laissez-moi faire. Adressant la parole à lïanniwald et à Strahlendorf : Vous viendrez donc demain avec vos portefeuilles, et bien remplis ; je me charge du reste.

Il envoya un exprès à Prague pour amener à Kailstein la belle Saxonne, Angela. Le lendemain.

il lafit promener sous les fenêtres de l'appartement de Rodolphe, comme si elle ne fût venue que pour voir le château. Quelle est cette femme dit le roi en l'apercevant.

— Sire, pas grand'chose , c'est cette petite Saxonne que vous avez vue, je crois, dans les écuries à Prague.

— Tu es bien difficile, c'est une fille charmante.

— Oui, quelque fraîcheur; mais rien de distingué.

— Conduis-la dans la chambre bleue , je veux la voir.

Waldbourg sortit. Hanniwald et Slrahlendorf entrèrent, suivis de deux huissiers avec des portefeuilles immenses tout remplis de papiers.

— Etes-vous fous ? s'écria Rodolphe. Est-ce que vous avez apporté les archives du Royaume. La guerre des Turcs, les machinations des Ulraquistes et les intrigues de Vienne, en voilà bien assez. Que m'importe le reste? J'ai depuis long-temps pourvu à l'administration intérieure de mes états; c'est aux grands fonctionnaires du royaume et aux conseillers de la couronne, à faire exécuter les lois, et s'il y a des abus ils en seront responsables.

— Oui, sire, dit Hannivvald, quand l'ordre que vous avez établi dans le gouvernement ne sera point troublé.

— Troublé ! par qui donc ?

— Lorsque voire majesté expédiait les affaires avec les hauts fonctionnaires auxquels les lois du royaume les ont attribuées, elle succombait sous le poids du travail. Depuis qu'elle nous a appelés au près d'elle, Strahlendorf et moi, nous lui en avons épargné les épines. Les hauts fonctionnaires lui ont remis leurs rapports, elle nous les a renvoyés, et nous avons préparé ses décisions. Mais, intermédiaires de votre choix, et confidentiels entre eux et le trône, nous avons ménagé leur susceptibilité, nous nous sommes effacés autant que nous l'avons pu, nous sommes restés vos conseillers intimes et secrets. Tout était dans l'ordre , personne ne se plaignait.

— Qui l'a troublé ?

— Sire, le grand-chambellan ; il a attiré à 1 u toutes les affaires, la guerre, la justice, l'administration intérieure, les grâces; tout est de son ressort. Il ne s'en cache pas. Les hauts fonctionnaires laccusent hautement d'usurpation. INous-mèmes nous avons pris plusieurs fois la liberté de vous représenter que vos conseillers intimes étaient par son fait dépouillés de leurs attributions, et même, je dois le dire, par le votre....

— Comment, par mon fait ?

— Oui, sire: n'est-il pas arrivé souvent que vous avez statué avec Rumpf sur des objets que nous présentions à votre décision ? Dès - lors il

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n'y a plus d'ensemble ni de responsabilité: \otre majesté peut disposer librement de sa confiance. Mais la place de grand-cbambellan appartient à un Bobéme , et Rumpf est étranger. Il n'y a qu'une voix dans tous \os états, sur l'autorité qu'il s'attribue. Chacun dit: Rumpf est plus roi et empereur que Rodolphe lui-même ;

— On dit cela répondi t vivement Rodolphe, on ne le dira pas long-temps. Rumpf est un ancien serviteur, attaché à son maître; il a du zèle, de l'activité; mais je ne veux pas qu'on puisse croire que je me décharge sur lui, sur personne, des droits, des devoirs du trône. En tout, partout, les peuples ne doivent voir que la volonté du roi. Maintenant, messieurs, les affaires. Parlez"!

Alors Hanniwald commença, de vive voix, un rapport sur la guerre des Turcs , commençant par son origine, suivant lentement ses progrès, s'appesantissant sur les moindres détails, décrivant les sièges et les batailles. 11 parlait depuis une demiheure. Rodolphe, sur son fauteuil, tantôt s'agitait d'impatience, tantôt s'assoupissait d'ennui, lorsque, la pendule venant à sonner, il se leva comme un homme qui s'éveille en sursaut, et s'écria en colère : — En aurez-vous bientôt fini? Voilà une heure que vous parlez. Vous ne m'avez pas encore dit un mot de ce que je veux savoir; au fait.

— Au fait? continua Hanniwald avec quelque

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humeur, la guerre continue sans qu'on y aperçoive un ternie. Les provinces qui en sont le théâtre, en sont désolées; elles se plaignent également de leurs protecteurs et de l'ennemi. Les troupes sont sans solde et sans discipline. Le Turc profite de l'esprit d'insubordination des nobles de Hongrie et de Transylvanie. Il faut de l'argent et des hommes. Le trésor est vide. Il n'y a qu'une diète....

Assez , assez, dit le roi. Point de diète.... qu'à la dernière extrémité. Où passent donc mes revenus? Je me prive de tout pour subvenir aux frais de la guerre. Mes états ne sont point épuisés d'hommes et d'argent. C'est à vous à tirer parti de mes ressources. Suis-je assez malheureux? Avare du sang de mes sujets, j'ai toujours voulu la paix.... je la veux, mais honorable. Cependant, s'il faut quelques sacrifices, qu'on les fasse. Pensez-y, agissez.... allez. Un autre fois nous verrons au reste.

— Reviendrons-nous demain , sire? demanda Hanniwald.

— Je vous ferai avertir, répondit Rodolphe.

A peine les conseillers furent-ils sortis, qu'il se rendit dans la chambre bleue, où la belle Saxonne l'attendait. Adieu la guerre, la paix, les affaires, tout fut oublié, et le roi retomba dans son ornière.

Il résolut pourtant de se débarrasser du grandchambellan AVolf Rumpf. Mais comment le lui dire? Il n'en avait pas le courage. Il sonna, il ap-

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pela; personne ne vint : chambellans, favori, tout le monde était allé à une partie de pèche sur la Béraun. Hanusch seul était là. — Voilà, dit Rodolphe, après avoir exhalé sa colère contre tous ses valets, le plus fidèle de tous mes serviteurs. Il n'abandonne pas son maître. Et on veut que je le renvoie.

— Et vous me renverrez, répliqua Hanusch.

— Non, non , jamais ; si tu meurs, je ne te remplacerai pas. Mais tant que tu vivras...

— Bien obligé. J'ai dix ans de moins que vous , et vous espérez m'enterrer. N'importe , je ne vous en veux pas. Heureusement la mort n'est pas aux ordres des rois. Je vivrai , ne fût-ce que pour faire enrager vos bons amis de cour.

Enfin \Yaldbourg arriva.

— Hanusch, laisse-nous, dit le roi ; va t'amuser, mon garçon.

— Je ne serais peut-être pas de trop, répondit le fou; mais je ne veux pas me faire autant prier pour m'en aller , que ces messieurs pour venir.

Après beaucoup de circonlocutions de Rodolphe, qui donnèrent lieu à de plaisantes équivoques, il chargea, il pria son favori, d'aller donner à Wolf Rumpf son congé, et de l'assurer qu'il en coûtait l)eaucoup au cœur paternel de sa majesté , de faire à sa digntté, et à l'honneur de sa couronne, le sacrifice d'un serviteur fidèle. Effrayé de la disgrâce de son ami, le grand-écuyer vint le défendre auprès

de Rodolphe, et s'y prit si gauchement, qu'il reçut aussi son compte. Toute la cour, qui était à leurs pieds, Içur tourna le dos. Hanusch félicita Rodolphe de cet acte de vigueur, et lui conseilla, pendant qu'il était en si bon chemin, de continuer et de faire maison nette.

— A commercer par toi, lui répondit le roi avec humeur.

— Je ne demanderais pas mieux, si vous teniez parole; mais je vous connais, je n'aurais pas le dos tourné que vous oublieriez votre promesse; j'en serais pour ma place; vous auriez perdu un ami que vous ne remplaceriez pas aussi facilement qu'un grand - chambellan et un grand -écuyer. Commencez par....

— Par mes conseillers, n'est-ce pas ?

— Non , non, vous en prendriez d'autres qui ne vaudraient pas mieux; et peut-être changeriez-vous votre cheval borgne pour un aveugle.

— Par qui donc?

— Par votre ennemi le plus dangereux.

— Quel est-il?

— Vous même!

— Comment, drôle, que veux-tu dire? je descendrais du Irône!

— Non; mais pour y être au contraire plus solide, commencez la réforme par vous. Chassez de chez vous cette nonchalance , cette paresse, ce dé-

goût des affaires, tous ces hôtes pernicieux que vous logez sous votre couronne royale.

— Finiras-tu tes propos insolens? Tout autre qui me les tiendrait....

— Ne craignez rien, personne ne s'en avisera. Vos conseillers ne vous offenseront pas par ces reproches. Rumpf ne se plaignait pas; il trouvait fort doux de faire le roi , pendant que vous faisiez de l'astrologie. Pourquoi l'avoir renvoyé, si vous laissez à d'autres sa dépouille ?

' -C'est leur droit ; je le leur ai donné. Ce n'était pas le sien.

— Mauvaise excuse!

— Tu n'entends rien à ces choses-là. Va-t-en amuser de tes bouffonneries les oisifs du château! ne sulor ultra crepidarn.

--Chacun son métier, à la bonne heure! mais si le cordonnier ne doit faire que des souliers, que le roi, du moins, gouverne ses états! Hanusch sortit.

— 11 n'a pas tout-à-fait tort, se dit Rodolphe, je devrais.... mais il est bien tard pour l'entreprendre. A mon âge. Le chambellan vint avertir sa majesté que son dîner l'attendait; elle alla se mettre à table.

Son médecin, de Boodt, était là présent pour répondre aux questions que Rodolphe était dans l'usage de faire sur les propriétés des mets qu'on lui servait

— A-t-on des nouvelles de Tycho-Brahé? demanda-t-il au docteur. ,

— Sire, je sais seulement qu'il en a données à Jessenius, et qu'il est en route.

— Il tarde bien! Viendra-t-il au moins?

— Sire, je n'en doute pas.

Lorsque sa majusté eût dîné , son favori Waldbourg la croyant en bon train de digérer, lui proposa de signer une liste de pages et de chambellans, que Rumpf avait présentée depuis trois mois.

— Que ne parlais-tu plus tôt? répondit Rodolphe; de Boodt m'attend pour me lire quelques chapitres de son traité de Gemmis. Pse voilà-t-il pas un travail bien important, pour que je lui sacrifie mon plaisir?

— hîiportant! sans doute. Cent chambellans vous coûtent moins que deux palfreniers.

— Et me rendent moins de services.

— Ce sont autant de familles nobles que vous attachez à votre personne et au trùne.

— De plats valets, de vils espions, qui s'amusent de la ville à la cour.

— 11 n'y a pas grand mal à cela.

— Qui ridiculisent leur maître à la ville.

— Comme les laquais. Il n'en portent pas moins votre livrée.

— Les Allemands tirent encore vanité de la clé dorée; mais les Bohèmes se la laissent imposer, et la dédaignent.

— 11 V a long-temps que votre majesté n'en a nommés; il en est mort plusieurs, d'autres sont âgés et hors de service. Il y a beaucoup de demandes. Il faut de la jeunesse et surtout des pages. ,

— A quoi bon? Du moins les chambellans ne me coûtent rien. Les pages me ruinent, et je ne m'en sers jamais.

— ^Sire, la dignité du trône,

— Voyons la liste, et vite.

Rodolphe la parcourut pour la forme, signa, et passa le reste de la journée à s'entretenir avec de Boodt sur les pierres précieuses.

Un moine bernardin mourut au couvent de Kœnigsaal. Le roi eut peur, on eut peur pour lui. Chacun eut peur pour soi; il n'y eut qu'une voix pour déguerpir promptement. Le roi et sa cour partirent pour Pilsen.

— Bonjour , ville d'escargots ( i ) , dit Hanusch en y entrant, toi la seconde ville du royaume, toi la première par ta fidélité à la foi , au roi , et par tes bons fromages; loi dont la haute potence^ plus ancienne que V hérésie de Huss (2), fait la gloire; patrie du grand historien Dobravius, du poète Kropasius, du savant pédagogue Scribonius, du théologien Arzinius....

(1) Pilsen en langue Bohême,

(2) Proverbe Hos bourgeois de Mlsen en dérision des L'iraquistes.

Le bourgmestre vint l'arrêter dans l'énumération de ces titres , en présentant les clés de la ville au roi et en le haranguant. -^ Je viens avec plaisir, repondit Rodolphe, dans ma ville de Pilsen, pure de toute contagion.

Cette allusion à l'orthodoxie des habitans leur parut très-ingénieuse. Le roi ne donna, ni n'accepta de fêtes. 3Iais les dames nobles et les riches bourgeoises se disputèrent la faveur de posséder chez elles et d'amuser les aimables de la cour. La femme du bourgmestre procura, dit-on, à sa majesté, quelques distractions. Les momens les plus agréables pour Rodolphe, étaient ceux qu'il passait avec Chiislophe Harrent de Poidziez. Ce gentilhomme, d'une ancienne famille, était savant dans les langues, les mathématiques et les lettres. Après avoir servi contre les Turcs , il avait parcouru l'Italie, les iles de l'A-rchipel, la Syrie, la Palestine et l'Egypte. Rodolphe écoulait avec un grand intérêt le récit de ses voyages. — Sais-tu, dit-il à Waldbourg (|ue Harrent est un homme d'un grand mérite. Je veux me l'attacher.

— Sire, vous avez bien assez d'hérétiques autour de vous. Encore Tycho-Brahé....

— J'aimerais mieux qu'ils fussent orthodoxes. Il semble qu'il n'y ait d'esprit que parmi les gens qui se donnent au Diable. Je nomme Harrent conseiller intime et chami)ellau.

A peine eut-on passé une semaine à Pilsen que Rodolphe tomba dans une profonde mélancolie. Séparé de tous les objets de ses afiections, il mourait d'ennui , au point que l'on eut des inquiétudes sur sa vie. Retiré dans ses appartemens, silencieux, il ne se montrait, il ne parlait à personne. Hanusch essayait de le distraire, tous ses efforts étaient inutiles. « Je mourrai ici, lui dit Rodolphe, si j'y reste encore huit jours.

— Et moi aussi, répondit Hanusch, je ne me sens pas pour plus long-temps de vie dans le corps. Voyez comme je maigris. Il y a un siècle que je Tî'ai vu ma femme et mes enfans; je n'en ai seulement pas de nouvelles ; qui sait s'ils n'ont pas été raflés par la peste. Croyez-moi , retournons à Prague! Si nous. laissons faire vos conseillers et vos médecins, ils nous chasseront peu à peu de nos états. Nous ne sommes pas déjà si éloignés des frontières, encore une alerte pour la peste, et nous voilà à Ratisbonne.

— Attendons deux ou trois jours. Alors

si....

— Si, mais... je n'attendrais pas vingt-quatre heures. Encore si nous allions nous promener dans les environs pour tuer le temps.

— Battre la campagne sans bul, ce n'est guère amusant.

— On change de place. Secouer l'ennui, gagner

de l'appétit, bien digérer, n'est-ce rien? Si vous alliez à Mies, voir les mines de plomb?

— La patrie de Jacobell, le premier prédicateur de la coupe.

— A. Rokytsan?

— Où naquit et vécut d'aumônes ce misérable Jean de Rokytsan, le plus dangereux de tous les Utraquistes.

— En y regardant de si près, vous ne saurezplus où mettre le pied , car l'hérésie a poussé parlout comme l'herbe dans les prés.

— Excepté ici , la ville très-chrétienne et fidèle.

— Allons chez les Prémontrés de Teppel. Là vous serez en bonne compagnie. Nous ferons nos dé volions à l'Annonciation de Marie. Si leur cave est aussi bien pourvue, que leurs environs sont abondans en eaux minérales.

— Tu donnerais bien leurs soixante sources pour U!i mas de vin, ivrogne !

— Ou même de bière. Tout ce liquide minéralogique n'est bon que pour les estomacs délabrés, ou les cuirs avariés des riches. Les pauvres hères, qui ne mangent que du pain, encore pas leur soûl, ont l'estomac bon et la peau nette. Allons, partons, ne restez pas toujours enfermé dans votre solitude royale, comme les premiers habitans de Pilsen dans leurs coquilles

— Où prends-lu tes impertinentes comparai-

sons ? On me fait espérer que la saison me permettra bientôt de retourner à Prague.

— Dieu vous entende !

En effet on était à la fin de l'automne, il n'v avait plus que neuf heures quarante-neuf minutes de jour; le dimanche de tous les Saints commençant le mois des brouillards, de fortes gelées blanches avaient plus que rafraîchi l'atmosphère. Les prières publiques ordonnées dans tout le royaume, aidées par le froid, avaient apaisé le démon de la peste qui n'avait pas été bien malin. Le peuple de Prague se portait en foule dans les églises , psalmodiait sur les places devant les images de la Vierge, toutes celles du grand saint Jean Népomucène, et criait miracle. Une députation nombreuse vint à Pilsen, asurer au roi que le danger était passé, et le prier de vouloir bien se rendre aux vœux des fidèles sujets de sa royale résidence.

Il ne se le fit pas dire deux fois, il sortit de son assoupissement, donna les ordres de départ, au grand regret des habitans de Pilsen, qui auraient voulu que la peste n'eût pas laissé une âme à Prague, et des courtisans qui prétendaient que les bourgeoises delà petite ville avaient une ingénuité, un charme qu'ils ne trouvaient pas chez les grandes dames de la capitale.

— Et les benêts de maris, disait Hanusch, qui tirent vanité de la remarque ! Âh ! s'ils avaient les

yeux placés comme ceux des parrains de leur ville, les escargots.

Le Bourgmestre vint complimenter encore le roi au moment de son départ, et voulut, avec la permission de sa majesté, justifier sa ville; suivant lui, quoique son nom fut celui de Tescargot, il était faux qu'il l'eût tiré du grand nombre de ces animaux trouvés sur le terrain lors de sa fondation. Hanuscli prétendait que son assertion était fondée sur de témoignages autlienliques. Lii discussion s'échauffait. Rodolphe , quoiqu'il s'en amusât, y mit fin en faisant ses adieux au bourgmestre, et en montant en voiture.

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