CHAPITRE SEPTIEME
A Prague, le noir drapeau de la mort avait été enlevé du haut des tours et des clochers ; les habitans avaient lavé, blanchi, parfumé leurs maisons. Tandis qu'avec l'hiver commençait le deuil de la nature, la capitale semblait sortir du tombeau, et renaître à la vie. Le roi y arriva le soir, et entra aux flambeaux. Il n'était pas très-rassuré. Sur son passage ,on avait allumé des tas de pins, de genièvre, de romarin. Sa voiture était remplie d'essences et de parfums. Le lendemain il alla dans la chapelle du château , rendit à Dieu des actions
de grâces solennelles, se renferma ensuite comme de coutume et reprit ses habitudes.
— Tycho-Brahé , demanda-t-il à Jessenius , estil enfin arrivé ? Qu'est-il devenu ? Voilà bien du temps perdu pour nos travaux.
— Sire, répondit le docteur, je lui ait écrit que la peste avait cessé, que votre majesté était à chaque instant attendue dans son palais. Je ne doute pas qu'il ne vienne incessamment.
En effet, il arriva quelques jours après. Présenté à Rodolphe , dans son laboratoire de chimie, il se jeta à ses pieds. Le roi le releva, lui donna trèsgracieusement sa main à baiser , et lui dit :
— Vous me trouvez à l'œuvre. Nous faisons une grande expérience. Je ne suis qu'un écolier; mais avec un maître tel que vous Mon observatoire n'est pas Uranienbourg ; nous choisirons ensemble une place convenable pour en construire un nouveau , plus digne de vous, de la science et de moi. Je ferai tout pour réparer vos malheurs , et les effacer de votre pensée.
— Sire, répondit Tycho-Brahé, je m'efforcerai de périter vos bienfaits par mon dévouement à votre majesté. J'ose aspirer à votre estime.
— Je vous le répète : je veux réparer l'injustice du sort envers vous. Je vous assure un traitement annuel de 3,ooo talers. Je désirais vous logei' dans niop. palais; mais vous ave/, femme v\ eiifans
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Je vous ai fait préparer une maison près d'ici , allez prendre quelque repos ; nous nous reverrons bientôt.
— • Sire, le tumulte d'une capitale, et le voisinage d'un palais, sont peu propres àl'étude. J'aicontracté l'habitude de la vie solitaire : je prie votre majesté de m'assigner , à la campagne, un de ses châteaux , où je puisse librement vaquer à mes travaux.
— Cela ne fait pas mon compte. Je veux les partager, et me former à vos leçons. Transigeons : quand mon observatoire sera bâti , vous resterez près de moi; en attendant, vous vous établirez à mon château de Benatek , sur les bords de l'Iser.
Lorsque Tyclio-Braché eut prit congé de Rodolphe, Hanusch entra chez lui , et le trouva dans le ravissement.
— Je le tiens enfin, le grand homme, dit le roi, je l'ai vu , je lui ai parlé.
— Oui, réjouissez-vous, répliqua le fou , vous avez fait là une fameuse conquête.
— Je voudrais que tu eusses seulement un quartd'heure d'entretien avec lui.
— Moi, ignorant ! à quoi bon ? je ne lui dispute pas de la science. 41 en sait plus que vous et moi, et ce n'est pas beaucoup dire. Je conviens même que l'ingratitude de sa patrie est inexcusable. Mais ne le prenez pas pour un homme parfait; j'en ai enlendu raconter sur lui.
— Des calomnies, des sottises. Le génie a toujours des envieux.
— Moi-même, je n'en manque pas. Mais voire ïyclio s'est encore fait plus d'ennemis par ses travers que par sestalens et les faveurs du feu roi. La contradiction le met en colère ; il aime la raillerie, et ne peut la supporter. S'il s'était mis à dos toute la cour, c'était pour son chien, son symbole, ses délices; il avait fait frapper une médaille en l'honneur de la bète. Quand il mordait, il fallait diregrandmerci ! Et cet autre animal , qu'il traîne encore à sa suite, qu'il fait mettre à ses pieds pendant ses repas, à qui il donne la pâtée de sa propre main,
— Comment s'appelle cet animal ?
— Lep.
— Son fou! halte-là, maître Hanusch! Respectez au moins votre pareil !
— Je serais bien fâché de lui ressembler. Un fou véritable, une béte brute, qui n'a pas deux idées de suite, et que cependant Tycho regarde comme son prophète.
— ■ Tu as bien la prétention d'être le mien.
— Oui. Et plût à Dieu qu# vous eussiez la même confiance en moi, que Tycho en son Lep l En l'écoutant comme un oracle, il n'est que ridicule; et vous, en méprisant mes avis, vous vous perdez.
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— Tais- loi , bavard !
— rS'allcz pas prendre Tyclio par le nez, il vous resterait dans la main.
— Que signifie cette sottise?
— Pour remplacer son nez, qu'il a perdu dans sa jeunesse, il s'en est fait un postiche, et il porte toujours une boîte pleine de colle pour le remettre quand il se détache.
— Du moins il est bien fait; et le tien est épaté et camard , et tu ne peux pas le changer.
— Avotre compte, il vaudrait donc mieux porter perruque que d'avoir des cheveux. Encore un mot; quand Tycho sortira du palais, commandez aux lièvres et aux vieilles femmes de ne pas se trouver sur son chemin, car c'est pour lui de mauvais augure, et il tomberait en syncope.
— Tout cela ne l'empêche pas d'être le premier des astronomes.
— S'il ne voit pas plus clair au ciel que sur la terre, je le plains, et vous aussi devons être affublé de ce grand visionnaire. Vous en avez déjà tant...
— Va-t-en,dit Rodolphe en colère, jaloux, mauvaise langue!
— Moi , jaloux d'un astrologue ! répondit Hanusch en sortant et en riant aux éclats.
Le favori Waldbourg accourut au bruit.
— C'est lui, dit Rodolphe, ce sot, cet âne d'Hanusch qui vient dem'échauffer la bile. Il a pris en
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gi'ippe Tycho-Brahé. Il n'y a sorte d'injures qu'il ne vomisse contre lui.
— Heureusement la réputation du grand homme est faite, et ce ne sera pas un ver de terre, un fou qui la ternira.
On annonça Hanniwald et Strahlendorf qui venaient pour travailler avec Rodolphe, c'est-à-dire tâcher d'en obtenir queqlues signatures. Il envoya Waldbourg pour les congédier.
— Vous choisissez mal votre moment, leur dit le favori, ce drôle d'Hanusch l'a mis de mauvaise humeur au sujet de Tycho-Brahé.
— De quoi se mêle-t-il , répondit Hanniwald. Nous mettons tous nos soins à placer , à tenir auprès du roi des hommes qui puissent le distraire et l'occuper, ce misérable Hanusch lui-même; et il travaille sans cesse à détruire notre ouvrage.
— C'est sans conséquence. Ce petit nuage ne tardera pas à se dissiper.
— Qu'a dit Rodolphe sur la liste des candidats que nous lui avons présentée pour les places de chambellan et de grand-écuyer.
— Il paraît disposé à nommer Wenzel Kinski à la première, et Guillaume Zdenko Wiatislaw à la seconde. Je regarde cela comme une cliose faite. Les Utraquistes vont être furieux.
— On les laissera crier. Wratislaw et Kinski son! des premières familles du royamne et bons catho-
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iiques , des personnages tels qu'il nous les faut , sans vues politiques , sans ambition , mais fidèles aux anciennes traditions, et dévoués à la personne du roi.
— C'est, ajouta Strahlendorf , un choix qui aura l'assentiment de la plus grande partie de la Bohème, de Rome, de l'Espagne, et même de tous les archiducs.
— Les voilà déclarés, reprit Waldbourg, c'est un événement fâcheux qui doit avoir de graves conséquences.
— Sans doute , dit Hanniwald. Nous avons fait tous nos efforts pour prévenir ces divisions de famille. 11 importait plus que jamais que la maison d'Autriche restât étroitement unie, pour faire tète à ses nombreux ennemis. Mathias ne l'a pas voulu , son ambition l'entraîne. La coalition des archiducs n'est pas si fortement cimentée qu'on ne puisse l'ébranler ou la dissoudre. La succession au trône de la Bohème deviendra entre eux une pomme de discorde. Dans celte affaire, il faut voir autre chose qu'une question de personnes. Il s'agit des principes sur lesquels repose l'ordre social. Le premier est la légitimité. Les rois régnent parle droit divin. Rodolphe tient sa couronne de Dieu, et son droit de la primogéniture, ÎNotre devoir est de le ' soutenir envers et contre tous. Méconnaissant les plus feinies gainnlies de la puissance de sa mai-
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son, Malliiass'ouhliera-t-il jusqu'à vouloir dëtrôner son frère el son roi? Si nous ne pouvons pas en empêcher, nous ferons du moins tous nos efforts pour conserver intactes les bases fondamentales de l'autorité royale. Rodolphe cédera ce qu'il ne pourra pas conserver. Le principe de la légitimité sera sauvé, en apparence; pour imposer aux peuples cela suffit. A la place de Rodolphe, c'est Mathias qui régneia, un prince catholique, un archiduc d'Autriche. Au milieu du grand mouvement qui menace la Bohême, les Etats héréditaires et l'Allemagne, le procès des deux frères n'est qu'un incident. Prenons garde seulement qu'il n'emporte le principal, et que le même naufrage n'engloutisse et le trône et l'autel. Nous ne sommes pas assez déraisonnables pourcroire qu'il n'y ait point de salut hors de l'Eglise, et que les chrétiens utraquistes vont droit en enfer. D'ailleurs, il nous importe peu de sauver des âmes; notre affaire est le salut de l'état. Toute innovation i'ébranle, en religion comme ert politique. Depuis Jean Huss, voyez quels immenses progrèsontliiitles novateurs. Pour euxce n'était pas assez d'avoir obtenu les compaclats,déplorable transaction consentie par le concile deBàle, elqueRome, il est vrai, annula bien vite. Ils se sont séparés du • pape, et prétendent se gouverner eux-mêmes. Les Utraquistes sont devenus Luthériens. Ils o>it renversé l'autel, ils attaquent le trùne. Ils sont consé-
quens, l'un n'est pas plus sacré querautre. La maison d'Autriche est leur ennemie , ils conspirent contre elle. Les uns révent la république et convoitentlo pouvoir; les plus modérés , pour avoir un roi de leur religion, veulent remettre en vigueur le droit d'élection, qui, s'il exista jamais, se perd dans la nuit des temps de barbarie. Voilà où nous ont conduits une funeste tolérance et l'esprit d'innovation.
Hanniwald s'arrêta un moment.
— Comment, demanda Waldbourg, pouvait-on le combattre?
— Comment! reprit Hanniwald, par son antipode, la stabilité.
— Il n'y a rien de stable dans le monde; sans le mouvement il n'existerait pas.
— Le monde marche, je le sais, je n'ai pas la sotte prétention de l'arrêter, comme Josué fit du soleil. Que le monde se meuve, mais dans un cercle d'airain, comme la mer dans ses rivages , comme la nature dans ses lois. Il faut par tous les moyens entraver, ralentir sa marche, peser sur lui, lirer en arrière de toutes nos forces : voilà le rôle de la maison d'Autriche.
— La matière obéit aveuglément, régie parla main puissante qui l'a créée. En donnant à riiomme une volonté , le libre arbitre , Dieu n*a point aimé les rois de sa force.
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— J'en conviens, il n'y a point de comparaison parfaite; la mienne ne l'est pas, ce n'est qu'une donnée approximative , un point de départ. Mais, malgré la faiblesse du pouvoir des rois, comparé à celui de Dieu, ils ont de grands moyens d'influence sur la volonté de l'homme. Après tout, est-il donc si difficile à diriger, si rebelle ? Consultons l'histoire. L'esprit humain a quelquefois renversé les barrières élevées autour de lui ; mais après avoir épouvanté par son débordement, on lui a représenté ses chaînes sous une autre forme, il est revenu les prendre de lui-même. A ce que les philosophes appellent des préjugés et des erreurs, rien n'est plus facile que de substituer de nouvelles erreurs, de nouveaux préjugés. L'arsenal en est inépuisable, il est dans le cœur de l'homme. Qu'effrayé des cris du peuple, de son nombre, de sa force matérielle, le pouvoir recule, il ne tarde pas à rentrer dans ses droits. Des milliers d'individus, dispersés, distraits de la chose publique par leurs besoins , condamnés au travail pour les satisfaire, que peuvent-ils contre un seul homme entouré de prestiges, revêtu du pouvoir, investi des moyens de séduire, d'effrayer, de corrompre; toujours là présent, tenant les^rênes ; suivant les circonstances, lâchant un peu la main, ou appuyant ferme sur le mors ?
— .Te voudrais de tout nion cœur que le genre
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humain fût tel que -vous le voyez, et fait pour votre système de stabilité; mais quand j'observe tout ce qui se passe autour de nous, et que je réfléchis sur moi-même, je ne puis partager votre opinion; je vous répondrai, comme Galilée torturé pour nier le mouvement de la terre : « Je sens pourtant qu'elle tourne. »
— Cela n'empêche pas les trois-quarts et demi des hommes de dire et de croire toujours que c'est le soleil. La plaie la plus dangereuse pour l'Europe est la division des souverains.
— Leurs intérêts opposés les diviseront toujours.
-r— Ne serait-il donc pas possible de les convaincre que leur principal intérêt est de rester unis contre les peuples, contre les innovations, pour le maintien des traditions anciennes. Je n'en perds pas l'espoir , et j'y travaille. D'abord à l'union des princes protestans, il faut opposer la ligue des princes catholiques; ensuite, dans un congrès général , convenir de se garantir réciproquement de toute entreprise tendant à ébranler le pouvoir.
— Jamais on ne parviendra à conclure une semblable alliance.
— Toutes les puissances catholiques en sentent la nécessité.
— Elle n'aurait qu'une courte durée.
— Trente ans, quinze ans de sécurité ne sont pas à dédaigner. Commençons toujours à construire
notre vaisseau de manière à naviguer au milieu des tempêtes.
— La plus formidable de toutes , c'est la réforme ; elle a déjà poussé des racines bien profondes, même jusqu'au sein des Etats de la maison d'Autriche.
— Vous vous trompez. Par exemple, en Bohême^ avec trente têtes à bas , il ne serait plus question d'Utraquistes.
— Le remède est un peu violent.
— Couper le membre gangrené est le seul moven de sauver le corps. Pour en ménager trente, peutêtre en coùtera-t-il trois cent mille, et trente ans de guerre. Si la maison d'Autriche reste, comme je l'espère, fidèle à ses maximes, ses états seront avant long-temps les plus catholiques, les plus soumis de toute la chrétienté, et son exemple entraînera toute l'Europe.
— Je le désire; mais notre pauvre Rodolphe est bien faible; le voilà en butte aux attaques de son frère. Comment le tirer de tous les embarras qui vont l'assiéger?
— Je vous l'ai déjà dit : nous devons employer tous nos moyens pour le soutenir, pour qu'il résiste aux Utraquistes, et que, même au péril de sa vie, il ne leurfasse aucune concession; entre eux et lui, il s agit du trône; ainsi donc gueneà mort. Si l'on ne peut arrêter Maihias, que Rodolphe
transige avec lui pour sauver les principes et la maison d'Â.utriche.
Depuis que Wenzel était à Prague, il avait entendu dans la société plusieurs conversations sur la politique et la religion, qui avaient fixé son attention et excité sa curiosité. Mais pour lui,jusqu'à ce moment étranger à ces matières, c'était un spectacle nouveau ; il ne comprenait pas bien le drame, il n'en connaissait pas les acteurs. La comtesse résolut de dissiper les nuages qui enveloppaient l'esprit de ce jeune néophite, et de l'initier dans les objets qui occupaient la scène publique.
— Wenzel, lui dit-elle en prenant un ton grave, un orage se forme en Autriche, et menace la Bohême. Vous ne vous en êtes pas sérieusement occupé; votre jeunesse , votre éducation, ne vous l'ont pas permis. Ce royaume lui-même est en proie ù une sourde fermentation. S'il éclatait des troubles, personne ne pourrait en rester simple spectateur; la noblesse y jouerait un grand rôle. Mon rang, ma religion, m'appelleraient à prendre un parti; et vous
— Madame, répartit vivement Wenzel, dans mon obscurité , mes regards n'avaient point franchi les bornes qu'on avait tracées autour de moi. Mais, près de vous, j'ai reçu une nouvelle existence; mon hoiizon s'agrajudit; j'enlrevoig un monde
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nouveau; j'y marcherai avec vous. Eclairez mon esprit! soyez mon guide ! dirigez mes pas!
— Le temps n'est pas éloigné, peut-être, où nous seronsmisaderudesepreuves.il faut s'y préparer et s'armer de courage. Le peu de liberté, la sécurité précaire, dont jouissent les Réformés, ils n'en sont redevables qu'à leur nombre, à leur force, à la guerre dans laquelle Rodolphe s'est engagé, au besoin qu'il à d'eux, a son impuissance. Mais . il médite toujoursjen secret une contre-réformation. . C'est la politique de la maison d'Autriche, d'accord avec Rome et l'Espagne. Divisés entre eux, sous d'autres rapports, les archiducs sont réunis sur ce point. Mathias seul caresse les Réformés, pour s'élever par eux, et les briser lorsqu'il aura atteint son but. Héritier présomptif de Rodolphe, il n'attendra pas sa mort pour régner. Nous serons obligés de prendre parti dans ces débats domestiques, et nous changerons de maître, peut-étresans améliorer notre sort.
A de grands maux, il faut de grands remèdes. La Bohême ne peut recouvrer ses libertés et conserver son indépendance qu'en changeant de dynastie. Sous la race de Hapsbourg, elle ne serait plus qu'une province de l'Autriche. Ne l'esl-elle pas déjà? Oh! comme nous sommes déchus! sur ce sol défriché de ses mains, la nation slave n'est plus que l'esclave des Allemands, Ils se sont empa-
rés des dignités, des places, des avenues du trône; ils ont introduit parmi nous leur costume, leur langue et leurs mœurs. Nos pères se donnaient leurs rois, et les prenaient parmi eux; et nous ^ enfans dégénérés, nous nous sommes donnés à une famille étrangère , qui nous traite comme sa propriété , et qui veut nous effacer du rang des nations, pour mieux nous asservir. Wenzel, le temps est venu où les Slaves doivent reprendre leurs droits, et s'affranchir à jamais du triple joug du pape, de l'Espagne, de TAutriche : c'est le vœu de toutes nos grandes familles, honteuses de leur servitude; c'est celui du peuple, chez qui l'esprit de nationalité vit encore. Tout se prépare en secret pour atteindre ce grand but ; il ne faut qu'une occasion ; à chaque instant elle peut se présenter.
— Elevé , dit Wenzel , dans le respect du trône et de celui qui l'occupe, je l'en croyais digne. Instruit à obéir aux lois, au pouvoir, je n'aurais jamais osé penser qu'il nous fût permis de nous en affranchir. Votre voix à dissipé les ténèbres dont mon esprit était entouré. Qu'elle est éloquente! ' Vous avez allumé dans mon cœur un noble feu qui l'enflamme pour la défense de votre foi et de notre malheureuse patrie. Vous achèverez votre ouvrage.
Ce triomphe sur l'esprit de Wenzel flattait
autant la comtesse que celui qu'elle avait remporté sur son cœur.
Les affaires de religion n'étaient pas la seule cause de perturbation prochaine pour la Bohême et les États héréditaires. La division dont était menacée la maison d'Autriche éclata. L'archiduc Mathias, de son chef, conclut, sous le nom d'un armistice de vingt ans, la paix avec les Turcs. Le but de l'archiduc était de se faire reconnaître, par les Hongrois et les Autrichiens, comme successeur de Rodolphe. A cette nouvelle, le roi de Bohème entra en fureur, accusa son frère d'intelligence avec l'ennemi, de haute trahison, et parla de lui faire son procès. La confusion était dans ses conseils, il ne savait que résoudre. Ce n'était pas tout : les archiducs s'étaient secrètement réunis à Presbourg; ils avaient déclaré le pauvre roi atteint d'une faiblesse d'esprit approchant de la folie ou de l'imbécillité, qui le rendait impropre au gouvernement; ils avaient signé un acte par lequel ils reconnaissaient l'archiduc Mathias comme le chef de leur maison, et lui donnaient pouvoir de faire tout ce qu'il jugerait convenable pour leur intérêt commun. Rodolphe ignorait cet acte audacieux; mais les chefs des Réformés bohèmes en étaient ins» iruits. La guerre entre les deux frères paraissait inévitable. Mathias caressait les nombicux mécontens; il avait de la résolution, de l'audace. Rodol-
phe, dégradé dans l'opinion de ses peuples et de l'empire, n'avait guère de secours à en attendre. Entre l'usurpation etla légitimité, pourlesUtraquistes le choix était difficile. De quelque côté que fût la victoire, ils retombaient toujours sous le joug autrichien. Dans l'espoir de le briser à la mort de Rodolphe, et d'obtenirtoutde sa faiblesse, Catherine voulait qu'on défendît ce fantôme de roi. André Schlick estimait, au contraire, qu'il valait mieux attendre que les deux frères fussent aux prises, et profiter des chances favorables à son parti, que leurs divisions amèneraient nécessairement.
L'audience sollicitée plusieurs fois par Catherine lui fut enfin accordée par Rodolphe. Dans le même moment, elle reçut la nouvelle que plusieurs de ses sujets s'étaient présentés au château de Friedland, pour demander la liberté d'un vieillard; que l'inspecteur Raudnitz avait fait tirer sur eux, et que le fils du détenu était resté mort sur la place. La démarche des sujets était envenimée par l'inspecteur, et présentée comme une sédition. Catherine jura de faire un exemple éclatant. Czernowick se permit de les défendre. Elle entra en fureur et lui donna son congé. Il se retira en pleurant, et protestant que, si jamais sa maîtresse éprouvait un sort contraire, elle pouvait compter sur un serviteur dévoué. Au milieu de cette scène Wenzel arriva.
— Comment, dit-il à Catherine, en vous parlant pour des malheureux on encourt voire disgrâce. Me fermerez-vous aussi la bouche? Vous, si digne d'amour, vous régneriez par les supplices et la terreur? Ah! revenez à des sentimens plus nobles et plus doux! C'est Wenzel, c'est votre protégé qui vous en conjure.
Il s'approcha d'elle, et se jetant a ses pieds : — Je vous demande une grâce, continua-t-il avec chaleur. Après votre audience du roi , vous devez retourner à Friedland ; que je vous y précède! donnez-moi carte blanche ; j'arrangerai cette malheureuse affaire. A votre arrivée, loin de menacer et de punir, vous ne recueillerez que des bénédictions.
Catherine hézita, se fit prier et céda.
— Czernowick? reprit Wenzel.
— Que demandez-vous encore? répondit la comtesse.
— Son pardon ; qu'il reste.
— il restera.
Quelques heures après, Wenzel était en roule pour Friedland, et Czernowick avait repris son service.
Le dernier mot qu'il avait prononcé, au moment où la comtesse l'avait renvoyé, n'était pas sorti de
sa mémoire. « Si jamais un sort contraire »
se disait-elle. II semble qu'on se donne le mot pour
m'effrayer sur l'avenir; il y avait dans son regaid un sentiment de pitié qui trahissait une pensée secrète et de mauvais augure. J'entends encore la voix sinistre qui vint me frapper d'épouvante au mausolée de mon mari, à mon propre tombeau. Que signifient ces funestes prédictions ? Le Ciel a-t-il manifesté contre moi sa colère? Porté-je sur mon front un signe de réprobation invisible pour moi, évident pour les autres? Si j'interroge ma conscience, me crie-t-elle : Tu as mérité le malheur... Non. Loin de rnoi ces vaines frayeurs ! elles reviennent toujours; je ne puis m'en défendre. Cette force de caractère que je sens en moi, de quoi me sert-elle? Hélas! devant un mal présent, elle s'accroît, elle se raidit; contre de vains fantômes dont l'avenir me menace, elle est impuissante, elle succombe. Plusieurs fois , Sidonie m'a dit que j'avais eu tort de me faire , de mon vivant , ériger mon tombeau, que cela portait malheur. Ce n'est pas la mort que je redoute; elle n'effraie que les âmes vulgaires. Je crains pour moi , pour ma famille, pour mon pays, l'abaissement et l'humiliation. Comment déchoirais-je du rangoii m'a placée ma naissance? Comment perdrais-je macor.sidération, ma fortune? Le temps peut m'élever encore, m'abaisser, jamais. La chute est souvent près du sommet de la fortune. Oui, quand on court après. Mais je n'ai rien à hii demander! Que me man(jue-t-il? Tout ce
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qu'ambitionnent les grands caractères, ce que le vulgaire ne peut comprendre...
Catherine tomba dans une profonde réflexion. Elle en fut tirée par Czernowick qui lui apporta une lettre. Le grand-chambellan lui annonçait que des circonstances imprévues retardaient encore son audience.
— Wenzel n'est plus ici, s'écria-t-elle, lorsqu'elle fut seule ; pourquoi l'ai-je laissé partir? Combien de jours encore sans le revoir! Que dis-tu, Catherine?.le ne me comprends plus. Il m'a demandé la grâce de sujets révoltés, celle de Czernowick, je lui ai tout accordé; il est parti avec mes pleins pouvoirs. J'éprouvais quelque fierté de régner sur son esprit, sur son cœur, de pétrir cette âme novice; et c'est lui qui commanderait à la mienne....! Ah! renfermons ce secret dans mon cœur.
Elle témoignait une grande impatience du nouveau retard qu'éprouvait son audience. Elle fut enfin accordée. Catherine et son fils se rendirent au palais, dans un carrosse de gala aux armes et à la livrée des Schlick.
— Je ne puis, leur dit le chambellan de service, vous annoncer au roi, il est maintenant dans l'atelier des pierres gravées ; veuillez attendre, lorsqu'il en sortira , e le saisirai au passage.
— Attendons, répondit Catherine en regardant son fils et en poussantun soupird'indignation et de pitié.
C'était une curiosité, qu'une femme de qualité dans les appartemens du roi; il en recevait très-rarement en particulier; et il n'y avait point de cercles à la cour, excepté dans quelques occasions solennelles et rares , où il voulait fêter d'augustes étransjers.
Les officiers du palais rôdaient, sous divers prétextes, autour de Catherine , pour voir cette apparition extraordinaire, et cette comtesse Schlick dont la renommée avait divulgué le singulier carractère. — C'est donc là, se disait^on tout bas, cette fière amazone qui prétend asservir notre sexe! la voilà cette femme qui affecte une si grande sévérité, et qui se dédommage en secret avec un aventurier ! Elle est encore belle.
Catherine semblait ne pas s'apercevoir de cette curiosité indiscrète, et ne daignait pas honorer d'un regard ces explorateurs.
Hanusclî parut à son tour, et s'informa du nom de la dame et du jeune homme. En vovant son costume et sa tournure grotesques, Christophe ne put s'empêcher de rire, et demanda à sa mère ce que c'était.
— C'est, lui répondit-elle, le fou du roi.
— Oui, excellence, répartit Hanusch, et prêt à vous servir; je n'ai pas beaucoup de crédit ici, mais j'y agis assez librement; je vais, je viens, tout juste comme le chien du maître; il s'amuse de moi, et
il m'en revient toujours quelque chose, souventdes coups de pieds , et parfois quelques complaisances.
— Je vous remercie de votre obligeance j'attends que sa majesté veuille bien...
— Vous attendez ? Je vais alioyer à sa porte.
— Vous allez le déranger de ses affaires.
— Le déranger? il est trop heureux, c'est un service à lui rendre.
Hanusch alla à la porte de l'atelier où était le roi, et se mit à gratter; personne n'en tint compte. Il gratta encore.
— On ne peut pas être un moment en repos, dit Rodolphe en sortant de l'assoupissement dans lequel il était plongé, tout éveillé. Il me semble que c'est Feldmann qui gratte ( c'était le nom de son chien favori ). Ouvrez donc à ce pauvre animal!
On courut à la porte, on l'ouvrit; Hanusch entra à quatre pattes, imitant l'allure de Feldmann, s'approcha de Rodolphe, et le caressa.
— A merveille, dit le roi en riant, tu as manqué ta vocation.
Hanusch continuait ses singeries, prenait avec ses dents le bout du manteau de Rodolphe, et le tirait de manière à lui faire comprendre qu'il eût à sortir.
Il se leva en riant, suivit Hanusch, qui leconduisit ainsi jusqu'à l'appartement où attendaient Catherine et son fils.
LA BOHErûE. 173
En les voyant, il reprit son air sérieux, repoussa du pied Hanusch, et avançant vers la comtesse : — Madame, lui dit-il , si je n'avais pas pensé à votre fils, vous ne m'auriez rien demandé pour lui.
— Sire, il était encore jeune, je désirais terminer son éducation avant....
— C'est à Prague, à ma cour, que doit être élevée
la jeune noblesse, elle appartient à la couronne
Jeune homme, j'estimais feu votre père...., bon général...., brave homme...., sujet fidèle,... Il me fait faute.... à présent; soyez digne de lui, je compte sur vous.
— Sire, répondit Christophe, je dévoue mon bras à votre majesté , à la patrie.
— La patrie..? A moi! bien. Si je suis content de vos services, j'aurai soin de vous..., allez..., j'ai à parler à votre mère, allez l'attendre.
Christophe sortit. Le roi continua quand il fut seul avec Catherine.
— Madame, je ne suis pas content de vous, j'ai à me plaindre de votre famille.
— Sire....!
— Oui; n'ai-je pas comblé votre mari d'honneurs et de bienfaits? Pour le service signalé qu'il me rendit, et à toute la chrétienté, au siège de Groswardin, ne lui donnai-je pas 9.0,000 thalers sur le prix de la vente de Schlawentiez dans la principauté de Ratibor? Mes prédécesseurs ont enrichi
votre propre famille. Le roi Sigismond donna à Henri Schlick Ellbogen , pour l'indemniser de la perte de Passano que les Vénitiens lui avaient pris. Comment reconnut-il ce bienfait? Envoyé de l'empereur au concile de Constance, il protesta contre la juste condamnation de Jean-Hùss et de Jérôme de Prague.
— Juste? sire!
— Oui, juste. Appartient-il à un sujet de troubler la religion de l'état? Depuis, les Schlick ont été les plus ardens des L'traquistes. Encore, s'ils en fussent restés là. Les compactats avaient tout légitimé. Mais, lorsque Luther propagea en Allemagne ses funestes doctrines.
— Funestes? sire!
— Oui, funestes. Vous n'ignorez pas les maux qu'elles ont produits. Où s'arré^^ront-ils? D'ailleurs, qui lui donna cette mission? N'a-t-on pas vu Zwingle et Calvin? Tous ces prétendus réformateui^ sont-il d'accord entre eux? Demain, s'il en vient un nouveau, qu'auront à lui opposer les sectateurs des autres? Dès que l'on sort du giron de la véritable église, il n'y a plus que désordre et confusion.
— Sire, Dieu nous à révélé sa sainte parole, nous lui sommes fidèles. Ce que l'homme a ajouté à notre religion divine est du ressort de notre raison.
— Soj^hisme! sophisme! et la foi donc?
Catherine évitant d'engager une discussion inutile sur ce fondement. — D'ailleurs, sire, je ne suis qu'une femme, je professe la religion dans laquelle je suis née. Ma voix est d'un bien faible poids dans les affaires publiques.
— A votre grand regret. Votre imagination ardente se nourrit des temps fabuleux de la Bohême. Vous rêvez je ne sais quelle suprématie. Ces chimères ne tendent qu'à troubler l'ordre et à affaiblir le sentiment du devoir.
— Sire, des chimères ne sont point dangereuses pour l'état.
— Peut-être. Mais les nouvelles doctrines?
— Sire, feu le baron de Raedern vous a prouvé, par son dévoûment, qu'on pouvait les professer sans cesser d'être sujet fidèle.
— Oui; mais les hommes comme lui sont rares. Il est mort. S'il eût vécu , qui sait où il aurait pu être entraîné? Autre chose. Vos vassaux se plaignent de vous, votre administration est dure envers vos sujets. Je ne veux pas cela.
— Sire, je suis les traditions, et j'obéis aux lois.
— Les traditions, les lois..; les temps ne sont plus les mêmes , les mœurs ont changé. Si je maintiens les institutions sur lesquelles repose l'éclat de la noblesse, c'est à elle à en tempérer la dureté, et surtout à ne pas les rendre plus pesantes....
Autre chose. Ceci est plus délicat. Perniettez...., vous' voulez donc rester veuve.
— Oui, sire, je le dois à mon fils, et à moimême...!
— Libre à vous....; mais si vous changiez de résolution, il est des cavaliers dignes de votre main. Je verrais avec plaisir.... Malgré la force de caractère qu'on vante en vous, votre sexe est sujet à des accès de faiblesse....
— Sire !
— Ne vous fâchez pas; nous en avons tous.
— On m'a desservie auprès de votre majesté ; je connais celui....
— A-t-il tort? On dit que vous l'avez sacrifié....
— Parce que je conviens à un homme, faut-il que je me jette dans ses bras ? Je res{>ecte trop votre majesté pour me justifier devant elle, pour l'entretenir d'un point qui n'intéresse que moi, et sur lequel je ne puis avoir d'autre juge que moi-même.
— Eh bien! quittons ce sujet; je vous le répète, vous êtes libre.... Vous savez ce qui s'est passé en Autriche, en Hongrie.
— Sire, comme tout le monde.
— Suis-je assez malheureux? J'ai tout fait pour maintenir la paix dans mes états, dans ma famille. Et ma famille me trahit, et mes états se soulèvent! J'ai tout fait pour mériter l'attachement de la Bohême; à la différence de mon père et de mon
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aïeul, j y ai établi ma résidence el ma cour; j'y ai encouragé l'agriculture, l'industrie, les sciences et les arts. Comment en suis-je récompensé? Plus que jamais, j'ai besoin d'argent et de bras pour me défendre, pour défendre le royaume; et les premiers parmi mes sujets restent indifférens à ma détresse , ou conspirent en secret pour en profiter , pour favoriser mes ennemis. Toute votre famille, son chef, André votre frère... Parce que , vieux et infirme, je vis au fond de mon palais, croit-on que j'ignore ce qu'on trame contre moi? je vous le dis à vous, car la dignité de ma couronne rie me permettrait de parler à un de ces sujets ingrats que pour le punir. On abuse de ma bonté; si j'eusse été un tyran, on eût été à mes pieds.
— Sire , je vous l'avouerai , votre situation me touche. Vous me montrez de la confiance, permettez-moi de vous parler avec franchise.
— Parlez! parlez!
— Non, on ne vous accuse point de tyrannie; mais on vous reproche de fuir vos sujets , de vous cacher au fond de votre palais, de vous dérobera leurs yeux. Que TEspagnol adore la majesté royale sous le voile inpénétrable dont elle cherche à se couvrir, ce ne sont point là les mœurs du Bohême. En Europe, on le dit barbare. Oui, comme les barbares, il aimerait à voir son roi s'offrir à ses regards, se mêler à ses jeux, à ses fêtes; par sa présence
encourager ses travaux; par ses paroles, le consoler dans ses peines ; dans les dangers publics , se met- Ire à sa tête, et combattre avec lui l'ennemi de la patrie.Essayez, sire, faites cet effort sur vous-même! Ordonnez qu'on ouvre les portes et les fenêtres de ce palais , fermées depuis si long-temps , qu'on ne sait si vous êtes prisonnier, ou même si vous vivez encore. Laissez y pénétrer les rayons du soleil et l'amour de vos peuples; renversez les barrières qui vous en séparent, mettez de côté ces intermédiaires qui nous empêchent de vous voir, de vous parler, de vous entendre. Montez à cheval, montiezvous ; parcourez nos villes et nos campagnes. Dites : « Bohèmes, on menace l'état; enfans, on attaque votre père. » Aussitôt vous verrez accourir à votre voix, la jeunesse, les femmes, les enfans, les vieillards. Tous vous feront un rempart, et prodigueront leur fortune et leur sang pour la gloire de leur roi, pour celle de la patrie.
Rodolphe attendri : — Oui, vous avez raison ; je le sais, je voudrais....
— Ce n'est pas tout : pour prix de leur dé voù ment, vos sujets ont des droits à prétendre; le. trône à aussi ses devoirs à remplir.L'état estdivisé, réunissez ses enfans; pour eux, ayez la justice impartiale d'un père; piotègez-les également dans leurs propriétés, dans leurs privilèges, dans leur culte.
A ce mot, Rodolphe reprit un air sombre; la
comtesse s'arrêta un instant, et continua : — Vous avez voulu la vérité, dussé-je vous déplaire , j'aurai le courage de vous la dire. La situation de vos états est critique, elle n'est point sans remède; qu'il soit prompt, vous pouvez encore les sauver. Vous n'avez plus àciioisir qu'entre deux partis : accordez la liberté des cultes, ou exterminez les Réformés. Avez-vous les moyens de les exterminer? en aurezvous la force? vous en sentez-vous le courage? Rodolphe resta interdit.
— Non. Eh bien ! volez au-devant de leurs vœux. Prévenez votre frère Mathias; arrachez à ses séductions des sujets que le cri de leur conscience soulève , et qu'entraîne le désespoir ; sur le champ ils reviennent à vous.
Rodolphe devint pensif.
— Si vous hésitez, votre frère viendra vous détrôner dans votre propre palais. S'il suit la sage poliliquequeles temps lui commandent, il régnera paisiblement à votre place, il recueillera les bénédictions que vous auriez pu mériter. S'il trompe les Réformés , il allumera dans ses états et dans l'empire une guerre civile épouvantable. Quels que soient son résultat et sa durée , elle laissera dans l'histoire des traces sanglantes qui flétriront à jamais la mémoire de ceux qui, pouvant la prévenir, ne l'auront pas étouffée.
— C'en est assez... Eloignons de notre pensée
ces funestes présages... Le ciel ne peimettia pas...
— Le ciel permet tout; il nbandonne les maîtres de la terre , quand ils s'abandonnent eux-mêmes. Sire, encore un mot.
— C'en est assez... je vous remercie... mais parlez à votre frère... dites-lui que son devoir...
— Il le fera, sire; veuillez sooger au vôtre. Catherine se retira. Rodolphe , répétant avec
humeur ces derniers mots, se rendit dans le labotoire de chimie, où il les oublia. Sa conversation avec la comtesse avait excité l'attention des courtisans et des ministres, car, depuis bien long-temps, le roi n'en avait eu une aussi longue avec personne.
— Eh bien! demanda àndré Schlick à sa sœur, comment as-tu trouvé Rodolphe ?
— Il n'y a rien à espérer; un moment touchée de ce qu'il m'a dit sur sa situation , j'ai mis de côté toute réserve, et je lui ai parlé avec franchise... C'est inutile, il court à sa perte, et ne veut pas qu'on le sauve. Il se plaint amèrement de toi , et s'en prend à tout le monde. Pour des concessions, il ne veut pas en entendre parler ; il n'en fera que le poignard sur la gorge.
— Je m'y attendais. Le jésuitisme fascine ses yeux, et obscurcit sa raison. Je vois Mathias roi de Bohême, et Rodolphe trop heureux d'être pensionné par son frère.
— Que son destin s'accomplisse !