‹ La BohêmeChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

Rodolphe était au comble de la joie. Il lui était venu un nouveau renfort pour ses travaux astronomiques ; Tycho-Brahé avait quitté sa retraite de Benatek, pour fixer sa résidence à Prague. Hanusch s'indignait.

— Qu'apprends-je ? dit-il à Rodolphe. Il vous est encore arrivé un savant, un certain Kepler.

— Oui, grand mathématicien, grand astronome.

— Dieu soit béni! Vous les accaparez. Que dira le Danois ?

— C'est lui qui m'a demandé d'engager Kepler, pour travailler sous sa direction à la confection

d'un magnifique ouvrage, qui portera mon nom à l'immortalité, les Tables Rudolphines .

— Beau passeport pour un roi ! Ainsi Kepler n'est qu'un manœuvre. Ne pouviez- vous pas en trouver un dans vos états ?

— Ignorant ! Kepler, encore jeune, promet de devenir le premier astronome de son siècle. Il a, plus que Tyclîo-Brahé, le génie des découvertes.

— Dans ce cas nous sommes perdus. Je vois bientôt le royaume divisé entre ces deux grands visionnaires, et la guerre civile pour des étoiles.

— Je suis en vérité bien bon de te parler de choses au-dessus de ta portée.

— Est-ce qu'il ne m'arrive pas aussi de vous entretenir de choses que vous ne comprenez pas....?

— Insolent î

— Ou que vous ne voulez pas comprendre, ce qui est encore pis.

— Laisse-moi! j'attends Tycho-Brahé.

— Je me sauve bien vite. Je ne suis pas curieux de me trouver avec le Danois. On dit qu'il.a mangé toutes vos excellentes carpes de Bénatek. Vous le croyiez occupé à regarder en l'air , et il s'amusait à ])écher dans vos étangs. Les savans sont friands de bons morceaux.

— Va-t-en ! je te l'ordonne.

Tycho-Brahé entra chez Rodolphe. Il venait de

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\isiter le superbe observatoire qui, à l'extrémité du jardin du roi , s'était élevé comme par encliantement, et avait coûté plus de cent mille florins. L'astronome, radieux, exprima son admiration.

— Une manquait que ce monument à la gloire de mon règne, dit Rodolphe. J'ai fait bâtir dans mon palais la belle galerie où j'ai rassemblé les chefsd'œuvre de la peinture. Avant moi le jardin était lin désert ; je l'ai planté, j'y ai réuni à grands frais les arbres et les plantes exotiques les plus rares. Vous avez vu mon jardin de botanique à Brandeis. Je ne suis pas avare de ces trésors. Mon but est de les propager. Je les répands parmi les seigneurs du royaume. Les vastes fossés de ce palais étaient des cloaques et des gouffres d'immondices; je les ai assainis. J'y ai amené de l'eau courante. Je ■ les ai peuplés de bêtes fauves. Elles sont libres. Il n'existe point, queje sache, une ménagerie mieux entendue. Les cendres des rois mes prédécesseurs étaient dispersées , j'ai fait construire, pour les conserver, le magnifique tombeau qui décore la cathédrale. Vous voyez les travaux entrepris pour l'agrandissement, pour l'embellissement de ma résidence. Mes châteaux de plaisance , quoique je n'y aille plus, sont tenus dans le meilleur état. Vous connaissez mes nombreux ateliers consacrés aux pro^ grès des arts et des sciences. Aucun prince n'a autant fait pour eux , excepté l'empereur Charles IV

peut-être. Mais il n'avait pas un observatoire. Voilà le plus beau fleuron de ma couronne !

— Vous avez raison, sire, d'être fier de ce monument. Il déposera, dans les siècles,de votre amour pour l'astronomie, la plus sublime de toutes les sciences, qui met l'homme en rapport avec les plus beaux , les plus mystérieux ouvrages du créateur.

L'observatoire était pourvu des instrumens nécessaires. Tycho-Brahé en avait inventé de trèsbons, il en avait lui-même une belle collection. On y remarquait un globe céleste, sur lequel il avait placé toutes les étoiles connues. On fît l'inauguration solennelle de l'observatoire en présence de Rodolphe, de sa cour, des corps savans. Tycho- Brahé débuta par cette invocation , qui fit pleurer le roi d'attendrissement :

— Etoiles , poésie du ciel ! si nous tentons de lire dans cette page brillante du grand livre de la création, les destinées futures des hommes et des empires, vous devez pardonnera notre ambition oigueilleuse d'oser franchir notre sphère mortelle, et d'aspirer à nous unir à vous. Vous êtes parées d'une beauté mystérieuse, et vous nous inspirez, du haut de la voule céleste , tant d'amour et de vénération , que la fortune, la gloire, la puissance (ît la vie ont pris une étoile pour emblème. » Il débita ensuite des vers en l'honneur de l'astrono-

mie, de son augusle protecteur, Rodolphe, et lui promit l'immortalité.

Les travaux astronomiques prirent une grande activité , leur royal protecteur venait souvent les partager. Cette conformité dégoût, et larenommée de l'astronome danois, établirent bientôt d'autres rapports entre eux. Rodolphe lui accorda une grande confiance , et le consultait souvent sur ses affaires de famille.

II n'avait pu se résoudre à se marier. Il avait dû épouser Isabelle, fille de Philippe II, roi d'Espagne, qui, après dix-sept ans d'incertitude, finit par la donner en mariage à l'archiduc Albrecht. Il avait recherché Marie de Médicis, et se fêtait laissé enlever par Henri IV. Il avait recherché des princesses de Bavière, de Styrie, de Lorraine, de Russie, de Valachie. Quand il fallait se décider, il trouvait toujours des prétextes pour différer, et lorsque les princesses qu'il avait demandées lui échappaient, il le trouvait très-mauvais. 11 vieillissait donc, mécontent du célibat, ne pouvant se décider au mariage, et désespéré de ne point laisser d'héritiers directs. Il avait beaucoup d'enfans bâtards, n'en avait reconnu aucun, et les avait condamnés à une telle obscurité qu'ils ne pussent jamais soupçonner leur illustre origine.

11 pressa Tycho-Brahé de lui tirer son horoscope.

— Eh bien ! lui dit un jour Rodolphe, il y a long-

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temps que vous consultez les astres ; (juy avezvous lu?

— Sire....

— Parlez, parlezsans ménagement! je l'exige. — ^Vous le voulez?

— Oui, vous dis-je.

— Du reste, ne vous en prenez pas à moi, c'est la faute de la science.

— Vous, ou la science, qu'importe?

— Eh bien! sire, vous n'avez point d'ennemis plus dangereux que vos plus proches parens. Us conspirent votre perte.

— Vous ne m'apprenez rien de nouveau. 11 y a long-temps que je le sais.

— Si vous vous mariez, vous aurez des enfans.

— Je le crois bien.

— Mais ils attenteront à vos jours. Ils insulteront à votre mémoire.

— J'ai eu aussi ce pressentiment; c'est ce qui m'a empêché de me marier... J'ai bien fait. Le grand Homère l'a dit : heureux qui vit sans prendre femme ! heureux qui meurt sans avoir eu d'enfans !

— Sire, les enfans légitimes ne sont pas les seuls....

— Oh! j'y mets bon ordre.

— Prenez- y garde. Quelques signes me font craindre....

— Si je le croyais.... je vcrifieiai... continuez vos

observations. Si vous découvrez quelque chose

ne nie cachez rien, rien, entendez-vous? Le destin des hommes est écrit dans les cieux.

Les révélations de Tycho-Brahé rendirent Rodolphe si soupçonneux, si craintif, qu'il se renferma plus que jamais dans son palais. Il y fit construire des passages secrets, avec des fenêtres étroites et obliques , pour circuler en sûreté, et surtout pour aller dans ses écuries, sans courir le risque d'être tué d'un coup de fusil.

Depuis que Tycho-Brahé était revenu h Prague , l'astronomie, qui faisait depuis long-temps une des principales occupations de Rodolphe, eut encore plus d'attraits pour lui, et une plus grande vogue à la cour. Les bons courtisans se faisaient astronomes; ils avaient toujours le nez au vent pour regarder dans le ciel, où ils ne voyaient goutte; ils argumentaient surl'inflence des étoiles , ils pronostiquaient, et prédisaient au roi toutes sortes de prospérités. Mocpieurde son naturel, Tycho-Brahé s'amusait parfois à leurs dépens. Il ne se bornait pas à l'astronomie : l'activité de son esprit embrassait aussi la mécanique, la chimie et la médecine. Il continuait à perfectionner ses instrumens ; il prétendait avoir découvert des remèdes spécifiques pour diverses maladies, et l'on citait de lui des cures merveilleuses. Les lettres ne lui étaient pas étrangères, il tournait passablement les vers. C'était

donc, à la cour, une espèce de surintendant des sciences. Son ambition , son caractère railleur, la faveur de Rodolphe, lui attiraient en Bohème, comme il l'avait déjà éprouvé en Danemark , beaucoup d'envieux et d'ennemis. Le grand homme donnait prise sur lui par des faiblesses et de petites superstitions. Les philosophes, et il y en avait parmi les savans qui abondaient à la cour, le tournaient en ridicule; Hanusch ne l'épargnait pas. On reprochait à l'astronome danois d'avoir abusé de la crédulité du roi pour augmenter sa méfiance. Le médecin Jessenius était le seul peut-être qui rendit un hommage pur et désintéressé au mérite de Tycho-Brahé. Ils étaient liés ensemble d'une étroite amitié. Jessenius, gentilhomme hongrois, avait été reçu docteur à Vitlenberg , où le début le plus brillant l'avait fait agréger à l'académie. C'était un homme d'un noble caractère, passionné pour la science et pour le bien de l'humanité ; en grand crédit auprès de Rodolphe, il n'en profitait que pour empêcher le mal, et ne flattait point la puissance. Il soutenait Tycho-Brahé contre l'inconstance du roi, et les coups que l'envie lui portait en secret.

Au milieu de leurs savantes observations , Rodol- }>he et le grand astronome se perdaient souvent dans les rêveries astrologiques, dont la science n'était pas encore épurée. Leur convorsation était alors

un vrai galiniathias , que pei sonne ne pouvait comprendre , et sur lequel probablement ils ne s'entendaient guère eux-mêmes.

Une nuit, après être restés plusieurs heures à l'observatoire , le crépuscule commençait à paraître:

— C'est assez, dit Rodolphe, le jour s'approche, descendons. Maintenant Mars règne au ciel. Le moment n'est plus favorable pour travailler. Allonsnous en!

— Un moment, répondit l'astronome. Que votre majesté me permette d'observer encore Vénus; la voilà qui paraît ; elle brille à l'orient avec l'éclat du soleil.

— Oui , elle est dans son périgée , elle exerce toute son influence sur la terre. Quelle rencontre! voyez. O aspect fortuné! voilà le grand nombre trois rassemblé, le nombre fécond en présages. Les deux étoiles prospères mettent entre elles l'astre pervers et funeste, elles triomphent de leur ennemi ; Jupiter et Vénus ont fait Mars prisonnier.

■ — Et les deux grandes lumières ne sont atteintes d'aucun maléfice. Saturne est à son déclin, il a perdu toute sa force, il ne peut plus nuire.

— Il est passé le règne de Saturne qui gouverne dans le sein de la terre et dans les profondeurs de l'âme , qui préside à la naissance secrète des choses, et règne sur tout ce qui redoute la lumière. Jupi-

ter brille de tout son éclat, et force l'œuvre des ténèbres à paraître au grand jour.

— Quel moment favorable pour faire une grande entreprise !

— Oui, j'y penserai.

• — -Pressez- vous, car ces signes, que la fortune nous montre au-dessus de nos têtes, s'évanouissent promptement.

— Sans doute, ils ne sont point stationnaires; la voûte céleste marche sans cesse. Voilà le jour, allons-nous en.

Rodolphe rentra dans son palais, se jeta sur son lit, et dormit deux ou trois heures, agité par des rêves bizarres, et s'éveilla en se disant : oui, il faut profiter du moment pour quelque chose d'important, de grave; si je me mariais? En donnant un héritier au trône , je mettrais un terme aux sourdes intrigues qui divisent ma maison. Mais cet enfant égorgeiait son père.... Si je convoquais la diète de l'empire, si je cherchais à soulever toute kl chrétienté, si j'armais toute l'Europe contre les Turcs? Qui commandera cette armée? Moi? Ce fardeau m'épouvante. Mathias?Il tournera contre moi toute la gloire que je lui aurai procurée. INon. Si, à l'exemple de Ferdinand de Styrie, j'abolissais l'hérésie dans mes étals; si j'en chassais les Utraquistes et les Luthériens comme j'ai fait des Anabaptistes? 11 sont en trop grand nonibie. J'allumerais la

guerre civile, j'empoisonnerais ma vieillesse, peutêtre compromettrais-je ma couronne. Non.

Le roi était livré à ses incertitudes, lorsque sept heures sonnèrent à sa pendule. Il appela, se fit lever, raser, habiller, confesser, déjeuna, s'achemina vers ses écuries, et fit ensuite sa tournée dans les ateliers.

II avait introduit le calendrier grégorien dans le royaume. Bien des gens le repoussaient, les uns par esprit de routine, les autres parce qu'il portait lenomd'un pape. Ces oppositions embarrassaient le gouvernement. Le roi accordait sa haute protection aux faiseurs d'almanachs , et ne dédaignait pas de donner son avis sur cet objet important. Pour s'en occuper, il convoqua une petite réunion d'astronomes et d'astrologues, entre autres Kepler et Tycho-Brahé. La discussion finit par ennuyer Rodolphe. Hanusch était là, tournant le dos, la face collée contre une fenêtre, écoutanttout, et, contre son habitude, ne disant rien.

— A quoi penses-tu donc? lui demanda le roi.

— Sire, répondit-il, je pense que la question du calendrier est indifférente au peuple, qui prend le temps comme il vient. Pour que le grégorien s'établisse, commandez de bons ahiianachs, c'està-dire amusans. C'est la bibliothèque des villages, et bien des gentilhommes n'en ont pas d'autre. J'en demande pardon ii niaître Peters (]odici!-

if)2 LA BOHEME.

lus, mliicleur de ralnjanacli royal, ici présent; ses calculs du temps sont bien ennuyeux, et il n'est pas heureux dans ses prédictions.

— Quel remède...? reprit Rodolphe

— Tout simple, conlinua Hanusch en tirant un papier de sa poche. Si voire majesté le permet, et surtout le docte aréopage, voilà un petit échantillon dont je vous donnerai lecture.

Les savans sourirent de pitié.

— Messieurs, riez tant que vous voudrez. Quoi- (jue je ne m'amuse pas à bayer aux étoiles, je ne suis pas aussi étranger à l'astronomie que vous semblez le croire. Vous connaissez rhorloge de riiôtel-de-ville, qui marque les heures, les jours, les mois, les phases de la luneet du soleil, le cours des planètes, les signes du zodiaque; vous avez vu, lorsqu'il sonne, sortir de la muraille ce squelette, et vis-à-vis de lui ce vieillard branlant la tête, donnant aux badauds qui le regardent un avertissement qu'ils ne comprennent pas. Cette merveille, savez-vous qui Ta créée? Mon illustre ayeul, le grand llanusch, astronome et mathématicien à l'université. Montrez-moi, dans vos généalogies, un aussi grand homme. Héritier de son nom, pourquoi ne le serais-je pas d'une étincelle de son génie, d'une parcelle de sa gloire? Pourquoi ne m'en vanterais-je pas , comme tant de gens qui n'ont pas d'autre mérite (|ue de s'aj)peler comme leur père?

— Eh bien! dit Roduiphe, à la preuve, tout de suite. Messieurs, écoutez!

Hanusch toussant, crachant, et prenant une attitude doctorale et le ton d'un professeur, lut son manuscrit. C'était, sous la rubri([ue dechacpie mois, un recueil de maximes et de prédictions bouffonnes.

Rodolphe rit beaucoup pendant cette lecture. Les astrologues s'écrièrent que c'était ravaler la science, et se moquer du public. Tycho-Brahé, prenant gaîment son parti , trouva ([ue le plan n'était pas trop mauvais.

— Je le crois bien , reprit Hanusch; je vous défie vous, et toute la mathématique, de contester une seule de mes assertions. Je ne trompe personne, moi. Ce sont des vérités démontrées, claires comme le jour. Je me flatte de perfectionner encore cet ouvrage , et de le rendre plus digne de la haute noblesse^ de la ciboule {}) et du respectable public. Qu'on me laisse seulement deux jours pour y mettre le poli. •

Ce fut l'avis deRodolphe, et par conséquent des docteurs, à la vérité contre leur conscience et par courtoisie.

Fier de ce triomphe, et voyant son maître dans une bonne veine, Hanusch lui demanda sérieuse-

(1) Ziviehel , nom donné à la petite noblesse.

ment une petite place à Tobservatoire, ne fût-ce que celle de concierge. Le roi hésitait; Tycho-Biahé s'y opposa.

— Pourquoi? demanda Hanusch. Pour la partie morale, vous le voyez par mon calendrier, personne ne peut me ledisputer. Quant aux étoiles, aux comètes, j'ai une aussi bonne vue que quiconque. Combien de grands astronomes se sont approprié les découvertes de leurs apprentis ou de leurs portiers! Allons, mon doux Rodolphe , introduismoi dans le sanctuaire céleste! j'aurai trois ou quatre cents florins de plus , et cela ne te coûtera rien.

Tycho-Brahé se fâcha, et fut inébranlable.

— Eh bien ! continua Hanusch, votre dureté vous portera malheur...

— Comment! dit le roi d'un ton sévère.

— Il suffit, ajouta Hanusch en sortant, Tycho, souviens-toi...

— C'est un fou , reprit le roi.

— Oui, continua l'astronome, et l'on s'étonne (jue votre majesté le conserve auprès d'elle, lorstpie tous les rois ont supprimé leurs fous.

— Vous-même, vous avez le vôtre.

— Quelle différence! le mien est un fou véritable, un de ces pauvres d'esprit à qui l'Ecriture promet le royaume desCieux, qui sont en vénération chez les peuples de l'Orient ; créature bénine, type

de l'état d'innocence , image de l'homme primitif, et tel qu'il sort des mains de la nature.

— Vous ne flattez pas notre espèce.

— L'homme n'est que trop disposé à se flatter lui-même, et la présence continuelle d'un être tel que mon fou est nécessaire pour tempérer notre orgueil...

— Sous ce rapport, Hanusch ne me laisse non plus rien à désirer. Vous voyez qu'il ne m'épargne guère. Autour de moi , tout me traite sans cesse en roi, lui seul me traite en homme. Si je ne l'avais pas, par où tiendrais-je encore à l'humanité? Par mes besoins , mes chagrins , mes infirmités. Quelquefois il me déride. Qui sait? Sans lui j'aurais peut-être fini par être un tyran.

— O Sire!

— Oui , oui, si j'ai d'autres défauts, on ne pourra pas du moins me reprocher celui-là. D'après mes pressentimens sur ma famille, d'après les vôtres, vous à qui la science dévoile l'avenir, un autre que moi , pour conserver la sûreté de ses états , pour maintenir sa dignité, eût sévi... Croyez-vous qu'on ne me l'ait pas conseillé...? Mon frère Malhias...! je disais un jour à Hanusch : « Si tu étais persuadé que ton frère voulût te ravir ton bien, et que tu pusses impunément le faire mourir. « il ne me laissa pas achever, et me répondit : « J'aimerais mille fois mieux vivre dans la misère. » Je ne sais pas

lOG I^A BOHÈME.

lequel de mes conseillers ne nreùt pas répondu : «Trempe plutôt tes mainsdans le sang de ton frère!» Mon cher maître , conservons donc chacun notre fou. Si le vôtre vous porte bonheur, vous voyez que le mien m'est aussi très-utile. A ce soir: nous avons une comète à observer, voyons un peu ce qu'elle nous présage...

— Rien de bon , sire.

— Avez-vous déjà vu?...

— Non ; mais cette apparition , la menace d'Hanusch , ce que vous m'avez dit des archiducs, je ne sais quelle voix secrète trouble mon esprit; et me fait craindre pour votre majesté et pour moi...

— Si c'est la volonté de Dieu, il faut s'y soumettre... Je réfléchis ; venez dîner avec moi. Je ferai inviter Kepler; c'est un esprit fort , lui.

— Sire, il est jeune.

— C'est notre contre-poids, cet homme-là ira loin.

— Je le pense; sans cela je ne vous l'aurais pas présenté; mais il est venu après Copernic, après moi ; j'ose le dire : nous lui avons défriché le terrain.

— Où en sont vos Tûèles? Eies-xous content de lui?

— Sire, ce monument, que j'élève autant à la gloire de votre majesté qu'à la mienne, est à peu

près terminé; et, si le sort m'empêchait d'y mettre la dernière main , vous pouvez compter sur Kepler comme sur moi-même.

— llest neuf heures, allez, je vous attends pour dîner... Apportez votre nouvel instrument, nous l'essaierons.

T\ cho-Brahé était atteint d'une infirmité qui l'obligeait à prendre certaines précautions ayant de se mettre à table, et qui ne lui permettait pas d'y rester long-temps. Il les oublia au mouient d'aller chez le roi; le diner fut long , il n'osa pas se lever, se retint, et se trouva tellemeni incommodé lorsqu'il se retira, qu'il mourut trois jours après, à l'âge de cinquante-cinq ans. Une mort aussi prématurée et aussi prompte fit taire l'envie, ranima l'attachement que lui avait montré Rodolphe, et excita dans toutes les classes les plus vifs regrets. Tycho- Brahé , bienfaisant et généreux, donnait tout aux pauvres etàses amis dans le besoin. Sa renommée, et les Tables de logarithmes logistiques qu'il avait composées, voilà tout l'héritage qu'il laissait à sa veuve et à ses quatre enfans.On lui fit'des obsèques magnifiques. Son ami Jessenius prononça son oraison funèbre, et écrivit ensuite sa vie. Il fut enterré dans l'église deTein ; on plaça sur son tombeau une inscription pompeuse, avec cette simple devise: non videri^ sed esse.

Mais le plus inconsolal)le de cette peile fut îîa-

imscli. Il suivit le convoi de Tyclio-Bralié en poussant des sanglots.

— C'est moi, dil-il à Rodolphe , qui lui ai porté malheur. Sans la fatale menace que je lui fis, il vivrait peut-être encore. Au Diable les almanachs et l'astronomie ! Pour la première fois de ma vie que je m'en suis mêlé, je n'ai pas été heureux. C'en est fait, je renonce à cette science maudite. Je le vois bien , il faut que chacun fasse son métier. Suivez mon exemple. Laissez là et l'observatoire et toutes vos sorcelleries. Croyez- moi, vous n'y trouverez pas votre compte. Voilà que je prophétise encore sans le vouloir. Je reste fou, du moins soyez roi.

— Sais-tu bien , lui repondit Rodolphe , que depuis la mort de Tycho-Brahé , qui a suivi de si près ta menace, on te craint comme un oiseau de mauvais augure. Ce pauvre Tycho! quel dommage pourtant qu'un si beau génie soit damné ! Si je ne peux pas venir au secours de son âme, du moins je prendrai soin de sa gloire. Ses Tables ne sont pas finies; il a recommandé à Kepler de les mettre en état d'être publiées; il en a contracté l'engageinent avec moi.

— C'est très-bien , de soigner la gloire de votre défunt confrère; m-ais il y a quelque chose de plus pressant, sa fenmie et ses enfans ne vivront pas de cette fumée.

— Je leur paierai 22,000 llialers pour la collection d'instrumens qu'à laissée le défunt.

— Beau cadeau que vous leur faites ! C'est leur propriété et tout leur héritage. Vous ne leur donnez pas un kreutzer au-dessus de sa valeur.

— Il auront le produit de la publication des Tables.

— Dieu sait quand et combien. Kepler assure qu'elles ne seront pas en état d'être publiées avant

vingt ans.

— Je leur accorde une pension de 600 florins. Je veux que tu ailles le leur annoncer.

• — Vous ne les engraisserez pas beaucoup , et vous ne vous ruinerez pas. Faites-vous donc astronome, pour laisser à peine du pain à votre famille !

— Je suis ruiné ; la guerre...

— C'est le déjeuner d'un courtisan.

— 31ille florins. Je fais au-dessus de mes moyens. Est-tu content ?

— Il le faut bien , puisque vous êtes ruiné ; ce n'est toujours pas ma faute. Je cours chez madame Tycho et les petits Brahés... Et son fou ?

— Qu'on le mette à l'hôpital !

— Belle perspective pour moi ! Voilà donc comme...

— Laisse-moi !

Hanusch courut chez la veuve de Ïycho-Brahé, et chercha par de belles paroles à faire valoir la

chichelé de rempereiir. 11 alla voir ensuite le fou du défunt astronome, qui occupait la meilleure chambre de la maison , tout auprès de celle qu'avait habitée son maître.

— Eh bien! dit-il, mon pauvre Lep! mon cher confrère ! J'ai essayé de toucher en la faveur le cœur de sa majesté; j'y ai réussi. Viens, suis moi.

— Ou?

— A l'hôpital.

— A l'hôpital? c'est bon pour toi.

— Grand merci! Ah! tu fais le fier.

— Tu n'es que le fou d'un roi. J'ai été" celui d'un grand homme,

— Bon dieu! Que dis -tu là? tu parles comme un animal raisonnable. Est-ce que ton maître, en mourant, aurait soufflé son espiit sur toi?

— Si le tien en fait un jour autant , lu n'auras pas à te vanter de ton héiitage.

— Tu m'étonnes , tu me confonds.

— J'ai gouverné le premier astronome du siècle ; et toi, tu n'as jamais pu gouverner un roi.

— C'est vrai , je m'incline devant toi. Tu es fîiit pour conduire notre espèce. Je vais demander à Rodolphe de te donner la direction de l'hôpital des fous.

— Je ne veux rien de ton roi. Crois-tu que je sois embarrassé ])our vivre ? j'ai peu de besoins ; Tycho-Brahéya pourvu. Si je voulais user d'indus-

trie, j'ai assez appris à son service pour faire l'astronome , le médecin , l'alchimiste , et trouver quelque prince qui paierait bien mes services.

— Pourquoi as-tu fait le fou ?

— Toi-même, pourquoi le fais-tu?

Hanusch lui raconta son histoire.

— Ta vie, dit Lep , a été honorable jusqu'au moment où tu vendis ta gaité à ton roi. Moi, je conspirai contre celui de Danemark , et je fus découvert. Prévoyant le sort qui m'était réservé, et ayant un extrême dégoût de la mort , je fis le fou pendant l'instruction de mon procès. On ne me condamna pas moins à avoir la tête tranchée, car j'avais le cou trop noble pour la corde ; mais on n'exécuta point ma sentence, et on m'envoya dans la maison des fous de Copenhague; ayant choisi ce genre bénin de folie qu'on appelle imbécillité , j'échappai au traitement barbare qu'on employait dans la maison ; seulement on me raillait, on me bernait, j'étais le jouet de tout le monde. Il faut bien aimer la vie pour la paver aussi cher. Tycho-Brahé avait sur la folie de singulières idées ; loin de la regarder comme une maladie de l'esprit, il croyait qu'elle créait, pour riîomme qui en était atteint, des rapports nouveaux qui rélevaient au-dessus de son horizon ordinaire. Se fondant sur des iextes des Saintes-Eciilures , et sur l'opinion reçue parmi beaucoup de

peuples, il regardait les inibécilles comme des élres en dehors de la civilisation , et dans l'état primitif de nature, dignes de pitié, et dont la société intime portait bonheur. Il venait souvent avec des médecins visiter les fous, les observer, et faire sur eux des expériences. De mon côté j'observais aussi les docteurs, je les entendais parler; j'en faisais mon profit. Je m'approchais de Tycho-Brahé, je rampais àses pieds , je les flairais, je les léchais , à ^ peu près comme son chien. Quand un autre que lui venait auprès de moi, je détournais la tête , je m'éîoignais avec un rire sardonique. Dans la prédilection que je lui témoignais, Tycho-Brahé vit quelque chose de surnaturel ; il en tira les plus heureux augures, et voulut, à tout prix, m'attacher à sa personne. On lui opposa ma condamnation. 11 était en grande faveur auprès du roi Frédéric, qui vivait encore, qui lui permit de m'emmener à Oranienbourg. Alors j'entrai en fonctions....

— D'imbécille, interrompit Hanusch.

— Pas même de fou, comme toi, continua Lep , mais de prophète, d'oracle. Lorsque Tycho-Brahé avait du chagrin, une crainte, une espérance, il en disait quelque mots tout haut, devant moi, sans m'adresser la parole; je n'avais pas l'air de l'entendre. Puis il me faisait une question très-brève. J'y répondais le j)lus juste (juo je pouvais, tantôt avec rindifférencc de (juchpiun qui ne sait ce qu'on lui

deiiiaiide, tantôt avec rétoniiemeiit d'une personne qui se réveille en sursaut. L'événement justifiait souvent mes conjectures; Tycho-Brahé me croyait inspiré. Il me soignait, me caressait, me donnait à manger de sa propre main. Dans sa disgrâce, dans ses malheurs, il s'attacha encore à moi. Je lui étais devenu nécessaire. Il m'emmena avec lui en quittant le Danemarck.

^ — Comment ne t'es-tu pas fait un scrupule d'abuser ainsi de sa crédulité ?

— C'était une fraude innocente, d'où dépendaient ma sûreté, ma vie. Quant à lui, je ne le trompais point; je le conseillais comme je me serais conseillé moi-même. Depuis notre départ du Danemarck, j'aurais pu, sans danger pour moi, laisser mon rôle d'imbécille, et paraître tel que j'étais. Mais qu'aurait dit Tycho-Brahé? qu'aurait-on pensé de lui dans le monde? Pour l'empêcher de rougir à ses propres yeux, et ne pas nuire à sa gloire, je me suis fait violence. II vaut mieux pour lui qu'on l'ait cru dupe d'un fou, que d'un homme qui ne rétait pas.

— Mon cher Lep, compte sur ma discrétion, je n'ai plus qu'un conseil à te donner, c'est de décamper au plus vite. Car si la bande de savans et de prétendus sages qui environnent Rodolphe, si « le pauvre roi lui-même venait à soupçonner que tu as berné leur maître, ils s'obstineraient à te traiter

comme fou, pour venger sa mémoire, et salisfaire leur orgueil.

— C'est bien mon projet. Je le médite depuis la mort du grand homme. Cette nuit même je quitte la livrée de la folie; demain, dès la pointe du jour, je sors de cette ville; dans quatre jours je serai hors du royaume. Tu peux dire que Lep s'est jeté de chagrin dans la Moldau, ou après une semaine, si cela te plaît, raconter mon histoire.

— As-tu besoin de mon aide?

— Je te remercie; j'ai tout arrangé avec un honnête juif.

— Adieu donc, et que le bon génie des fous te protège!

— Où vas-tu donc si vite?

— Nous avons conseil au palais.

— Quelle grande affaire?...

— Une affaire fort malheureuse pour mon maître; son frère Mathias, toute sa famille, conspirent contre lui.

— Quest-ce que cela te fait? Tu n'as pas voix au conseil.

— Malheureusement. Mais je puis donner on passant un bon conseil a Rodophe. Sais-tu bien qu'il s'agit de sa couronne et de ma place. Adieu , confrère.

Les conseillers du roi, les grands fonctionnaires du royaume, étaient réunis depuis deux heures.

LA BOliÊME. 205

Le cardinal Dietriclistein, et l'évèque de Vienne, Klesel , y assistaient. Ils s'observaient les uns les autres, et s'entretenaient gravement de futilités et de choses indiiïërentes, à la manière des gens de cour, si habiles, quand il le faut, à parler sans rien dire.

Rodolphe parut enfin, chacun se tut; il s'avança lentement, beaucoup plus sombre qu'à l'ordinaire, s'assit sur son fauteuil, et fit signe aux membres du conseil de prendre des sièges. On était en place depuis cinq ou six minutes, personne neparlait, Rodolphe semblait tombé dans l'assoupissement.

— ■ Eh bien ! messieurs, dit il en élevant tout à coup la voix, et comme se réveillant en sursaut , croyez-vous que je vous aie rassemblés simplement pour avoir l'honneur de vous voir? INe se passe-til rien d'extraordinaire dans mes états? Que fautil donc pour vous émouvoir? Pour conseiller ou défendre votre roi, attendez-vous que l'ennemi soit dans Prague? Lorsque mon indigne frère Mathias fit malgré moi la paix avec les Turcs, pour suivre plus facilement ses projets ambitieux, et me dépouiller tout vivant de la Hongrie et de l'Autriche, il me (allait agir avec vigueur, je le voulus- Il n'y avait pas à déhbérer.Les faits parlaient assez haut. Quelques semaines me suffisaient pour rassembler une armée. Mathias n'était pas en état de résister. Je n'avaisqu'à memontrerauxAulrichiens,

aux Hongrois ; je les arracliais à la séduction, je faisais justice de quelques rebelles, et Matlîias... On m'en empêcha...

— Qui donc? sire, répondit Hanniwald d'un air blessé. N'était-ce pas moi qui avais donné ce conseil à votre majesté? Si vous ne l'avez pas suivi... *

— Je le sais , ce n'est pas votre faute, reprit Rodolphe en jetant un regard courroucé sur Klesel , ce fut...

— Sire, dit alors i'évéque, après l'événement, il est facile de condamner le conseiller fidèle qui crut le prévenir par les voies de conciliation. Loin de regarder la paix avec les Turcs comme un attentat à votre autorité, je la considérai comme un grand service rendu à votre majesté, dont la guerre épuisait les états, et comme un bienfait signalé pour toute la chrétienté, que menaçaient les Infidèles. Je m'efforçai donc d'apaiser la colère que vous manifestiez contre l'archiduc votre frère. Il était impossible de prévoir qu'il abuserait de votre condescendance; rien ne le faisait soupçonner.

— Ignoriez-vous donc sa conduite passée? Avezvous oublié que, dans sa jeunesse, entraîné par une fausse gloire, il avait, contre l'intérêt de sa maison, porté les armes dans les Pays-Bas, en faveur de sujets révoltés, et contre le roi Philippe son parent? Ne saviez-vous donc pas que depuis il

n'avait cessé de travailler à soulever mes propres sujets, et à me ravir mes couronnes?

— Sire, si vos conseillers les pins intimes n'ont pas découvert des trames secrètes , comment auraisje pu les deviner?

— Secrètes! il ne s'est pas toujours caché dans l'ombre. La convocation des états d'Autriche et de Hongrie, leur confédération criminelle, étaient publiques; et cependant vous me prêchâtes la paix; la paix, quand on me déclarait la guerre! vous me conseillâtes de casser cette confédération; mais je voulais donner à cet acte d'autorité l'appui de la force. Vous fûtes d'un avis contraire. Qu'est-il arrivé? Ma décision a été méprisée. 11 eût mieux valu ne rien faire.

— Sire, elle eût été respectée, si vous n'aviez pas aussi, contre mon avis, annoncé le projet de priver votre frère de ses droits héréditaires, et de désigner pour votre successeur l'archiduc Ferdinand. Je prédis alors à votre majesté que si l'archiduc Mathias en était instruit, vous le pousseriez vous-même aux dernières extrémités.

— Comment l'a-t-il su ? 11 ne peut l'avoir appris que de moi , ou de vous , messieurs, »

Tous les membres du conseil se soulevèrent, prolestant de leur discrétion.

— Monsieur l'évêque, vous ne dites rien.

— Sire, il me serait tout aussi facile qu'à ces

208 LA BOHÊvlE.

messieurs de protester de ma discrétion. Mais de quoi me servirait une semblable protestation auprès de votre majesté, si, prêtant l'oreille à mes ennemis, elle a conçu contre moi des soupçons ? Ce n'est point d'après de simples paroles que peuvent être jugés les conseillers du trône. Votre majesté, au lieu de cacber à son frère, comme je l'en avais priée , le mécontentement qu'elle avait contre lui, envova,à son préjudice, Tarcbiduc Ferdinand pour la représenter à la diète de Ratisbonne. En fallait-il davantage pour exciter la jalousie et les soupçons de l'arcbiduc Malbias ?

— Que dites-vous? à son préjudice? i\e suis-je pas le maître de me faire représenter par qui je veux?

— Votre majesté m'entend bien. Il y a des convenances qui équivalent....

— Oui, je dois ménager les convenances d'un rebelle qui viole tous mes droits ? Des ménagemens ! En ai'je manqué ? Vous savez où ils m'ont conduit. Tous les arcbiducs se sont coalisés contre moi.

— Sire, c'est un vain bruit répandu par les ennemis de votre maison ; il y a loin d'une simple conférence à une coalition. Elle n'a janjais existé.

— Dans un moment, vous le croirez peut-être. Strablendorf, parlez!

Le conseiller raconta comment, informé que le cbanoine Kobler était envoyé par ]\Ialliias à Ratisbonne pour faire une communication importante,

LA BOHÉ^IE. 200

il l'avait fait arrêter à Passau , et qu'on avait trouvé sur lui la délibération des archiducs contre Rodolphe. Strahlendorf en fit lecture.

— Si je n'écoutais, dit le roi , que ma juste vengeance , je sais ce que j'aurais à faire. Mais les coupables sont mes parens , je me défie de m©i-même. Messieurs, conseillez-moi.

Le cardinal Dietrichstein opina pour la guerre. Tous les membres du conseil furent de son avis. Hanniwaldseul s'y opposa. Suivant lui , il était trop tard. Le roi n'avait ni armée, ni argent. Mathias était puissant et tout prêt. La guerre n'offrait d'autre perspective à Rodolphe que revers, humiliation , ruine. Il valait mieux négocier que de donner à l'Europe le scandale des divisions, au sein même de l'auguste maison d'Autriche ; sans cependant négliger femjîloi des ressources militaires qu'avait la couronne. Cette opinion ne contrariait pas absolument celle des autres membres du conseil; elle s'accordait parfaitement avec les sentimens secrets de Rodolphe, avec son aversion pour la guerre et les résolutions violentes ; elle fut donc adoptée.

Quand la séanca fut levée , Strahlendorf, resté seul avec le roi , lui proposa de faire arrêter l'évêque Klesel, dont la lettre trouvée sur lechanoine Kob- 1er prouvait la trahison.

L'arrêter! s'écria le roi. Un évêque! Y pensezvous? Le cardinal-légat, tout le clergé jetteraient

les hauts cris. On indisposerait les catholiques dans un moment où j'ai si grand besoin d'eux. Ce serait un triomphe pour les hérétiques.

— Si j'avais prévu que votre majesté se ferait un scrupule d'autoriser l'arrestation d'un traître, je l'aurais sjippliée de ne pas l'admettre ce matin au conseil. Tandis que vous hézilez de faire l'usage le plus légitime de votre autorité , il écrit probablement à l'archiduc Mathias le résultat de la séance. Peut-être se prépare-t-il à partir, et lorsqu'on voudra mettre la main sur lui, on ne le trouvera plus,

— Mettre la main sur lui! Songez donc à son caractère!

— A-t-il respecté le vôtre ? Vous avez la preuve écrite de sa trahison. Son caractère lui assure-t-il l'impunité ?

— Au moment où je vais envoyer négocier avec Mathias, cette arrestation ne serait pas politique.

— Il le serait encore bien moins de laisser échapper un ennemi qui ne profitera de votre induigenceque pour travailler contre vous. Sire, montrez que vous sentez l'injure faite à votre majesté , sinon vous découragerez vos serviteurs fidèles, et la trahison vous assiégera dans votre palais. Déjà....

— Quoi? soupçonneriez-vous....?

— Je ne veux point troubler l'âme de votre majesté en y excitant sans preuve des défiances; mais

un exemple est nécessaire pour contenir chacun dans son devoir.

— En effet. Devais-je m'attendre à tant de noirceur de la part de Klesel, d'un prêtre, d'un homme que j'ai fait évéque,et admis dans l'intimité de mes conseils? Et le cardinal-légat, qu'en pensez-vous?

— Depuis que Mathias a levé le masque.... j'ai cru remarquer en lui de l'incertitude , de l'embarras.

— Non, cela n'est pas possible. Suis-je assez malheureux? Ne savoir à qui se fier! Ne pouvoir dormir en sûreté ! Etre à la discrétion de tout le monde, depuis l'éminence jusqu'au dernier marmiton des cuisines ! Voilà ce qu'on appelle régner!

— C'est pourquoi, sire, les rois doivent réunir la sévérité à la bonté.

— Je ne puis être un tyran.

— Je ne vous demande que d'être juste. Rodolphe changea de conversation , et s'occupa

du choix d'un plénipotentiaire pour négocier avec Mathias. Hanniwald et Strahlendorf proposaient le grand-chancelier Lobkowitz ; il fut nommé. Strahlendorf revint sur l'arrestation de Klesel,

— Pourquoi cette opiniâtreté ? dit le roi ; vous savez bien ma répugnance.

— Je vois un scrupule religieux auquel votre majesté sacrifie sa sûreté, celle de l'état. Mon devoir est delecombattreet de rassurer votre conscience. Je

suis aussi unbou catholique; je sais les égards, le respect que l'on doit au sacerdoce; mais la majesté royale et la dignité du trône passent avant tout.

— Eh bien ! faites comme vous voudrez. Laissezmoi, .l'ai besoin de repos.

Strahlendorf sortit, et Rodolphe se jeta sur son fauteuil.

A peine était-il assis, (ju'il entendit ouvrir la porte de la salle , et dit sans tourner la léte : « Qu'estce? Qu'on me laisse tranquille! »Un moment après il entendit marcher doucement, regarda avec humeur, et dit en se radoucissant : « Ah! c'est toi, mon pauvre Hanusch ?

— Oui, mon pauvre Rodolphe, c'est moi, répondit le fou en s'approchant.

— Tu as raison , pauvre en amis. Bien des gens se vantent d'être les miens; ils veulent dire que j'ai pour eux de bons sentimens ; ils s'en honorent. Mais eux ne se cioient tenus à rien envers moi , et ces amis-là ne me font ni honneur ni profit. Heureux encore qu'ils ne me trahissent pas!

— Roi , tu veux avoir des amis ? tu es plus fou que ton fou. Un simple bourgeois a bien de la peine à en avoir un; le bourgeois est pourtant un homme; et un roi....

— Je ne suis pas un homme?

— Non, tu es roi. Ecoute une petite historiette, l'n jeune homme qui avait vovagé, étant retourné

chez son père, lui fit un grand étalage de tous les amis qu'il avait faits , sans compter ceux de sa ville. Moi, qui suis bien plus âgé que toi, lui répondit son père, et qui ai beaucoup plus vu le monde, je n'ai qu'un ami. Eprouve les tiens. Tue un veau , mets-le dans un sac, porte-le chez eux, dis-leur que cest un homme que tu as eu le malheur de tuer, prie-les de te laisser l'enterrer chez eux , et de te donner un refuge contre les poursuites delajustice. Le fils suivit le conseil de son père , et alla chez ses amis. Partout il fut repoussé, chassé et menacé d'être livré comme un meurtrier. Il alla enfui chez l'ami de son père qui faccueillit assez bien, et se mit en devoir de faire une fosse pour enterrer le cadavre. Le jeune homme, touché jusqu'aux larmes, lui découvrit alors sa supercherie , se confondit en remercimens, et revint rendre compte à son père. Eh bien! lui dit le vieillard, tu vois maintenant ce que c'est que les amis. Quant au mien , je n'en suis pas encore sur. Ce qu'il a fait une fois, le ferait-il deux?

— Dans ma jeunesse, dit Rodolphe, j'étais comme ce jeune homme ; j'étais comme lui dans mes prospérités. Depuis que l'âge et le malheur se sont appesantis sur moi , tout est bien changé.

— Les amis sont comme les hirondelles , elles viennent au printemps, et s'en vont fliiver.

2i4 lA BOHÊME.

— Je suis las de ma IrisJe vie. Ce monde pervers m'en dégoûte.

— Le monde est monde et reste éternellement monde. \i n'y a rien de nouveau. C'est toujours la même comédie, avec d'autres personnages.

— Dis tragédie.

— Il a son côté plaisant; tant que je le puis, je ne le regarde que de ce côté-là.

Rodolphe bâilla, se leva de dessus son siège, et marcha lentement vers la porte.

— Où ailez-vous donc si vite? lui demanda Hanusch.

— Je n'en sais rien. A la volonté de Dieu.

— Il dit : aide-toi, je t'aiderai. Aidez-vous donc?

— Je n'ai pas besoin de tes avis ; je ne te les demande pas.

— Si vous les aviez suivis, vous n'en seriez pas....

— Que veux-tu dire ?

— Croyez -vous qu'on ne sache pas ce qui se passe.

— Que se passe-t-il donc^

— L'archiduc Mathias....

— Tais-toi! ce sont de faux bruits.

— Vous jouez au fin avec moi , avec moi qui ai le cœur sur la main!

— Cela ne te regarde [)as ; ne sutor nltrà crepidam.

LA BOHEME. 21 o

— On ne vous fera pas le même reproche. Ces mots-là, vous les avez toujours à la bouche. Vous êtes bien heureux que je sois un homme lettré pour les comprendre. Je yous le répète à mon tour , si j'étais cordonnier, je ferais des souliers; si j'étais roi ou empereur, je régnerais.

— Tais-toi, te dis-je. Je n'ai rien à craindre, j'ai de puissans alliés.

— Je serais curieux de les connaître.

— N'as-tu pas vu les ambassadeurs du grand-duc de Moscovie ?

— Qui ont mis trois mois en route, parce que le roi de Pologne n'a pas voulu les laisser passer dans ses états. La belle armée qu'ils ont amenée à votre secours! des pierres précieuses, des tapis, des parfums, des fourrures, des faucons blancs, des hibous, et l'image du grand saint Nicolas !

— N'a-tu pas vu les deux ambassades que m'a envoyées coup sur coup le roi de Peise? Il m'a proposé de faire , avec toutes les puissances chrétiennes, une ligue contre les Turcs, tandis que de son côté illes attaquera avec le prince de Géorgie, son allié.

— Il s'agit bien de la Turquie, quand la Bohême fuit sous vos pieds. Il y avait dans cette ambassade l'anglais Antoine Scherlegus , un hérétique , un vaurien, comme tout ce (jui vient des bords de la Tamise.

2IG LA BOHEi\rE.

— Héréti([iie, cesl vrai; mais j'ai connu de braves Anglais.

— Oui, témoin Claude Sirri ; il faisait croire au princeGuillaumedeRosenberg,qui, par parenthèse, comme vous pratiquait l'alchimie, qu'en mettant des ducats en terre, et en les arrosant avec une certaine eau, ils grossissaient. Sirri déterrâtes ducats pendant la nuit, et les emporta.

— L'ambassadeur de Perse a bu à ma santé, à celle du pape, du roi d'Espagne.

— C'est un charlatan , un imposteur, que Scherlegus avait habillé en Persan.

— Ah ! la belle idée que tu as là , dit Rodolphe en riant à gorge déployée. Et reprenant son sérieux : INigaud, nous avons parlé persan ensemble. Le Vaïvode de Valachie est mon ami. IN'as-tu pas vu les drapeaux pris sur les Turcs, et dont il m'a fait présent?

— Oui , j'étais au château quand on vous les a apportés en cérémonie, et ce que j'ai vu de plus clair , c'est que dans cette occasion vous avez daigné vous montrer au peuple, à qui depuis bien longtemps vous n'aviez pas fait cet honneur.

— Je ne suis donc pas abandonné de tout le monde. Si j'éprouve quelque échec, j'ai des moyens de me relever; voilà ce que tu dois dire partout, au lieu de répandre l'alarme.

— Je ne sais pas mentir. Encore si cela pouvait

LA BOHÊME. 2i7

vous rendre service. On me rirait au nez. V ousméme, vous me prendriez pour un imbécille. De tout ce que vous venez de me dire, vous ne croyez pas un mot.

— Insolent! retire-toi! Et en parlant ainsi Rodolphe sortit de son appartement , arriva à sa galerie des tableaux, et en ferma la porte presque sur le visage d'Hanuscli qui était sur ses talons, el qui s'écria : « Pauvre Rodolphe!»

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