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CHAPITRE JNEUVIÊME

En arrivant à Friedland, Wenzel reconnut que Raudnitz était coupable d'une odieuse brutalité , et apaisa cette affaire. Les sujets de la seigneurie le comblèrent de leurs bénédictions. L'inspecteur et toute la chancellerie en frémirent de rage. Haniscli vint le trouver tandis qu'il reposait encore mollement entre ses deux lits de plume d'oie. Le receveur avait l'air triste et abattu.

— Quoi, lui dit Raudnitz, vous êtes tout déconcerté pour une bagatelle ? Ce n'est pas une affaire finie. Que la comtesse fasse d'un aventurier son amant, et se rende la fable de toute la Bohème,

tant pis pour elle; mais qu'elle nous soumette à l'indigne objet de son caprice, qu'elle brise dans ses domaines tous les liens de la subordination, qu'elle récompense la révolte des sujets! Par saint Adalbert, je ne le souffrirai pas. Où en serionsnous, si nous permettions aux seigneurs d'usurper notre autorité et nos droits? PSous leur fournissons des revenus , qu'ils les mangent ; c'est à nous seuls à gouverner. Chwal ! c'était le nom de son domestique, apporte-moi ma pipe. Chwal mit la pipe à sa bouche, l'alluma, et la passa de suite à la bouche de son maître.

— Vous avez parfaitement raison , répondit Hanisch, à qui Raudnitz avait rendu le courage. En conscience, c'est servir la comtesse. Cette amourette n'est qu'une lubie. Une fois passée, Catherine sera la première à déplorer sa faiblesse, et à approuver votre sévérité. Ne sont-ce pas ses principes? Elle veut qu'une main de fer pèse sur ses sujets. Quels sont vos desseins?

— Vous le saurez. Laissez-moi faire.

— Dans ce moment une jeune fillle, Rési, mt)dèle de beauté slave, avec ses petits yeux, son ne/, pointu, légèrementépaté,et SCS ponmiet les saillantes, a[)porta une soupière où, dans un bouillon jauni par le safran et assaisonné de gingembre, nageaieni des knedels, des jaunes d'ccufs el des intestins de volailles.

— Voilà, dit Raudnitz, une soupe qui a aussi bonne mine que toi, ma petite. Je ne crois pas que jamais seigneur de Friedland en ait mangé une meilleure, ni faite par une aussi jolie fille. Mon enfant, ajouta l'inspecteur en frappant tout doucement les joues couleur de rose de Rési, apporte une bouteille de 31e]nick et deux verres.

Raudnitz mangeait sa soupe, et vidait sa bouteille avec son compère.

— Votre grâce, vint dire un employé, on amène les deux sujets qui n'ont pas fait la roboth.

— Qu'on leur donne vingt coups de bâton bien appliqués, à cbacun, entends-tu, et qu'on les renvoie!

— Votre grâce, il y en a un tout courbé et bien vieux.

— Le bâton le redressera; tu t'avises, je crois, d'avoir de la pitié; marche , et ne raisonne pas.

— Voilà, dit Haniscb, les principes des Wenzel et des Gehrard qui produisent leurs fruits.

— A propos , avez-vous fait arrêter les sujets en retard de s'acquitter?

— Je leur ai donné un nouveau délai, c'est le dernier.

— Vous aussi? C'est une épidémie.

— J'ai pris mes sûretés, et ils me paient de bons intérêts.

— Voilà de l'humanité bien entendue... Chwal !

222 LA nOHÉME.

— Que plail-il à votre gnice?

— Qu'on attelle mon Wurst.

— Avec vos chevaux?

— Ceux de son excellence, nigaud! Qu'on promène les miens! Reviens m'habiller!

— Hanisch laissa Raudnitz à sa toilette, et se disait, en s'en allant : « c'est pourtant une belle chose que d'être inspecteur. Il est plus maître ici que Rodolphe dans le royaume. J'ai moins de pouvoir; mais je manie l'argent.

Le Wurst s'approcha, attelé de deux beaux chevaux gris-pommelé, conduits par Chwal. Raudnitz y monta, s'acheminant en fumant sa pipe, et en recevant, sans se déranger, les révérences des sujets, humbles et respectueux devant lui, et qui le maudissaient et lui montraient le poing par derrière. H arriva chez Slawata.

— Quelle nouvelle? lui demanda le noble baron.

— Excellence, vous n'êtes plus guère curieux de ce qui se passe à Friedland, vous nous avez oubliés.

— Je n'oublie rien. On avait à choisir entre ma haine et mon amour. On a préféré ma haine, elle sera vivace, éternelle.

— Propos de colère. Si demain la comtesse le voulait, vous seriez à genoux devant ses attraits.

— Moi? Elle viendrait à mes pieds demander grâce, se livrer, je la repousserais avec horreur. Dans ma fureur, je ne sais....

— Ah! une jolie femme... en pleurs.... vous auriez le courage....

— De la tuer? je n'en répondrais pas. Non, elle sérail trop heureuse de mourir. 11 faut qu'elle vive....; mais malheureuse, dans l'humiliation, dans la misère....

— Cela ne dépend pas de vous.

— Rappelle-toi la fatale prédiction que je lui ai faite dans l'église, là, devant le tombeau fastueux que sa vanité a élevé à son mari , que dans son orgueil elle s'est élevée à elle -même.... Il faut qu'elle s'accomplisse....; elle s'accomplira.

— Je ne vois pas comment.

— Ah! tu ne vois pas.... Ignore-tu donc la situation des choses? !Ne vois-tu pas l'orage prêt à fondre sur la Bohême? Dans sa frénésie, une secte impie ne rêve que l'anéantissement de la religion , et le renversement du trône. Catherine, son frère, tous les Schlick, conspirent en secret; ils sont Utraquistes, hérétiques.

— Eh bien! qu'en concluez-vous?

— Crois-tu donc que les hommes fidèles à leur roi et à l'église permettront qu'on les attaque impunément, et ne les défendront pas? Crois-tu qu'ils resteront spectateurs immobiles du combat, qu'ils laisseront paisiblement triompher leurs ennemis- ([u'ils leurs tendront les mains pour en recevoir d'odieuses chaînes?

— Vous m'étonne/. Comment! vous à qui la religion et la politique semblaient être si indifTérenles, vous voilà tout-à-coup devenu éIo(|uent comme son éminence le cardinal Dietrichstein?

— Quoique mon nom et mon rang m'appelassent à jouer un rôle, peut-être serais-je resté tranquillement dans mes terres, laissant Rodolphe et le pape se débattre avec les Utraquistes ; si la comtesse.... peut-être m'aurait-elle converti à sa religion. Que n'aurais-je pas fait pour lui plaire? Elle ne l'a pas voulu ; elle m'a préféré un misérable. La baine et la vengeance m'arment contre elle et son parti. La cour et l'église me recherchent. Rodolphe m'appelle. Hanniwald et le cardinal Dietrichstein me pressent d'arriver à Prague. Le provincial Balbinus m'informe exactement de l'état des affaires. Ah! femme ingrate et perfide, tu apprendras à me connaître!

— Dans le fait, je vois s'ouvrir pour vous le plus brillant avenir. H ne vous manque rien pour arriver à tout ce que vous voudrez.

— L'ambition n'est pour moi qu'un objet secondaire. La vengeance! la vengeance! voilà ma passion dominante! Puis-je compter sur toi?

— Je vous l'ai déjà prouvé.

— Patience! il arrivera bientôt, je l'espère, des événemens qui te dispenseront de rendre des comptes, et qui te donneront (|uillance. J'ai écrit à Prague, et j'attends une réponse impor-

tante. La comtesse en est probabblement partie; Tu m'instruiras de tout ce qui se passera au château,

— C'est pour cela que je suis venu, reprit Raudnitz. Tout est sens dessus dessous: il raconta ce qui s'était passé depuis l'arrivée de Wenzel.

— Ah! ah! s'écria Slawata; le drôle vient faire ici de la philanthropie, démuseler les sujets, et les ameuter contre les seigneurs! Catherine est éprise au point d'autoriser ces excès! Il faut les réprimer promptement; c'est lui rendre service.

— C'est bien ainsi que je l'entends.

— Rien de plus simple. Que fait Wenzel?

— En attendant la comtesse, il va porter des consolations dans les chaumières, et soupirer dans les bois.

— Seul?

— Tantôt seul, tantôt avec Gehrard.

— Un homme ou deux, pour Hinko, c'est égal; il en fera son affaire.

— Je l'avais pensé.

— Aujourd'hui mémeilse mettra en embuscade; cette fois-ci, il ne le manqueia pas. Dans vingtquatre heures, il ne sera plus question de Wenzel.

— Tuer un vaurien comme lui, il n'y a pas grand mal. .Vai pourtant un sciupulc.

— Ce n'est pas toi qui le tueras.

22n LA BOHÊME.

• — Mais, dans sou désespoir, la comtesse peut s'en prendre à moi , et m'ôter ma place.

— Tu n'en manqueras pas, je t'en procurerai une.

— Bien obligé, je ne me trouve pas mal dans celle que j'occupe, je n'en veux, pas d'autre.

— Tu ne la perdras pas. Du reste, tant-pis pour toi.

— Excellence, un moment! j'ai lancé le gibier, je vous le livre ; nous sommes complices. J'ai le droit de faire mes conditions. Sinon...

— Tu me trahirais?

— On ne tuera pas Wenzel. On l'enlèvera. On le mettra dans un cul de basse-fosse. Quand il y sera, on verra. Suivant l'efîet que sa disparition produira sur la comtesse...

— Je comprends , coquin. Tes intérêts d'abord, ma vengeance après.

— Si la comtesse ne fait pas trop de bruit.... à vous le gibier. Je m'en lave les mains.

— Tu veux un otage ? C'est ton dernier mot?

— A prendre, où à laisser.

— On tâchera de te satisfaire.

— Votre parole; sans quoi rien de fait.

— Coquin, je te la donne.

— J'v compte. Songez-y bien ! Un honunc à moi accompagnera Hinko.

— Depuis le départ de Catherine, Friediand avait

perdu son génie. Sa présence seule donnait de la ' vie à ces anciennes murailles, une àme à ces rochers sauvages, du charme à ces monts solitaires. Du moins c'était ce que sentait Wenzel. Les arts même, sa plus douce occupation lorsque Catherine applaudissait à ses succès, loin d'elle n'avaient plus d'attrait pour lui.

— Gehrard, ayant mis la dernière main à ses travaux, était impatient de retourner en Silésie, et se préparait à quitter Friedland. Il avait, depuis l'arrivée de Wenzel, inutilement tenté de l'arracher aux séductions de Catherine, pourl'emmener avec lui. Toutes ses dispositions étaient terminées; le jour et l'heure de son dépait arrivés, il résolut de faire un dernier effort, et de l'arracher pour ainsi dire de vive force.

Wenzel avait passé la nuit dans les plus douloureuses perplexités. Partirait-il sans avoir revu Catherine? Laisserait-il partir seul Gehrard, son maître? Trois heures sonnèrent à l'horloge du château. L'oiseau nocturne avait cessé ses cris luguhres. L'hirondelle et le passereau préludaient à la renaissance du jour. Wenzel se leva précipitam* ment, la tète perdue.

— Sortons, dit il; j'ai soif de l'air pur du matin. De sombres nuages obscurcissent ma pensée ; comme les vapeurs qui couvrent les montagnes, ils se dissiperontaux premiers rayons du soleil. Que

je revoie encore ces lieux consacrés par mon amour , par mon sang !

— Gehrard se leva, et tandis que son domestique portait ses effets dans sa chaise de voyage, il alla dans la chambre de Wenzel, ne l'y trouva plus, et apprit qu'il était sorti depuis plus d'une heure, « Il me fuit, dit-il; la comtesse l'emporte, plus d'espoir. » Cependant il attendit une heure , deux

heures, trois Enfin, avec humeur et impatience,

il se jeta dans sa chaise, et partit.

— Le lendemain , la comtesse arriva à Friedland. Dès qu'elle eut mis pied à terre :

— Wenzel? demanda-t-elle à Sidonie.

— 11 n'est pas au château , répondit la gouvernante;

— Gehrard ?

— Il est parti pour Breslaw.

— Il m'enlève Wenzel..! L'ingrat, il m'abandonne'- J'aurais dû le prévoir... Qu'on monte à cheval! qu'on courre après, qu'on les arrête, qu'on les ramène...! ISon ; qu'on le laisse s'enfuir! Que jamais il ne reparaisse devant moi ! Qu'il aille au loin traîner sa

honte, sa bassesse, son infamie ! Il n'a pas

écrit ?

— Qui ? excellence.

— Lui , Gehrard.

— Je n'ai pas de lettre.

— Tu les as vus au moment de leur départ?

LA BOHÊME. ç^2d

— Excellence, je n'ai vu que M. Gehrard, il m'a fait ses adieux. Il était très -mécontent de partir sans emmener M. Wenzel.

— Il ne sont pas partis ensemble?

— • Dès la pointe du jour M. Wenzel était sorti du château; M. Gehrard l'a attendu trois grandes heures, il n'a pas reparu. Tous ses effets sont dans sa chambre.

— C'est un jeu , une ruse puérile , arrangée entre eux pour donner le change.... Laisse-moi! j'ai besoin de repos.

Catherine ne put retenir ses larmes. « Pleure, insensée! continua-t-elle, pleure sur ta faiblesse! Les principes que tu avais sucés avec le lait, il en a triomphé! Qui ? Un homme, un être obscur, un enfant! O ma tante, que sont devenus tes leçons et ton exemple ? Amant ou époux, qu'importe ? Sexe odieux, je prétendais marcher au moins ton égale, et moi-même je me soumis à ton empire! J'ai pu oublier à ce point ma dignité, ma renommée ! Va ! tu ne la méritais pas , tu n'es qu'une femme ordinaire.... oui, je le sens; je veux en vain me le cacher ; malgré son indigne abandon , il règne toujours sur mon àme. Quel être fut jamais plus séduisant! Quelle sympathie m'attachait à lui! Elle m'entraîne encore sur les traces de l'infidèle. Qu'il revienne, je lui pardonne.... Lorsqu'il tomba sous le fer meurtrier, lorsque, baigné dans son sang, il

2$o LA BOHÊME.

allait perdre la vie, ne le réchauffai-je pas de la mienne? Pour lesauver,je l'aurais donnée... il part! Pas une lettre, pas un mot, un adieu, un regret, un souvenir ?

Se relevant, essuyant ses yeux, se promenantd'un pas rapide et ferme :« Catherine, reviens à toi, sois la fière descendante des Czeks , la digne émule de Libussa! Ferme ton cœur à l'attrait méprisable de l'amour et deja'volupté! Pourl'homme, race abominable, sois dure et inflexible comme le granit de tes montagnes! Comme l'époque qui \a. commencer pour ta patrie, deviens grave et sévère; foule aux pieds les fleurs passagères de la vie, pour l'immortaliser par des actes sérieux et des faits durables! »

Elle ouvrit une cassette, déchira, brisa des dessins, des écrits de Wenzel, et divers objets auxquels, dans son ardeur, l'amour attache tant d'importance, qu'il détruit dans son dépit, ou qu'il dédaigne dans son déclin. Le jour suivant, elle quitta un séjour qui lui était devenu insupportable, et retourna à Prague, pour effacer les souvenirs pénibles dont il fatiguait ses y«ux et son cœur. Elle reçut des ministres évangélistes , des savans, des personnages distingués de son parti, et ne parut s'occuper que de controverse et de politique. Mais souvent, lorsqu'elle était seule, le jour, la nuit, des pensées moins austères Revenaient agi-

ter son esprit, et malgré la force de sa rSiison, d'amères regrets tourmentaient son âme.

Quelques indiscrétions étaient sorties delà chancellerie de Friedland. Dans le château , le soupçon s'était répandu que Wenzel pouvait bien n'être pas parti avecGehrard. Curieuse d'éclaircir ce mystère, la vieille Sidonie écrivit au sculpteur. Sa réponse ne laissa plus aucun doute, car il avait la réputation d'un homme loyal et véridique. Qu'était donc devenu le malheureux jeune homme ? Sidonie continua ses recherches, et parvint à découvrir qu'il avait été enlevé dans un guet-à-pens par les gens de Slawata. Cette nouvelle remplit à la fois le cœur de Catherine de regrets, de repentir, de terreur. Elle connaissait trop bien son ennemi, pour avoir la moindre espérance qu'il eût épargné la vie de Wenzel. Il ne lui restait pas même la triste ressource de lui en demander compte. A quel titre ? C'était sacrifier sa réputation et sa dignité à une vengeance incertaine et inutile. Elle faisait donc tous ses efforts pour l'écarter de sa pensée. Mais l'image de Wenzel y revenait toujours. Parmi les personnes qui l'entouraient, Czernowick, serviteur dévoué et discret, était son seul confident; elle ne lui cachait pas son ardent désir de savoir si un jeune homme, auquel elle avait pris un si vif intérêl, était mort*hli vivant.

Czeinowick apprit du docteui- Heroklsky, méde-

cin de la prison d'état de Burglitz, qu'il y existait un jeune homme dont le signalement se rapportait parfaitement à celui de Wenzel. Il courut informer la comtesse de cette découverte.

— Il est vivant! s'écria-t-elle. Pars, va à Burglitz,. dans les environs. Voilà de l'or! prodigue-le pour arriver jusqu'à lui. Arrache-Le à ses geôliers, à ses bourreaux.

— Excellence , répondit Czernowick , Burglitz n'est pas une place que je puisse prendre d'assaut. C'est une affaire délicate. H faut ici du sang-froid, de la prudence , de la ruse. A.vez-vous confiance en moi?

— Je n'ai que toi au monde.

— Laissez-moi faire. Je pars pour Burglitz. Je ne vous en dis pas davantage. Je n'ai pas encore de plan. Pour savoir comment je dois m'y prendre, il faut que je voie la place.

— Pars donc, je te donne carte blanche.

Chemin faisant, Czernowich, ancien soldat, ancien valet de chambre du feu baron de Raedern , éprouvait bien quelque scrupule; mais il avait un véritable attachement pour Catherine et Wenzel. Le pauvre jeune homme était malheureux; elle était veuve, et le baron dans l'autre monde.

Arrivé dans une vallée environnée de hautes montagnes et d'épaisses forêts, il aperçut le château de Burghlz, foi'Uîanl un triangle oblong, dont les

sombres murailles, surmontées de donjons, étaient dominées par trois tours énormes. II s'arrêta dans le cabaret tenu par un juif, Moyse Brandeis; le fit causer et apprit que le concierge de la prison d'état était Skalitz, ancien soldat, de ses amis, qui avait servi avec lui contre les Turcs. La rencontre ne pouvait pas être plus heureuse ; il se disposait à aller renouveler connaissance, lorsqu'on entendit le tambour; c'était la retraite, les portes ne s'ouvraient plus. La partie fut remise au lendemain. Czernowick se décida à passer la nuit au cabaret , où arrivèrent des paysans du voisinage , et le desservant de la paroisse , qui y prenait ses repas , y donnait ses audiences, et au besoin y confessait.

Le lendemain matin , Brandeis conduisit Czernowick à Burglitz. Pour parvenir à l'unique entrée du château , il fallut contourner la montagne ; de tous les autres côtés il était inaccessible. A.u premier pont-levis, il entrèrent chez le concierge.

— Ah! bonjour, Moyse,dit Skalitz; ce monsieur est sans doute un de vos confrères. Qu'y a-t-il pour votre service ?

Comment ! un confrère ? répondit Czernowick; non, parbleu! 11 y a d'honnêtes gens partout; mais je suis chrétien comme toi. Tu ne me reconnais pas ?

— Cette voix-là... cette figure... répliqua Skalitz; je t'ai bien vu quelque part. Je ne me rappelle pas...

— Regarde-moi bien..., Sissek.... Groswardin...-

— Ah! c'est toi, Czernowick.mon ami... » et leurs moustaches se confondirent. « Te voilà ? Quel bon vent fa conduit ici ?

— J'allais pour affaires à Rakonitz; je suis entré liier soir chez Moyse; il m'a appris que tu étais ici. Je serais venu tout de suite, s'il n'avait pas été trop tard: dans ta prison ,on n'entre pas quand on veut,

— D'où viens-tu? Qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai vu? Mais nous causerons mieux de tout cela en déjeûnant. Toni ! (une jeune fille accoui-ut) ma fille , embrasse mon vieux ami , mon camarade de lit, et prépare à déjeuner! n'épargne rien !

Toni rougit. Czernowick, en allant au-devant d'elle : « puisque le papa le veut, vous ne me refuserez pas. î* Il l'embrassa ; en fille soumise elle le laissa faire, et courut à la cuisine. Le juif les quitta.

— Je n'en suis pas fâché , reprit Skalitz ; à nous deux, nous serons plus libres; et puis, manger avec lesjuifs... j'ai toujours une répugnance. Te souvienstu comme nous les plumions en Hongrie?

— Oui! nous leur permettions de nous, servir; mais de manger avec nous, jamais. Et parcourant les chambres : Peste, tu es logé, meublé , comme un baron. Tu as une bonne place?

— Pas mauvaise. Je la dois à la recommandation defeu notregénéral, de ton maître. Lejour où j'étendis par teno ce grand diable de pacha qui avait

LA BOHÊME. S.-îS

le sabre levé sur lui, il me promit sa protection. Le brave homme! il m'a tenu parole. Depuis sa mort, qu'as-tu fait?

— Je suis resté à Friedland.

— Tu es donc au service de la comtesse ?

— Oui et non. Le baron m'a permis de manger ma pension au château sans rien faire. Je cherche à me rendre utile, et la comtesse m'honore de quelque confiance.

— Comment! tu ne savais pas que j'étais concierge ici ?

— Non, sur mon honneur.

— Tu allais pour affaires à Rakonitz ?

— Comme je te l'ai dit.

— Toni annonça que le déjeuner était prêt; les deux amis se mirent à table, et parlèrent à leur aise de leurs campagnes. Quand ils eurent fini. — Ce n'est pas tout, dit Skalitz, tu passeras bien le reste de la journée avec moi.

— Et ma commission. Je suis déjà en retard.

— Un jour de plus ou de moins. Il ne s'agit pas de service. Pourquelques heures données à un vieil ami, la comtesse ne t'en voudia pas. Je ne te laisse pas sortir de la place.

— Tu es le plus fort, je suis prisonnier , je me rends.

— A présent, il faut que j'aille en prévenir le commandant.

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— Quel homme est-ce?

— Un vieux allemand. Ça n'a pas servi avec nous; brave homme pourtant, sévère, mais qui fait plus d'embarras pour sa place et sa garnison de vingt-cinq hommes, que feu notre général avec son armée.

Skalitz laissa son ami avec Toni. La jeune fille était vive, confiante, et parlait volontiers. Czernowick n'eut pas de peine à en obtenir , sans avoir l'air de les chercher, tous les renseignemens qu'il désirait sur Wenzel. On l'avait d'abord renfermé dans la tour Lidomorna (de la faim), cachot profond, effroyable, où le jour ne pénétrait jamais. Tantôt triste, abattu, tantôt agité, furieux, le prisonnier n'avait pas voulu manger. On le crut fou, on craignit pour sa vie. Le docteur Heroldsky avait obtenu qu'on le transférât dans la tour du Sud, voisine du logement du concierge, plus aérée, et qu'on lui accordât quelques heures d'exercice. Ce régime avait rendu à AVenzel le calme et la santé. 11 avait inspiré de l'intérêt au petit nombre de personnes qui avait eu des rapports avec lui,, et en particulier à Toni. Elle faisait les vœux les plus ardenspour qu'il recouvrât sa liberté. Czernowick comprit même que Toni se prêterait volontiers à son évasion. Il rendit donc à la jeune fille confiance pour confiance; et, lui sautant au cou, lui a\()ua qu'il n'était pas venu pour autre chose, et

qu'il avait de l'or à sa disposition. Le plan fut bientôt concerté, car Toni y avait pensé d'avance. Il ne s'agissait que de vêtir Wenzel de l'uniforme de la garnison, à l'aide duquel il rôderait à la porte extérieure du château, vers le soir, un moment avant qu'on ne le fermât. Une fois sorti, il serait reçu par le juif Brandeis , qui le conduirait en lieu de sûreté , où Czernowick irait le rejoindre. Toni se chargeait de tout arranger, tandis qu'il amuserait le père Skalitz, qui devait ne rien soupçonner.

— OToni, s'écria Czernowick en la serrant dans ses bras, vous êtes un ange. "Voilà de l'or pour le juif. Quant à vous, à votre père, soyez tranquille si vous étiez compromis, votre sort est assuré.

— Ne parlons pas de cela, répondit-elle. Chut ! j'entends mon père.

— Je crois, Dieu me pardonne! dit en entrant Skalitz à son ami , que tu fais la cour à Toni. Comme vous avez l'air échauffé tous deux !

— Allons donc , tu veux rire ; moi , un invalide !

— Tu étais un vaillant compère. Je me rappelle les fredaines.

— Dis les nôtres.

— Le commandant t'invite à diner, et moi par ricochet.

— Quel honneur '.

— Songe qu'il n'est pas mal curieux et Allemand. Tiens-toi bien.

— Je cromprends, sois tranquille. J'en ai vu de plus malins.

— En attendant le dîner,allons nous promener dans le château.

— Voir ta vilaine prison et tes coquins de prisonniers?

— Nous gagnerons de l'appétit.

Czernowick le suivit, et, se retournant, fit à

Toni un signe d'intelligence.

Burglitz avait été à la fois un des plus forts châteaux et une des plus agréables résidences des rois de Bohême. Ils prenaient le plaisir de la chasse dans les vastes forêts dont il était entouré. Il était riche de souvenirs historiques, d'actes atroces, de traits horribles. On y montrait la place des exécutions, dominée par une plate-forme sur laquelle les rois, grands amateurs de ce spectacle, se rendaient de leurs appartemens en sortant de table ou en revenant de la chasse. Dans la grande tour était un cachot épouvantable pour les prisonniers de distinction. Bon nombre de ducs, princes, rois, y avaient été renfermés. Il v avait là une collection d'ossemens et de chaînes. La cheminée de la salle des gardes passait pour la plus grande de tout le royaume. Les appartemens royaux , la plupart inhabités, étaient sombres el tristes. On v Novail

quelques meubles massifs et vermoulus, qui devaient remonter jusqu'au ducWladisiaw I', et des portraits enfumés de rois et de reines.

Cette visite n'amusait pas Czernowick, que son séjour à Friedland avait rendu difficile. Il arriva avec Skalitz près du logis du commandant. 11 était à la fenêtre, en chemise, un vieux bonnet de velours sur la tête, immobile, l'air pensif, et ne pensant à rien qu'à fumer sa pipe, dont le tuyau descendait du premier étage jusqu'à terre. Jls le saluèrent à la militaire. Il les invita à monter. Il avait passé un uniforme crasseux , un large baudrier où pendait une longue rapière. Son bonnet était remplacé par un feutre qui avait perdu sa forme et sa couleur.

— Vous venez de Prague ? mon camarade , demanda-t-il à Czernowick. Qu'y a-t-il nouveau ?

— Commandant, répondit Czernowick,j 'entends bien par ci, par là, quelques bavardages. Un ancien soldat, comme votre serviteur , n'y attache pas grande importance, et n'en charge pas sa mémoire.

— Vous avez servi sous les ordres de feu son excellence le feld-maréchal baron de Raedern ?

— J'ai eu cet honneur-là , avec le camarade Skalitz. Il m'avait attaché à sa personne. Je lui ai fermé les yeux à Deutschbrod.

— Grand homme de guerre. Que dit-on à Prague, de l'archiduc Mathias ?

— Les uns craignent qu'il n'y arrive bientôt, les autres le désirent. Ce ne sont pas mes affaires.

— Et son excellence la comtesse...? Elle a raison. S'attacher à un roi qui ne sait pas se défendre, ce serait folie. C'est pourtant lui qui m'a donné le commandement de ce château; mais je suis tout prêt à le rendre à son frère.

— Je ne lui en ouvrirais pas la porte sans un ordre de Rodolphe, dit Skalitz, en faisant un signe à son camarade.

— ]Ni moi non plus, ajouta Czernowick, si la garde m'en était confiée.

— Bah! bah! ajouta le capitaine, vous parlez ainsi parce que Matliias n'est pas là; mais s'il se présentait...

— Non , non , capitaine , s'écrièrent-ils tous deux.

— Où est le temps, reprit-il, où vous autres Bohèmes, vous aviez des rois guerriei's? par exemple, comme le roi Jean.

— Je n'en sais pas si long, dit Czernowick; on m'a appris à respecter notre roi, tel que Dieu nous l'a donné.

— C'était un maître homme; si ces murailles pouvaient parler, elles en conteraient de belles sur lui!

La conversation s'était prolongée sur divers sujets, la guerre surtout, en fumant et en buvant de

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labierre. On annonça au commandant que le dîner était servi.

Un quatrième convive survint; c'était un jeune prisonnier qu'on appelait monsieur le baron, et qui payait une bonne pension au commandant. Quand on eutbien mangé et bien bu, il commença l'histoire du roi Jean. Le baron l'interrompit, car il l'avait entendue dix fois. Le commandant insista. Alors s'établit entre eux un dialogue très-amusant pour les auditeurs. Le commandant considérait les rois de la maison de Luxembourg, comme les plus grands princes qu'avait jamais eus la Bohème. Ses héros étaient le roi Jean et son fils Charles IV. Le baron, slave dans l'àme, détestait les Allemands. Il ne refusait pas de grandes qualités à Charles, quoiqu'il ne lui pardonnât pas d'avoir été élevé en France, et d'y avoir laissé son nom de Wenzel pour celui de Charles. Mais il traitait le roi Jean de fou , courant le monde pour guerroyer et batailler à tort et à travers, laissant un de ses yeux dans les brouillards de la Lithuanie, l'autre entre les mains des médecins de Paris; retournant en Fiance avec l'élite de la noblesse bohème, et allant se faire tuer, lui et les siens, à la bataille de Crécy, pour des affaires qui ne le regardaient pas. Le commandant et le baron s'étaient déjà apostrophés assez vivement et allaient en venir aux gros mots , lorsque le tainbour se fit entendre.

— Voilà la retraite, dit le commandant en se levant de table, et chancelant un peu sur ses jambes. Le service, le devoir... Skalilz, reconduis le baron... ferme les portes... ensuite au rapport.

Les convives prirent congé du commandant. Tandis que CzernoWick retournait près de Toni , Skalitz ramena le baron dans sa tour, et, accompagné de deux soldats, alla fermer les portes, faire sa ronde et l'appel des prisonniers.

En abordant Toni, Czernowick, mourant d'impatience, lui demanda: — Eh bien...?

— 11 est sauvé! s'écri?-t-elle ; il est sauvé!

Elle lui raconta comment. A peine avait-elle fini, qu'on entendit un coup de canon, et le tambour battre le rappel.

— Tout est découvert, dit Toni. Tout est perdu ! — - Mon enfant, du courage! bonne contenance!

Niez tout.

— Soyez tranquille ! on me tuera plutôt que de m'arracher mon secret.

Skalitz entra tout essoufflé. Avant qu'il eût ouvert la bouche : — Qu'y a-t-il donc? lui demanda Czernowick. Que signifie tout ce vacarme? L'ennemi assiége-t-il le château ? donne-moi des armes...

— Il manque un prisonnier, répondit Skalitz, il s'est sauvé...

— • Et on fait tant de -bruit pour si peu dechoseï

— Si peu de chose! Nous sommes tous compromis, depuis le commaudant jusqu'à toi. J'ai ordre de te mener chez hii.

— Moi? Est-ce que cela me regarde ? Je ne connais personne ici.

— Tu t'expUqueras avec kii. Quel malheur! depuis six ans que je suis dans le château, cela n'était pas encore arrivé; et ce prisonnier était fortement recommandé. Allons! suis-moi.

Arrivés chez le commandant, ils le trouvèrent dans sa chancellerie, assis sur un vaste fauteuil en hois de noyer, dont le dossier, s'élevant de deux ou trois pieds au-dessus de sa tête, était surmonté de l'aigle impériale. Sur un des murs était un mauvais portrait de roi, soi-disant celui de Rodolphe, et vis-à-vis, un crucifix de grandeur naturelle. Un sous-officier de la garnison, assis devant une table couverte d'un tapis du Tyrol taché d'encre, avait une plume fichée à son oreille droite, et rognait une feuille de papier blanc avec des ciseaux longs d'un tiers d'aune. Cinq autres militaires dedifférens grades étaient assis sur un banc à la suite du commandant.

— Approchez, dit-il à Czernowick qui s'était arrêté à une certaine distance; il fit quelques pas en avant. « Vous êtes mandé parle conseil de guerre; vous promettez devant Dieu , qui vous entend, de dire la vérité?

— Oui.

— Greffier, écrivez! Vos nom, prénoms, âge, lieu de naissance, profession ?

— Ulrich-Gottfried-Jean-JNépomucène Czernowick, âgé de 4^ ans, né dans les monts Sudétes; ancien soldat, valet de chambre de feu son excellence le feld-maréchal baron de Raedern , et actuellement au service de son excellence la comtesseCatherine Sclilick, veuve de mondit seigneur baron.

— Des monts Sudétes? Dans quel pays c'est-il? Je vous croyais Bohême ?

— Je le suis, et m'en fais honneur. Les monts Sudétes, ou la montagne desGéans,c'est la même chose.

— D'où venez-vous ?

— De chez mon ami Skaiitz.

— Non, non, avant ?

— De Prague.

— Quand*en êtes-vous parti?

— Hier matin.

— Qu'êtes-vous venu faire ici ?

— J'allais à Rakonitz, de la part de madame la comtesse. P^n passant , j'ai appris que mon ami Skaiitz était concierge dans ce château, j'y suis venu pour le voir.

— Qu'alliez-vous faire à Rakonitz ?

— Je vous ai déjà dit que j'y allais de la part de madame la comtesse. Je ne me crois pas permis (.l'en dire davantage.

— Ne connaissez-vous personne ici, autre que Skalilz?

— Non.

— N'avez-vous parlé qu'à lui ?

— A lui , à sa fille et à votre grâce.

— Prenez garde , vous ne dites pas la vérité. On vous a vu...

— Faites paraître devant moi le coquin qui m'a vu parler à d'autres. Rien qu'en le regardant, je le fais rentrer à cent pieds sous terre. Depuis ce matin, je n'ai pas été un moment seul. Je suis toujours resté avec Toni , Skalitz et vous.

— ^ Si vous persistez à nier la vérité, on trouvera bien le moyen de vous l'arracher.

— Comme vous voudrez. La menace de la mort ne m'en fera pas dire davantage.

— Si ce n'est pas vous qui avez fait sauver le prisonnier, c'est le Diable.

— Le Diable? C'est possible. Il en est capable.

— Greffier, n'écrivez pas cela. Accusé, votre sort est entre vos mains. Profitez-en. Si vous avouez votre crime, vous pouvez encore espérer grâce. Si vous persistez h le nier, point de miséricorde, vous serez puni...

— Mon crime ? Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n'ai rien à avouer.

— C'est votre dernier mot?

— Oui.

54G LA BOIIÉMi:.

— Le conseil va décider.

— De quel droit? Je ne vous reconnais point pour mes juges. Je ne fais point partie delà garnison, je ne suis point sujet de la seigneurie. Parce que ceux qui sont chargés de la garde des prisonniers, ne savent pas faire leur métier, ou remplir leur devoir, ils s'en prennent à moi que le hasard a amené ce matin au château ! Croyez-vous être encore à cet heureux temps où l'on escamotait ici les gens, sans forme de procès ? Je trouverai bien le moyen de me faire rendre justice. Je ne manquerai pas de défenseurs. On ira au capitaine du cercle, au grand bourgrave, au roi, s'il le faut. Commandant, prenez garde à ce que vous allez faire! Voilà mon plaidoyer! Greffiez, écrivez!

— Greffiez, n'écrivez pas. Comment! vous osez méconnaître mon autorité, me menacer, moi, dans ce château, en séance, dans ma chancellerie, devant notre auguste roi et empereur, et devant Dieu! » Et après s'être baissé vers les autres militaires, comme pour prendre leur avis. « Le conseil décide que , jusqu'à plus ample informé, l'accusé Czernowick tiendra prison. Qu'on le mène dans la tour de Lidomorna ! Skalitz, vous entendez.

— Le concierge hézitait.

— Allons, mon camarade, lui dit Czernowick, fais ton devoir.

— En exécutant l'ordre du capitaine, Skahlz

se lamentait, s'excusait, plaignait son ami, et lui promit, en le renfermant dans la tour, de ne pas l'abandonner à son mauvais sort. Lorsque Skalitz rentra chez lui, et qu'il apprit à Toni la mésaventure de Czernowick, elle fondit en larmes, et fut sur le point de tout avouer à son père; mais elle ne l'osa pas, parce qu'il prit sa pipe, et que, l'orsqu'il était occupé à fumer avant d'aller se coucher, il ne voulait pas qu'on le troublât dans cettegrave occupation, en lui parlant d'affaires. Elle se rappela d'ailleurs la promesse qu'elle avait faite à Czernowick, de ne pas trahir leur secret.

— Quoiqu'il eût fait bonne contenance devant le capitaine, son ami Skalitz, et qu'il trouvât quelque consolation dans l'évasion de Wenzel , à laquelle il avait contribué, Czernowick, livré à lui-même, la nuit, dans la tour de Lidomorna, fut peu à peu amené à des réflexions qui n'étaient pas gaies. « Est ce que ce coquin d'Allemand , se disait-il en parlant du commandant, voudrait faire mourir ici de faim un brave Bohème comme moi? Il m'a bien pourvu, pendant quatre ou cinqheures qu'il m'a alimenté ; cependant, demain matin, il n'y paraîtra pas, et je ne dois pas compter qu'il me continue cet ordinaire. Et la comtesse, que pensera-t-elle, quand elle n'entendra plus parler de moi? Elle croira peut-être (ju'au heu de m'acquitter fidèlement de sa commission, j'ai emporté son argent. Mais Wenzel est en

248 LA BOHEIVIE.

route pour aller la trouver. Pourvu qu'il n'éprouve pas quelque contre-temps, et que l'honnête juif, à qui on l'a confié, ne le trahisse pas par peur, ou dans l'espoir d'une plus forte récompense! Et si cette petite Toni allait parler! Dépendre de la discrétion d'une fille, même la plus brave, c'est toujours bien risquer. J'aurais beau dire: c'est elle qui a tout fait, mon affaire n'en serait pas moins sale. J'aurais beau me réclamer de la comtesse, elle n'a pas grand crédit en cour ; et , une fois près de Wenzel, elle ne songera plus guère à moi. Mais lui , il se mettra en quatre pour me sauver! A quoi me servira sa bonne volonté? Ilneprendra pas Burglitz avec les dents. Je n'ai pas peur de la mort; cependant j'aimerais autant vivre en plein air, que mourir en prison. N'ai-je pas entendu du bruit, des soupirs, des gémissemens? Peut-être les âmes

de quelques pauvres malheureux que les rois de Bohême ont fait mourir ici de faim Soyez tranquilles, si j'en reviens, je ferai dire des prières pour vous. Si j'en reviens! c'est bien dit, il n'y a qu'un coup de la Providence qui puisse me tirer d'ici

Czernowick ne se doutait pas qu'elle viendrait sitôt à son secours. Il ne s'était endormi que le malin ; étendu sui- la dure, il réparait par un profond sommeil la longue insomnie de la nuit, lors- ([u'il entendit ur. brnir de clés et de porte.> qui

criaienl sur leurs gonds; celle de sou cachot et ses yeux s'ouvrirent en même temps.

— Allons, debout, lui dit Skalitz, prends tes jambes à ton cou, et décampe, de peur que le ct)mmandant ne change d'avis.

— Sérieusement. Comment donc?

— ]\e sois pas si curieux; qu'importe? Alerte! Marche.

— Sans déjeuner, sans voir Toni?

Tu es libre à présent. Dans cinq minutes je ne réponds de rien. Veux-tu en courir le risque?

— Non, par saint Jean Népomucène, mon patron. Puisque le vent est bon, je mets à la voile.

Us sortirent de la Lidomorna, gagnèrent à toutes jambes la dernière porte du château, s'embrassèrent, et se dirent adieu. Skalitz l'ouvrit, poussa Czernowick par les épaules, et la referma. Il rentra chez lui, et dit à son tour à Toni : — II est sauvé!

— Qui donc?

— Czernowick, je viens de le mettre à la porte.

— Et il n'est pas venu me faire ses adieux?

— Grand dommage!

— Comme mon cœur est soulagé! Que dira le commandant?

— C'est lui qui me l'a ordonné. Le docteur Héroldsky, arrivé ce matin pour son inspection, l'a converti. Le commandant a craint de s'attirer à dos les Schliks et toute la boutique utraquisle. Par

le temps qui court, il faut être bien avec tout le monde. Dailleurs, Czernowick était innocent, j'en mettrais ma main au feu.

Toni sourit, et baissa les yeux.

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