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CHAPITRE DIXIEME

En se sauvant de Buiglitz, Wenzel avait rencontré Brandeis qui l'attendait à quelques pas du château .

— Tenez, lui dit le juif, voilà deux pistolets et une épée; on ne peut pas prévoir les événemens, il est toujours bon d'avoir des armes.

— Et vous? lui demanda Wenzel.

— Je ne sais pas m'en servir; ma religion je

suis votre guide et sous votre sauve-garde.

— Soyez sans crainte, avant (|u'on vous fasse le moindre mal, il faudra (|u'on nrarraclie la \ie.

— J'y compte bien.

— Où me menez-vous?

— Chez mon frère Salonion , fermier de hi brasserie et du cabaret de Krokowetz.

Ils avaient à peine passé le ruisseau de Rakonilz, qu'ils entendirent le canon de Burglitz.

— Qu'est ce? demanda Wenzel.

— Il tire en votre honneur, répondit Brandeis; vous êtes signalé à toute la contrée. Quittons les chemins battus. Nous n'avons rien à craindre des habitans; ils vous donneraient plutôt asyle; mais quelques employés de seigneuries, pour se faire valoir, et gagner une récompense, ont déjà l'oreille en l'ail. Le commandant a sans doute mis (juelques soldats à vos trousses. La nuit nous favorise, elle est très-noire; ils seraient bien habiles s'ils nous rejoignaient.

Tout en parlant ainsi, Brandeis cheminait, tantôt par de petits sentiers, tantôt à travers chamjîs, s'arrétant de temps en temps, écoutant comme un renard que poursuit la meute.

Wenzel avait beaucoup de peine à le suivre , se heurtait aux pierres et aux arbres, faisait à chaque instant de faux-pas, et suait à grosses goûtes. — Je ne vous conçois pas, disait-il au juif, vous marchez comme si vous étiez sur un grand chemin.

— La nécessité nous apprend ce que font les animaux par instinct. Errans dans ce monde, loiil au plus tolérés, souvent persécutés, sans cesse

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occupés à nous défendre, toujours prêts à lever le pied, nous savons partout nous frayer des chemins. Dieu affermit nos pas, notre boussole est dans les étoiles. V^ous autres, chrétiens, quand vous avez une affaire délicate à traiter, pour laquelle il faut aller jour et nuit, se glisser sans être aperçu, vous vous adressez à un pauvre juif. Rien ne l'effraie, rien ne le rebute. Il est le modérateur des lois qui contrarient les habitudes ou les intérêts, et l'intermédiaire des transactions que les mœurs ou les préjugés réprouvent. La société qui nous repousse, et qui ne peut se passer de nous, à mesure qu'elle se civilise, nous perfectionne aussi. Tout ce dont vous êtes capables, nous pourrions le faire, mais nous avons des facultés que vous n'avez pas. Nous les perdrions en devenant vos égaux.

— ^Etes-vous rabbin? Vous raisonnez comme un docteur.

— Cela vous étonne. Ncm\3 n'avons pas de brillantes écoles; mais tout 'nous oblige à réfléchir souvent sur nous-mêmes, à nous observer, à observer les autres, il y a tel juif à qui, sur sa mine et ses haillons, vous seriez tenté de donner l'aumône, et qui prête de l'argent à de grands seigneurs; tel marchand de peaux de lièvre a plus de philosophie pratique (|ue bien des docteuis de l'université de Prague.

— Vous êtes peut-être, dit en riant Wenzel, le Juif-Errant.

— Oui, comme vous, ni plus ni moins.

— Moi ! je ne suis pas juif.

— Vous êtes homme.

— Eh bien !

— Le Juif-Errant n'est pas le pauvre hère don! vous a bercé votre nourrice, un homme insensible et dur qui refusa une goutte d'eau au Christ pour étancher sa soif.

— Qu'est-ce donc?

— Un symbole. Ce juif, c'est l'humanité, l'humanité tout entière, accomplissant sa loi, sa destinée, toujours en marche jusqu'à la fin des siècles.

— Quel trait de lumière ! Je le sens aux vicissitudes que j'ai déjà éprouvées.... Celles que j'entrevois dans l'avenir... .Ces luttes pénibles contre mon destin.... Le bien, le mal.... Cette fuite nocturne... Oui, jemarche errant^^portant, trainant mon fardeau... D'autres à mes côtés... Après moi d'autres encore... toujours... toujours...

La lune s'était levée. Le plus grand silence régnait autour des voyageurs. Rien n'interrompait le ton nazillard du juif. Seulement on entendait de temps en temps , dans le lointain . tles chiens aboyer.

Alors Wenzel témoignait ()uel(jue incjuiétude.

— Soyez tranquille, lui dit Brandeis, ce n'est pas pour vous ?

— Pour qui donc?

— Pour moi.

— Comment?

— Oui, les chiens bohèmes ont deux manières d'aboyer, l'une pour les chrétiens, l'autre pour les juifs.

— Quel conte!

— Je vous dis vrai. Les Espagnols et les colons n'ont-ils pas dressé des chiens à faire la chasse aux Indiens, et à dépister les nègres fugitifs?

— Qu'est cette grande masse de bâtimens sur laquelle nous allons nous casser le nez?

— Nous arrivons au port. C'est le château de Krokowetz.

— Est-ce que votre frère y demeure?

— Pas tout-à-fait, il en habile une dépendance, comme moi à Burglitz. Nous y voilà. Attendez un moment, je vais en avant sonder le terrain.

Il revint bientôt retrouver Wenzel, l'introduisit dans le cabaret; Salomon les reçut, et les conduisit dans une chambre où il y avait une table, quelques chaises , et un lit auprès duquel pendaient un crucifix et un bénitier.

— Vous pouvez ici , dit Salomon à Wenzel , dormir en sûreté. Personne ne vous a vu entrer. Cette chambre est très-écartée. On y loge rarement; elle est réservée aux ecclésiastiques, et j'en ai toujours

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la clef, poni- empêcher, comme ils disent, qu'on v commette des profanations en y logeant des hérétiques. Il est tard , vous devez avoir appétit. Je vais moi-même vous chercher à souper. Il apporta un morceau de cerf à la sauce noire , les débris d'une oie , des tranches de pain bis , et de la bierre.

Après s'être un peu restauré , Môyse , cjui n'avait encore fait que la moitié de sa tâche , retourna chez lui pour amener, le lendemain matin, Czerno^\ick.

— Vous avez besoin de repos, dit Salomon à Wenzel, je vais me retirer,...

Comme vous voudrez ; mais je veillerai toute la nuit.

— Dans ce cas, si vous le trouvez bon, je vous tiendrai compagnie.

-^ Volontiers. Votre cabaret est - il beaucoup fréquenté?

— • Par les voyageurs , non. Ce n'est pas un lieu de passage. Le pays me fournit assez de pratiques. Mais la brasserie est d'un bon produit. Plusieurs villages sont obligés de se pouvoir ici de bierre, et la consommation du château ne laisse pas d'être importante.

— Il est donc habité ?

— Le seigneur v réside une partie de l'année. Il y est dans ce moment , en grande compagnie de seigneurs, de prêtres, de bons catholiques, de

chauds royalistes. Je soupçonne qu'on y traite d'affaires importantes.

— Comment s'appelle le seigneur ?

— Wilhelm Kolowrat, brave homme, père de ses sujets, et digne de posséder un château auquel ne se rattachent que de bons souvenirs.

C'était en effet le berceau de la première dynastie qui avait gouverné la Bohême. Au septième siècle, le peuple, reconnaissant de l'impartialité avec laquelle son juge, Krock, administrait la justice, lui fit bâtir ce château ; on y montrait encore la grande salle où il tenait ses audiences. Du moins toutes les Chroniques le disaient, c'était la tradition du pays. L'étendue, l'élévation et la solidité des bâtimens, annonçaient que, pour le temps où ils avaient été construits , ils avaient de la magnificence et une grande destination. Au commencement du onzième siècle, le duc Jaromir, dont les fiers Wrssovecz avaient conspiré la mort, donna ce château au fidèle Howora qui lui avait sauvé lavie. Monument de la reconnaissance d'un peuple pour son chef, il fut un gage delà gratitude d'un prince pour un serviteur fidèle. A la fin du douzième siècle, il passa entre les mains de Beness Kolowrat , tige de la noble famille de ce nom, brave chevalier qui fit en héros la guerre des Croisades. Lorsque Jean Huss fut obligé de quitter Prague, c'est là qu'il trouva un refuge , qu'il composa sa profession de

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loi, et plusieurs traités tliéologiques; c'est de là qu'il partit pour aller mourir à Constance.... Ce château était pour les Utraquisles ce qu'était, poui les Évangelistes, celui de Wartbourg où Martin Luther se mit à l'abri des recherches de ses ennemis.

Le son d'une cloche se fit entendre.

— Qu'est-ce? demanda Wenzel.

— Le beffroi du château, répondit Salomon. Je vais voir, attendez, je reviens de suite.

ïl rentra quelques minutes après. Le feu était au château; tous les habitans étaient surpied. — ■ .l'y cours, dit Wenzel.

— Y pensez-vous? répliqua Salomon; et votre incognito.

— Qu'importe ? Croyez-vous que je reste tranquille spectateur d'un incendie? Allons!

— J'ai dû vous faire cette observation. Du reste, vous êtes libre.

— Je n'écoute rien. Venez, venez!

— Moi ? Je reste. A Prague, on nous fait marcher au feu à coup de bâton. J'attendrai qu'on vienne me chercher. Un homme de plus ou de moins , qu'est-ce que cela fait? Je vous le répète, restez!

— Non , non , s'écria Wenzel en s'élançant hors de la chambre. Il courut au chàleau, où se rendaient tous les gens du village, pciça la foule, et y arriva des premiers. Un des principaux bâtimens

était en flammes; les maîtres, les valets, les hommes et le^s femmes, allaient, venaient, se sauvaient à moitié nus, jetant des cris, appelant du secours, s'abandonnant au désespoir. Un vieillard d'une haute stature, d'une belle et noble figure, paraissait seul conserver du calme, et faisait tous ses efforts pour établir l'ordre, ordonner et diriger les travaux, c'était Kolowrat. Wenzel s'approcha de lui, le seconda, se mit à la tête de quelques paysans de bonne volonté. On amena des pompes, on apporta de l'eau, on les fit jouer sur les flammes ; mais elles résistèrent aux efforts des travailleurs; l'incendie s'étendit de plus en plus, menaça de tout dévorer, et ne kiissa plus d'autre espoir d'arrêter ses ravages qu'en coupantau devant. Un cri se fit entendre et se propagea : « On ne sait ce qu'est devenue mademoiselle Ohla. On ne la trouve point. On ne l'a point vue. Elle a été probablement surprise par le feu, les flammes l'auront empêché de sortir de son appartement, elle aura été suffoquée, elle aura péri. » Kolowrat, s' adressant aux seigneurs de la société qui étaient près de lui, s'écria : <c Sauvez ma fille î sa main, toute sa fortune, seront la récompense de celui qui me la rendra. w Chacun restait immobile ; Wenzel répondit : « Je vous la rendrai, morte ou vive. » A peine il avait prononcé ces mots , armé d'une hache, il se jeta dans le feu, et disparut à travers les tourbillons de flamme et de

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fumée; Un murmure exprima l'admiralion qu'excitait son intrépidité, et la pitié qu'inspirait sa perte qu'on regardait comme certaine; on était dans la plus cruelle attente, il ne reparut point; c'en est fait, se dit-on, le malheureux jeune homme a péri victime de son dévouement ou de son ambition.

Kolowrat ne put contenir sa douleur, on l'entraîna dans une partie du château que l'incendie ne pouvait atteindre. On continua les travaux; on parvint à isoler la partie embrasée ; les étages s'en écroulèrent successivement avec un horrible fracas; lorsque le jour vint éclairer cet affreux spectacle, on ne vit plus que d'épaisses murailles noircies et calcinées, renfermant un amas de cendres brûlantes et de décombres, exhalant encore de gros nuages de fumée.

Salomon, inquiet de Wenzel, s'achemina avec précaution vers le château , trouva des paysans qui s'en retournaient chez eux, leurs secours n'étant plus nécessaires; les questionna, et apprit qu'un jeune soldat s'était dévoué pour aller sauver des flammes la fille du seigneur, et avait péri avec elle. D'après le signalement qu'ils en donnèrent , Salomon ne douta pas que ce ne fut Wenzel. 11 rentra chez lui , Moyse venait d'y arriver.

— Te voilà seul? lui dit Salomon.

— Oui, Czernowick ne s'est plus trouvé chez

moi ; d'ailleurs, sa présence ici serait bien inutile.

— Il faut que je parle à mon jeune soldat.

— C'est impossible.

— L'aurait-on découvert ?

— Oh! ce ne serait rien.

— Qu'est il donc arrivé ?

— Le feu a pris cette nuit au château. Tl a voulu y aller malgré moi. Le seigneur a offert sa fortune, la main de sa fille, à celui qui irait la sauver des flammes. C'était une belle affaire; mais il y avait un grand danger. Le jeune soldat s'est élancé dans le feu, il n'en n'est pas revenu.

— J'en suis fâché. Je perds vingt-cinq ducats, que j'espérais toucher, outre les vingt-cinq que j'ai déjà reçus pour l'avoir conduit ici. Je vais au château prendre des informations.

— CzernoMick, qui avait fait fausse route, ne tarda pas à arriver chez Salomon. En apprenant l'incendie du château, et la fin malheureuse de Wenzel, il resta stupéfait, et ne rompit le silence que pour se livrer à une série de juremens, d'exclamations, et pour reprocher à Salomon de n'avoir pas empêché ce jeune homme de courir à sa perte. Moyse revint, et eut sa part des reproches. Les deux juifs, tout en déplorant ce malheur, répondirent, pour leur justification, qu'ils n'avaient aucune autorité sur l'infortuné qui en avait été la victime.

Il ne restait plus à Czernovvick d'autre parti à prendre que de retourner à Prague; mais comment annoncer à la comtesse la funeste issue de la mission dont elle l'avait chargé? Quel coup pour elle! A quelle explosion il allait se trouver exposé '.Toutes ces réflexions ne remédiaient à rien. Il louadonc un cheval, et partit, maudissant Burglitz, Krokowetz, les juifs et les folles amours. En route, il cherchait un moyen de ménager la sensibilité de la comtesse, un détour pour lui annoncer la mauvaise nouvelle dont il était porteur, et pour ne pas l'accabler par une révélation subite. Il se dit ; une femme de ce caractère supportera ce coup-là avec résignation; ce que nous autres gens du commun nous croyons être une passion , chez une grande dame, n'est le plus souvent qu'un caprice. Dans le premier moment, elle jouera le désespoir; huit jours après elle n'y pensera plus. En faisant ces réflexions, Gzernowick arriva chez la comtesse , elle était seule.

— Te voilà? dit-elle; personne avec toi?

— Gzernowick hésitait.

— Parle! Il n'est donc pas sauvé...?

— Il y en a long à vous conter; et il commença le récit de tout ce qui lui était arrivé depuis son départ.

''- — Abrège, dépéche-toi; lu vois mon impatience, lui dit la comtesse.

Czernowick, craignant toujours d'en venir au dénoùment, n'omettait au contraire aucune des circonstances qui l'avaient précédé; mais la comtesse lui demanda encore d'un ton impérieux, et qui ne permettait plus d'éluder, une réponse précise : — Enfin est-il sauvé?

— Votre excellence, il n'est plus à Burglitz.

— Qu'est-il devenu ? Pourquoi ne l'as-tu pas amené? Pourquoi n'est-il pas ici ?

— Czernowick balançait encore.

— Traître, parleras-tu? s'écria la comtesse, d'un ton menaçant; Wenzel, serait-il si ingrat...?

— Plût au ciel, qu'il ne fût qu'ingrat!

— Pour son honneur, il vaudrait mieux qu'il fût mort.

— Eh bien! je n'osais pas le dire à votre excellence.

— Il est mort...!

— Hélas! oui...

La comtesse se levant, furieuse, et s'élançant sur Czernowick: — Misérable, rends-le moi, ou je l'arrache la vie... Je te l'avais confié, et tu l'as assassiné...! Prends aussi la mienne..., un crime de plus, ce n'est rien pour toi..., réunis-nous dans le même tombeau... Non, je ne veux plus, je ne puis plus vivre... Du moins tu m'apportes son cadavre..., où est-il? Le voilà! Ah! sa blessure saigne encore... C'est loi qui l'as poignardé..., dans la montagne...,

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devant la caverne... Il est trop lard..., son corps est glacé...; je ne puis le réchauffer... Où sont ses cheveux? ils ont disparu..., donne-les moi. C'est tout ce qui me reste de lui... tout!

A ces mots, la comtesse, que Czernovvick avait saisi d'un bras vigoureux, et entraîné sur un canapé, essayant de la rappeler à la raison , se calma toutà-coup, fondit en larmes, et se couvrit le visage de ses mains. Quelques momens après, faisant un effort sur eîle-méme. — ^ Oublie, dit-elle à Czernowick, oublie mon injustice, prends pitié de ma douleur. Tu l'as vu à ses derniers momens..., dismoi..., parle..., je veux tout savoir.

Czernowick reprit alors son récit, et le termina par l'incendie deKrokowetz, du moins par ce qu'il en avait appris.

La comtesse avait écouté attentivemen t ; elle resta immobile, et garda le silence. Son âme était à la fois déchirée de regrets et dejalousie.Wenzel avaitil péri par un généreux dévouement? IN'avait-il pas été plutôt entraîné par l'offre du vieux Kolowrat, par l'espoir d'être l'époux de sa fille?

— Va, dit-elle, toute éplorée à Czernowick, va prendre du repos, tu dois en avoir besoin. Songe que seul tu possèdes mon secret....!

Cependant, à Krokowetz , quelques ouvriers, restés auprès des cendres fumantes, s'occupaient à éteindre des matières encore embrasées. Frappés

de terreur par un bruit sourd qu'ils eulendireiU , et ne doutant pas que ce ne fussent les âmes des deux victimes de l'incendie, qui revenaient demandant des prières, ils reculèrent d'effroi. On courut avertir l'inspecteur; ils se rendit sur les lieux, il écouta, il entendit frapper à coups redoublés; il reconnut que ce bruit sourd était à peu de distance des bâtimens incendiés, et dans le souterrain qui n'avait pas d'autre issue. Si c'était, dit-il, le jeune soldat, peut-être avec mademoiselle Olha. Si, s'écliappant des flammes, ils avaient eu le temps d'atteindre ce seul refuge, avant que l'entrée n'en eût été obstruée pas les décombres! Aussitôt il dirigea les ouvrieis du côté d'où venaient les coups , et leur ordonna d'y creuser la terre. Cette nouvelle se répandit dans le château. On accourut sur le terrain; le vieux Kolowrat s'y transporta avec ses amis, il encouragea les ouvriers par des promesses; il brûlait d'impatience; son âme s'ouvrait à l'espérance, malgré l'obstination du chapelain qui soutenait que c'étaient des esprits infernaux qu'il fallait exorciser. On était parvenu à découvrii- une épaisse muraille, on travailla à y faire une ouverture ; au premier rayon de lumière qui pénétra dans le souterrain , une voix s'écria : Ne perdez pas un instant, accourez, elle vit encore. Un cri de joie répondit à cet appel. Les dernières pierres s'écroulèrent; alors parut Wcnzel, le visage noir, les vétemens brûlés,

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en lambeaux, portant Olila pâle, écheveïée, sans connaissance. 11 la remit entre les bras de son père, on l'emporta au cbâteau. Les soins qui lui furent prodigués la rappelèrent à la vie.

Après avoir donné les premiers momens à la nature , le baron demanda le libérateur de sa fille. Wenzel était retour.ié chez Salomon ; dépouillé de ses vêlemens, nettoyé, et affublé de ce qu'il y avait de moins mauvais dans le garderobe du juif, il se disposait à partir pour Prague. Le baron l'envoya prier de revenir au château , Wenzel refusa. On fit tant d'instances qu'il s'y laissa presque entraîner. Il lui fallut d'abord raconter comment il avait pu sauver Ohla.

— A peine avais-je franchi , dit Wenzel , le foyer de l'incendie, qu'au milieu d'un tourbillon de flammes et de fumée , je montai l'escalier qui conduisait à l'appartement d'Ohla. Parvenu dans la première pièce, je vis toutes les autres en feu ; j'essayai d'y pénétrer, mes efforts furent inutiles; je me sentis suffoqué, je reculai malgré moi, pressé par le besoin de respirer. Derrière une porte, j'aperçus Ohla, étendue sur le plancher, ne donnant aucun signe de vie. Je la pris dans mes bras, et je descendis rapidement l'escalier. A la place par laquelle j'étais venu , je ne trouvai plus qu'un immense brasier. Convaincu qu'essayer de la franchir c'était courir à une perte certaine, je m'arrêtai. A l'instant,

derrière moi, un fracas épouvantable se fit entendre, l'étage supérieur s'écroulait. Enveloppé d'un nuage épais et brûlant, je ne pouvais ni avancer, ni reculer.... Une porte s'offrit à moi , la seule issue qui me restait ; je l'enfonçai , je trouvai un escalier obscur, je descendis plusieurs marches. Exténué de fatigue, je me reposai, tenant Ohla sur mes genoux. La fraîcheur de ce lieu ranima mes forces, et produisit sur Ohla un effet salutaire. Elle ne faisait aucun mouvement, mais elle avait encore quelque chaleur. Je m'efforçai de la rendre à la vie par tous les moyens capables d'accélérer la circulation de son sang ; peu à peu elle reprit connaissance. « Où suis-je, dit-elle d'une voix faible et languissante... Mon père, est-ce vous?

Je ne savais que répondre , je n'osais parler. « Sommes-nous ensemble descendus au tombeau? Est-ce vous, mon père...? «Et touchant mes mains, mes cheveux , mon visage, elle s'écria , en voulant se séparer de moi : « Non, ce n'est pas mon père... quel audacieux me tient dans ses bras...! Laissezmoi...! « Je la retenais fortement pour l'empêcher de se précipiter. — Non, lui dis-je, ce n'est pas votre père; mais il m'a envoyé pour vous arracher des flammes; \e vous ai sauvée; un moment plus tard, sans ce dernier refuge, vous périssiez. Voyez, la porte de ce souterrain est encombrée; les charbons embrasés roulent jusqu'à nous, avançons. Etranger

à ces lieux, je ne sais où nous sommes, comment nous pourrons en sortir. Prenez confiance et courage; suivez-moi, espérons que la Providence ne nous abandonnera pas. — Mon père vit , reprit Ohla... Maintenant Dieu peut disposer de sa fille. Mais vous, homme généreux, pourquoi vous trouvez-vous associé à ma triste destinée ?

— Quoique jeune encore, j'ai été cruellement éprouvé par le malheur... mais fuyons, cherchons un moyen de sortir...

— Je ne puis marcher.

— Souffrez que je vous porte.

— Je m'c'bandonneà vous.

— Je la repris dans mes bras , je parvins au bas de l'escalier.

— Je meurs, dit Ohla d'une voix plaintive. Elle perdit encore connaissance. Que faire? Que

devenir? Je ne savais que résoudre. Quoique sur un sol uni, j'avançais timidement. L'espace me paraissait immense; après avoir erré dans l'obscurité la plus profonde, je rencontrai une muraille. Je déposai Ohla sur la terre, et animé par le désespoir, j'essayai, avec ma hache, de faire une ouverture. J'avais déjà arraché beaucoup de pierres; dans un instant de repos que l'affaiblissement de mes forces m'obligeait de prendre , j'entendis des coups qui me semblaient frappés du côté où je portais les uùens; ce fut pour moi une lueur d'es-

pérance ; je me remis à l'ouvrage avec encore plus d'ardeur. Vous savez comment le succès acouronné mes efforts.

— Et vous fuyez, lui dit Kolowrat en le serrant dans ses bras. Vous dédaignez la récompense que j'ai promise? Vous avez sauvé ma fille, elle vous appartient.

— Lorsque je courus à son secours , répondit Wenzel, je ne vis que les dangers de votre enfant, je n'entendis que la douleur d'un père. Ma récompense est au fond de mon cœur.

— ^Je ne souffrirai point que vous me surpassiez en générosité. Homme ou ange, qui étes-vous?

— Celui qui est un mystère pour lui-même, ne peut se faire connaître.

— Ma fille veut revoir son libérateur.

— Veuillez m'excuser.

— Non, vous ne lui refuserez pas cette satisfaction.

Wenzel se laissa conduire par le baron dans la chambre d'Olila.

— Ma fille, lui dit-il , voilà celui à qui tu dois la vie! Il s'enfuyait, je lui ai fait violence. Réunis tes prières aux miennes pour qu'il ne dédaigne pas les témoignages de notre reconnaissance.

AVenzel , stupéfait, regardait Ohla , qoe, dans le trouble où il était, il avait à peine entrevue. Elle leva ses beaux yeux bleus sur lui , et une tendre

rougeur colora la pâleur de son visage. Que de charme dans ce regard !

— Vous auriez eu, lui dit-elle, la cruauté de partir sans revoir mon père, sans me revoir? Croyezvous nos cœurs assez insensibles pour ne pas en éprouver de chagrin ?

— Pardonnez, répondit Wenzel troublé et profondément ému par ce reproche, le doux accent de cette voix, et la beauté de la noble fille qu'une tendre langueur rendait encore plus séduisante.

— Mon enfant, dit le baron, tu sais l'engagement que j'ai pris. Ma parole est sacrée.Le confirmes-tu?

— Mon père, répliqua- t-elle avec un ton de timidité qui trahissait l'assentiment de son cœur, votre volonté est une loi pour votre fille. •

— Pourquoi, s'écria Wenzel, ne m'avez-vous pas épargné celte cruelle épreuve? Je n'y étais pas préparé. Elle remplit mon cœur de confusion et de regrets. Je ne puis la supporter. Pour un service vulgaire, c'est un trop haut prix. Je n'en suis pas digne. Un noble sentiment vous égare. Si j'avais la bassesse d'y céder, vous vous en repentiriez. C'est un terrible effort sur moi-même, vous ne saurez jamais ce qu'il me coûte. Laissez, oubliez un malheureux qui n'est pas maître de son destin. Ohla! Pourquoi vous ai-je revue ?

En prononçant ces mots avec faccent du désespoir, Wenzel sorlit de la chambre. Le baron le

suivit. Ils se trouvèrent environnés des seigneurs réunis dans le château, qui attendaient le résultat de cette entrevue.

— Messieurs, leur dit Kolowrat, le sauveur de ma fille refuse tout, jusqu'à sa main. Joignez-vous à moi pour admirer ce noble caractère, pour le prier de nous révéler au moins son nom.

— Je vais vous le dire, s'écria un des amis de Kolowrat, en s'avançant comme un furieux. Vieillard imprudent , qu'alliez-vous faire ? Savez-vous à qui vous donniez la main de votre noble fille? A un aventurier, sans nom, sans fortune, sans honneur, à un misérable que le roi , dans son indulgence , avait fait enfermer à Burglitz, et qui vient, en se sauvant de prison, d'insulter à la clémence royale! Et s'adressant à Wenzel : Lâche, cette foisci tu n'échapperas pas à ta juste punition; le destin qui te poursuit te livre enfin à ma vengeance.

Le noble chevalier qui venait de parler ainsi était Slawata. Malgré la fureur qui transportait intérieurement Wenzel, il restait calme et silencieux. Toute l'assemblée, étonnée, était dans l'attente et murmurait ; Kolowrat, qui retenait Slawata, ne savait que penser.

— Jeune homme, dit-il, vous gardez le silence. Qu'avez-vous à répondre?

— A cette respectable assemblée, à votre excellence, rien; à mon accusateur, qu'il m'interroge

en loyal chevalier, je lui répondrai. J'étais, il est vrai, prisonnier à Burglitz, par une lâche vengeance, un coup d'autorité; je venais de rompre mes fers, lorsque mon heureux destin m'a conduit ici.... Ma personne est au pouvoir de votre excellence.

— Qui que vous soyez, rassurez-vous !...

— Je suis sans crainte.

— Ce château est pour vous un asile inviolable. Le roi lui-même, malgré mon dévouement à sa personne, n'obtiendrait rien contre votre sûreté.

— Qu'on le renvoie à Burglitz! s'écria l'assemblée.

— Non , répondit Kolowrat. Ce jeune homme a mis le pied chez moi, il est libre. Laissez-nous.

Le baron, quand il fut seul avec Wenzel, l'invita en vain à éclaircir les inculpations deSlawata, et lui offrit de lui donner une escorte pour sa sûreté. Il la refusa, se rendit chez Salomon , et, dès que la nuit fut venue , armé de pistolets , se mit en route pour Prague.

— Jeune homme, lui dit le juif, vous avez manqué là une belle itffaire, votre fortune.

— C'est possible, répondit Wenzel.

— De grands biens, un grand nom, la main d'une jeune et belle demoiselle, pieuse et <louce comme un ange.

— Jeune , belle et douce. Quel âge ?

— Seize ans. Riche héritière, recherchée par les plus riches seigneurs , par le baron Slawata.

— Slawata ? Toujours cet homme-là sur mon chemin. U \a l'épouser ?

— On le dit. U aurait préféré la veuve du baron de Raedern ; mais elle l'a refusé.

— Sait-on pourquoi ?

— C'est une femme singulière, une Judith, qui couperait volontiers la tête d'un Holopherne , si elle réunissait toutes celles du sexe masculin.

— Quelle absurdité ! La connaissez-vous ?

— Mieux que vous.

— C'est un peu fort...; du reste je ne la connais pas du tout.

— Dissimuler avec moi? à quoi bon ?

— Que voulez-vous dire ?

— Croyez-vous qu'un homme, si fin qu'il soit, nous passe pendant vingt-quatre heures par les mains , sans que nous sachions son histoire? Moyse m'a tout dit : Czernowick, Skalitz, Toni, la comtesse, vous, monsieur Wenzel...

— Quel diable d'homme! quelle race! Vous savez, ou vous ne savez pas , taisez- vous.

— Comme vous voudrez.

Pendant une demi-heure, on chemina en silence. Le juif marmottait des noms, des chiffres. Wenzel était pensif

— Que baragouinez-vous donc entre les dents? demanda-t-il à Salomon.

— Oui, c'était une belle affaire. Cinq seigneuries magnifiques, vingt bonnes métairies, quinze mille sujets, quatre-vingt-neuf mille neuf cent quatrevingt-dix-neuf florins de rente ; et refuser tout cela!

— Et que m'importent toutes ces richesses ?

— Une demoiselle charmante , un agneau d'innocence, douce comme un ange.

— Oui , voilà un trésor!

— Non pas une femme hautaine, dure, ambitieuse, folle....

— Halte-là ! maître Salomon.

— Méprisante, qui n'est plus jeune, qui ne peut que porter malheur....

— ■ Vois-tu ce pistolet? si tu continues.... ■ — Puisque vous le prenez sur ce ton-là, n'en parlons plus. Pourtant, quelle belle affaire!

— Quelle rage vous prend? qu'est-ce que cela vous fait?

— Belle question ! D'abord mon intérêt, ensuite le vôtre.

— Je vous remercie; laissez le mien de côté. Le vôtre, je ne le vois pas....

— Si vous aviez épousé mademoiselle Ohla, ma fortune était faite. Grand seigneur, riche, généreux comme vous l'êtes.... Par reconnaissance,

LA BOHEME. 27î>

parlîesoin..., moi, voire première rencoiilre dans le pays, j'aurais obtenu votre confiance....

— Tu aurais fait tes affaires.

— Bien entendu..., en faisant les vôtres, comme David Bunzl celles de Rodolphe. Autant moi qu'un autre.

— Du moins vous êtes franc. Malheureusement pour vous tout cela ne me touche guère. C'est un parti pris, il n'y a plus à en revenir.

— Parce que de deux sottises on en a fait une, ce n'est pas une raison pour consommer l'autre. On peut réparer la première. J'ai mené à bien des affaires plus difficiles. Une fille comme mademoiselle Ohla en vaut bien la peine. Si on ne réussit pas, on ne risque rien. Ce sera entre nous. Personne ne le saura Je suis un peu fatigué, asseyons-nous un moment.

11 s'assit sur le bord du chemin, Wenzel machinalement fit de même.

« Eh bien ! dit Wenzel après quelques inslans de repos, comptez-vous prendre racine ici? » Et, se relevant: «Allons, marchons! »

Salomon se leva aussi et retourna sur ses pas.

« Où allez-vous donc? » lui demanda Wenzel.

— A Krokowetz.

— Impossible... Non, non... Ohla... Adieu pour toujours.... Mon destin m'entraîne.... A Prague! à Prague!

— Vous le voulez, ainsi soit. Un jour vous vous souviendrez....

— Marchons!

Ils marchèrent vers la ville.

Abandonnée à elle-même, la comtesse rappelait à sa pensée tout ce qu'elle avait éprouvé d'agitations, depuis le jour où elle avait rencontré Wenzel dans les ateliers de Gehrard : « Pour quelques instans de bonheur, se disait-elle, que d'alarmes, de chagrins, de douleurs! Qu'est devenu le temps où, fière de mon indépendance, je dédaignais les hommages des tyrans de mon sexe? Que je suis dégradée à mes propres yeux ! Qu'on est malheureux d'avoir perdu l'estime de soi-même! Maintenant qu'il n'est plus , si je pouvais du moins eflacer le passé, oublier mon erreur! Puis-je en commander l'oubli à ceux qui en furent les témoins, à celui qui en a été le confident ? Puis-je étoufler la voix de ma conscience? Ne me criera-t-elle pas éternellement: tu as sacrifié tes principes, ta dignité, ton repos à un jeune inconnu; tu l'as sacrifié à ton aveugle passion. Jamais il n'eût osé lever les yeux sur toi. Tu lui as tendu un piège; tu l'as attiré dans l'abîme; tu es cause de sa mort. Oui, son sang s'élève contre m.oi; son image, inanimée et livide, est toujours là, devant mes yeux; elle me poursuivra jusqu'au tombeau.

La nuit surprit la comtesse, livrée à ces cruelles

•réflexions; elle ne pouvait les bannir de sa pensée, ni chasser de devant ses yeux les fantômes que créait son imagination. L'horloge sonna une heure: la comtesse frémit d'effroi et se rappela Friedland, sa chambre tendue de noir et la visite nocturne de Wenzel. La porte de son appartement s'ouvrit: « C'est lui! » s'écria-t-elle, en couvrant son visage de ses mains.

— Oui, c'est moi, répondit Wenzel en se jetant à ses pieds.

— Ombre d'un infortuné, que me veux-tu? Par pitié, retire-toi!...

— Ce n'est point une ombre; c'est Wenzel luimême... Daignez lever les yeux sur un malheureux que deux fois vous avez arraché à la mort.

Rassurée par le son de cette voix, qui n'avait rien de lugubre, la comtesse le -regarda quelques instans sans parler.

« Wenzel, lui dit-elle ensuite, levez-vous! D'après le rapport de Czernowick, je croyais que vous aviez péri dans ce fatal incendie. Asseyez-vous près de moi ! Expliquez-moi par quel prodige vous avez échappé à tant de périls ! »

Wenzel raconta tout ce qui lui était arrivé à Rrokowelz, depuis le moment où, à la voix de Kolowrat, il s'était élancé dans les flammes. Tandis que, dans la chaleur de son récit, il peignait ses soins , ses sollicitudes pour Ohia, Catherine avait de la

278 LyV BOHÊME.

peine à dissimuler ses angoisses ; elles se cliangèrent en jalousie, lorsqu'il rappela son apparition devant Ohla, dans sa chambre, sur son lit. Quand il répéta les paroles du vieux Kolowrat, celles de sa fille, la comtesse pâlit comme frappée d'un poignard. Mais quand Wenzel dit qu'il avait tout refusé, la main d'Olila, son cœur peut-être, transportée par la grandeur du sacrifice, Catherine ne put cacher sa joie; et , laissant éclater le sentiment que depuis si long-temps elle avait renfermé dans son âme, elle se jeta dans les bras de Wenzel.

« Alarmes, chagrins, dangers, dit-elle les larmes aux yeux, toutes! pardonné, oublié. Tes malheurs, la noblesse de ta conduite, ton dévouement, ton amour, m'arrachent un aveu cent fois prêt à s'échapper de ma bouche. Wenzel, mon ami, nous ne nous quitterons plus; jamais! entends-tu? Toute à toi! l'un à l'autre pour la vie!

Et elle le pressait sur son sein ; elle l'ombrageait de ses longs cheveux; elle le couvrait de baisers, de caresses.

Surpris, interdit, retenu par une longue haljitude de respect et de crainte, Wenzel ne pouvait en croire ses yeux, doutait si c'était un rêve ou une réalité, répétait en balbutiant: « Madame, vous... » « Plus, plus de ces vilains mots, dit la comtesse. Appelle-moi Catherine, toi, mon amie. Je suis ton égale, toute h toi. »

LA BOHÊME. 27î)

— O Catherine! ô mon bien! ô ma vie! s'écria Wenzel en abjurant toute contrainte, et en se livrant aux transports de sa passion. Je te possède enfin !

Et lui rendant caresses pour caresses, baisers pour baisers : «Quel bonheur!... quelle ivresse!... La volupté me déborde; mon âme, mes sens n'y peuvent suffire.... Catherine.... c'est bien toi.... toi dans mes bras.... sur mon sein.... tu me brûles.... tu me consumes....»

Tantôt exaltée, tantôt vaincue par la fougueuse ardeur de son amant, Catherine éperdue ne lui répondait plus que par quelques mots entrecoupés, des soupirs, des tressaillemens, des étreintes....

GHAPITIIE ONZIEME.

Christophe de Rœdein avait bientôt oublié à Prague son ami W enzel, ses leçons, ses conseils et ceux de sa mère. En revoyant son instituteur, ou plutôt son camarade de Fiiedland, le baron eut cependant un moment de sensibilité et de joie. Entraîné par des jeunes gens de son âge, il s'était lancé à corps perdu dans le tourbillon du monde. Ses seules occupations étaient son service de page; il n'en faisait encore aucun comme ofTicier. En vrai cavalier bohème, il passait tout son temps à la chasse, nu jeu, dans les l)als, les lepas et les

fêles. Sa mère et son oncle lui faisaient en vain des représentations sur la légèreté de sa conduite. II se moquait des sermons de Wenzel. Christophe avait une répugnance extrême pour la politique et la controverse , et ne connaissait pas d'autre parti que celui du plaisir. Utraquiste parce que sa famille l'était, il fréquentait les plus chauds catholiques, pourvu qu'ils lui offrissent l'occasion de s'amuser. Les rigoristes en étaient scandalisés et s'alarmaient de son indifférence. Pour remettre son neveu dans la bonne voie, André Schlick résolut de confier son éducation religieuse et politique à une personne digne d'opérer cette métamorphose. C'était Adalbert Slransky, docteur en philosophie, frère bohème déterminé, de mœurs sévères et très savant. André Schlick prévint Christophe de son projet,

a Mon oncle, répondit-il, pour vous faire plaisir je le veux bien; mais je ne puis commencer avec le docteur que dans trois jours. Vous savez qu'après-demain il y a une grande partie de traîneau. La parole d'un gentilhomme est sacrée, j'ai donné la mienne. Mon traîneau est tout prêt, il est superbe. Mes chevaux sont les plus beaux de toute la Hongrie. Des harnais de velours bleu de ciel , galonnés en or, des grelots d'argent par milliers, des coureurs avec une livrée de la plus grande élégance.

— Peii\-lu nietlie tant d'impoiiaiice à de semblables frivolités?

— Vous ne voudiiez pas que toute cette dépense fût perdue. La cour, la ville, de graves personnages, les plus grands seigneurs du royaume sont de la partie ; je ne puis m'en dispenser.

— Je te passe encore cette folie ; mais dans trois jours sans faute....

— Oui, mon oncle, foi de page, je vous le promets.

Il était probablement de bonne foi ; mais un accident imprévu vint lui tourner la tête. Tandis que la flic des traîneaux, éclairée par cent flambeaux, parcourait les rues, bordées de badauds, les clievaux de Wenzel firent un écart ; les curieux effrayés se culbutèrent les uns sur les autres. Apercevant une jeune fille foulée aux pieds, il s'élança, l'aida à se relever, remonta sur son traîneau, et continua sa course. C'était Rachel, la plus belle de tout Israël. Pendant la nuit , Christopbe ne vit plus qu'elle : à son réveil, elle eut sa première pensée ; il n'était pas occupé d'autre cliose lorsque son oncle lui amena Stransky; et, le trouvant plus réfléclii que de coutume, il attribua ce cbangement à la seule présence du docteur, et en tira le meilleur augure. Stransky entra en fonctions et commença son cours. Au bout de (pielques jours, il fut édifié de la docilité et du recueillement avec

284 LA EOHE>rE.

lesquels le jeune iiaion lécoutail, el nedoula plus qu'il n'opérât sa conversion. Wenzel assistait aussi à ses leçons. Moins silencieux que Christophe , il interrompait souvent le docteur pour faire des objections, des remarques, l'interroger et lui demander des explications.

Christophe poursuivait Rachel, en secret, honteux d'aimer une juive; car k nation Israélite était en butte au plus profond mépris. Il y avait 60,000 juifs en Bohême, et 6,000 dans la capitale. On les reconnaissait au caractère particulier de leur phvsionomie, de leur habillement, de leurs manières, de leur langage, et à leur malpropreté. A Prague, ils étaient parqués dans un cloaque dégoûtant, appelé la ville des juifs, entouré de murs, où on les renfermait tous les soirs. Ils n'étaient admis à aucun emploi public; ils ne jouissaient que de quelques droits civils. On les commandait pour aller éteindre les incendies ; on les y faisait travailler à coups de bâton. A deux pas de la ville, un baron avait ouvert son jardin au public : on y lisait une affiche qui en défendait l'entrée aux chiens et aux juifs j sous peine d'être chassés à coups de fouet.

David Bunzl jouissfftt pourtant à Prague d'une grande considération. Il avait trois frères, Judas, Abraham et Simon. Judas demeurait à Nuremberg, Abraham à Augsbourg, et Simon à Leipzick. Ils étaient ncs à une lieue de Prague, au village de

Liebei) , où cleineurait , de son vivant , Jacob liunzl, leur père. Dès l'âge de quinze ans, il venait tous les jours, le sac sur le dos, parcourir les rues en criant liandeli, et trafiquer de toutes sortes de vieilleries. Outre l'esprit mercantile, inné dans sa nation, il avait, ce qui n'est pas aussi commun chez elle, de la vivacité et un visage ouvert. Il plut d'abord aux cuisinières dont il achetait des peaux de lièvre, et gagna bientôt les bonnes grâces de quelques dames, qui l'employèrent pour des brocantages d'objets de toilette et quelques commissions de confiance ; il était connu dans la ville sous le nom du joli, du beau juif. Sa figure était agréable, ses yeux brillaient d'un éclat hébraïque. Avec des protections, son activité et son économie, il ramassa un petit capital, épousa une fille qui lui apporta quelque argent et du savoir-faire, vint s'établir à Piaguc, continua d'y travailler avec fruit, et laissa en mourant une fortune honnête à ses enfans.

Partagéç en quatre portions, c'eût été une succession assez mince pour chacun d'eux ; au lieu de la diviser, les quatre fils la conservèrent en commun, et se réunirent pour la faire fructifier. Ils héritaient de leur père un trésor encore plus précieux que son argent, c'est-à-dire son amour dulucre, son activité, son économie. Leur maison avcut deti comptoirs sui quatre des principales pla-

ces de commerce, et travaillait en banque et eu marchandise ; leur plus grande affaire était de prêter de l'argent aux seigneurs et aux princes. David avait commencé par être le banquier de Rodolphe, et avait procuré à ses frères, par la protection du roi , la pratique du duc de Bavière et celle de l'électeur de Saxe. Leur maison était devenue en peu de temps la plus riche et la plus puissante de l'Allemagne: elle avait la vogue; tout le monde y accourait; et il n'y avait pas un prince, petit ou grand, catholique ou protestant, qui, ayant besoin de faire un emprunt, ne s'adressât à la maison Bunzl. Les négocians chrétiens en éprouvaient une grande jalousie; tout Israël en élait dans la jubilation. Les quatre frères avaient leurs libres entrées dans les cabinets des ministres et dans les salons des altesses et des majestés. On leur écrivait : « Venez, mon cher..., venez, j'ai besoin d'argent; il y a un siècle que je ne vous ai vu. » Dès qu'ils paraissaient, les chambellans leur faisaient un visage riant, s'inclinaient devant eux, leur ouvraient les portes, et rois et princes leur tendaient la main.... O puissance irrésistible de l'or devant laquelle tout fléchit, depuis le monarque jusqu'au dernier de ses sujets! Quelquefois, lorsque les Bunzl avaient le dos tourné, les illustres personnages qui mendiaient si humblement leurs écus, se mo(juaicnt bien aussi des prêteurs. Vu jour réleclcur de Saxo

avait reçu Simon comme un ami, presque comme un frère; tandis qu'il s'en allait, l'électeur lui fit les cornes par derrière, et tous les gentilhommes imitèrent son exemple. Simon se retourna et s'en aperçut. Au premier moment, sa vanité blessée faillit se trahir; mais bientôt, maître de lui-même, il salua gracieusement tous les moqueurs, et continua tranquillement sa retraite. « Feu l'électeur, se dit-il tout bas, en faisait autant au docteur Martin Luther, qui valait bien presque autant que moi.... Dans les vingt pour cent que me paie son altesse électorale, il y en a quinze pour l'intérêt de mes fonds, et cinq pour qu'il s'amuse à mes dépens. A ce prix là, on peut le laisser faire. »

Les frères Bunzl tenaient un certain état de maison, caries diners, qui jouent partout un grand rôle, nétaient pas un médiocre moyen de succès en Allemagne et en Bohême. Les seigneurs, qui auraient cru leur table souillée par la présence des plus riches Juifs, et qui les reconnaissaient à peine dans la rue, ne se faisaient aucun scrupule d'aller manger chez eux. A Prague, ils regardaient la maison de David comme une auberge où l'on faisait une excellente chère et gratis. Gratis, en apparence, car il ne le croyait pas. Flatté, sans doute d'héberger d'illustres hôtes, il trouvait bien le moyen, dans ses comptes, d'une manière où de l'autre, de se faire rem])ourser les frais de sa cui-

288 r.A BOHÊME.

sine; et, en tléfinllive, lYcol, pris chez lui glatis, était au moins le double plus cher que celui <|u'on payait à Faubei'ge du Schiuarzenross.

A Augsbourg, on voyait, chez Abraham Bunzl, le bourgmestre, les familles patriciennes, les adhérens de la confession et ceux du prince-évêque, les Stetten et les Fugger; les Fugger, héritiers de ce modeste tisserand, le Médicis de l'Allemagne, qui, devenus nobles, consumaient dans l'oisiveté une immense fortune, ramassée par le travail et l'industrie de leur estimable aïeul, et qui avaient recours aux Juifs pour subvenir à une grande dépense qui se composait de quelques fondations utiles et de beaucoup de prodigsiiités.

JudasàLeipzick, Simon à Nuremberg, recevaient aussi ce qu'il y avait de plus distingué dans ces deux villes.

Mais David avait à Prague la plus belle représentation. Ses appartemens étaient élégamment meublés. 11 donnait des repas et des fêtes. Toute la noblesse y accourait. On y voyait les étrangers, les nationaux de distinction , les ambassadeurs, les ministres, jusqu'au cardinal Dietrichstein, légat du pape.

Parmi les quatre frères, c'était David qui avait le plus d'instruction et de formes. Les autres savaient tout juste lire et écrire, et un peu de Taljuud, ce ({ui ne leur était pas d'un grand secours

dans le monde. Quand, enliardis par l'assurance que leur donnait leur richesse , ils se hasardaient quelquefois à faire des excursions hors des limites étroites de leur sphère, ils apprêtaient à rire à leurs dépens, comme un oiseau qui, les phmies de l'aile coupées, ess^de de s'envoler et retombe lourdement à terre. David Bunzl ne se bornait pas à prêter de l'argent au roi de Bohême, il faisait avec sa majesté un continuel brocantage de tableaux, de pierres précieuses, de toutes sortes d'objets d'art et de curiosité. H en avait des magasins pour ahmenter les collections de Rodolphe, qui lui avait accordé la libre entrée de son palais , et qui passait des heures entières à marchander des acquisitions et des échanges.

La belle Rachel avait su échapper aux poursuites de séducteurs plus expérimentés que Christophe; en fdie prudente , elle feignait de ne pas comprendre le langage du page imberbe, et prit plaisir à le désespérer par son indifférence. Un soir, plein de dépit et d'amour, il se rendit au palais du roi, où il trouva des camarades qui l'emmenèrent souper avec eux.

Quand les têtes furent échauffées par la fumée des vins de Melnick et du Rhin , les langues se délièrent, les cœurs s'ouvrirent; une confidence en attira une autre; la vanité de passer pour des jeunes gens à lx)nne fortune donna lieu à quelques

indiscrétions et n l)eaucoiip de mensonges. Les plus jolies personnes de la ville furent mises en jeu, et la belle Racliel ne fut pas épargnée. Cbristoplie avoua hautement sa passion pour elle; on tourna en ridicule sa délicatesse et ses ménagemens envers une juive, qui serait trop honorée s'il voulait bien brusquer l'aventure : il fut résolu de tendre un piège à Rachel et de l'enlever. Christophe avait appris qu'elle allait passer la soirée chez une de ses parentes; il s'embusca avec ses camarades sur son passage. A. dix heures du soir, comme elle retournait chez elle avec une domestique, par une rue solitaire, ils s'en emparèrent, l'entraînèrent malgré ses cris, la jetèrent dans une voiture qui attendait dans le voisinage, y montèrent avec elle, et la conduisirent dans une maison de campagne consacrée aux parties de plaisirs d'une société de jeunes mauvais sujets de la garnison et de la cour.

La domestique, plus morte que vise, courut à la maison de Rachel, et annonça en sanglottant le malheur qui lui était arrivé. La fj\mille se livra au désespoir. Le père Jérusalem, transporté d'indignation, jura par sa barbe de tirer vengeance du ravisseur, courut chez David Bunzl et le fit lever.

« Frère, lui dit David, le jour est fait pour travailler et la nuit pour dormir. Quelle alfaire si pressée vous amène à une heure aussi indue?

— Mon honneur, le vôtre, celui de lout Israël. Vous voyez un père de famille au désespoir.

— Si vous êtes dans l'embarras , vous pouvez disposer de ma caisse.

— Il ne s'agit pas d'argent. Ma fille Racliel....

— Eh bien !

— Vient d'être enlevée.

— Oh! Abraham, Jacob, Moïse!.... Que ditesvous ?

— Oui, au moment où elle venait de chez sa tante.

— Qui a osé porter une main profane sur celte vierge d'Israël ?

— Je soupçonne un jeune page, Christophe de Raedern.

— Mais, frère, prenez garde; comment un page aurait-il pu enlever une fille de dix-huit ans?

— Ils étaient cinq ou six.

— Ah ! c'est différent. Eh bien ! frère , dès que le jour sera venu , et que nous aurons fait la prière, nous irons à la découverte et demander justice.

— Eh! frère, il ne sera plus temps! Songezdonc à ce qui peut, dans quatre ou cinq heures, arriver à une fille! Il faut de suite que vous alliez chez le roi.

— C'est impossible.

— V^ous avez vos entrées.

— Oui, le jour; mais quand il s'agirait de sa

couronne, je me garderais bien d'aller troubler son sommeil.

— C'en est donc fait. Père infortuné, ta malheureuse fille....

— Ne vous désolez pas. Elle est sage, courageuse.... Retournez chez vous. Allez consoler votre femme et revenez à sept heures , je vous mènerai chez le roi.

A l'heure dite, Jérusalem était chez David Bunzl, qui mit dans sa poche une boîte couverte en chagrin. Ils se rendirent au palais du roi.

On annonça Bunzl à Rodolphe. Il était dans sa chambre à coucher avec son médecin Jessenius.

« Qui peut t'amener si matin ? » demanda le roi.

— Sire , une affaire importante.

— Comment! as-tu des nouvelles? Que t'écriton de Vienne, de Znaim ?

— Sire, c'est une chose plus sérieuse.

— Est-ce que l'ennemi est en Bohême?

— Si ce n'était que cela...

— En finiras-tu? parle!

— On a enlevé hier soir la fille de Jérusalem. Il est au désespoir et demande la permission de se jeter à vos pieds pour implorer voire justice. Veuillez l'entendre.

— Quoi, tant de bruit pour si peu de chose! Qu'il entre! Quel est le coupable?

— ^Sire, répondit Jérusalem en se jetanl aux

pieds du roi , j'ai lieu de soupçonner que c'est un de vos pages.

— Un de mes pages ! En es-tu bien sûr ? lequel ?

— Sire, Christophe de Raedern.

— Prends garde à ce que tu dis. S'il est coupable, j'en ferai un exemple; mais s'il est innocent... » Le roi sonna le chambellan de service et lui dit: « Qu'on aille de suite chercher Christophe de Raedern. » Et faisant signe à Bunzl et à Jérusalem de sortir: « Vous attendrez. » Et, s'adressant à Jessenius : « Cette famille-là ne fait que des sottises. La mère... une folle, une méchante femme, amoureuse d'un aventurier, cruelle envers ses sujets; elle en a fait tuer un. Elle intrigue contre moi.... Toute sa famille conspire.... Ils tendent les bras à Malhias.... J'ai fait tout ce que je pouvais pour les ramener à leur devoir. J'ai nommé le jeune Christophe sous-lieutenant et page; il n'a pas de barbe, et le voilà qui enlève une fille! Il est vrai, ce n'est qu'une juive...

— Sire , répliqua Jessenius, tous vos sujets ont un égal droit à votre protection.

— Sans doute; il n'est pas moins fâcheux qu'un noble m'oblige à le punir pour une offense faite à une juive.

— Tant pis pour le noble. Du reste, la faute du fils ne doit pas retomber sur la mère, femme de tête et de mérite. Je suis sûr qu'elle serait la pre-

294 LA BOHÊ^ÏE.

mière à le blâmer et à demander sa punilion.

— Docteur, vous êtes un peu suspect...

— Comment, sire?

— J'estime beaucoup vos talens; j'ai de l'amitié pour vous; mais vous avez de fâcheuses liaisons, et vos principes....

— Sire, à notre âge, il est difficile d'en clianger.

— Quand on le veut bien, on le peut toujours.

— Si votre majesté essayait.

— INe voudriez-vous pas que je me fisse utra- ^juiste?

— Non ; mais cp^i'eHe ne prêtât pas tant l'oreille à leurs ennemis.

— Suis-je donc persécuteur?

— Pas précisément, parce que votre bonté naturelle arrête les scrupules de votre conscience.

— Que peut-on exiger de plus? Qu'on me laisse du moins mes opinions et ma croyance! Parce que je suis roi, je n'aurais pas le droit que prétend avoir le dernier de mes sujets?

— Personne ne le dispute à votre majesté; seulement, quand l'intérêt même du trône exige des sacrifices....

— Je n'en ferai jamais de cette espèce. Docteur, vous êtes bien éloquent ; mais là-dessus vous ne me convertirez pas. Je vous l'ai di^à dit, je vous livre mon coips avec confiance; je suis moi-même le médecin de mou âme.

— Sire, dit le cliambellan en eiiliant, on n'a pas trouvé Christophe de Raedern ; il n'a pas couché chez lui; on ne sait où il est.

— Qu'on le fasse chercher et qu'on l'amène pieds et poings liés ! Faites venir Bunzl et Jérusalem. Quand ils furent introduits : « Je commence à croire, leur dit Rodolphe, que vous avez raison. Christophe est absent. Je le fais chercher; soyez tranquilles, je rendrai justice. Allez. »

Jérusalem sortit; Jessenius aussi. Bunzl restait. « Que fais-tu là? » lui demanda Rodolphe.

— Sire, répondit David, que vous êtes un bon roi ! J'étais bien sûr que vous seriez sensible à la douleur d'un père. Ah! que Dieu vous bénisse!

— Je t'ai défendu cent fois de me faire ce souhait-là.

— Quel autre pourrais-je former pour votre majesté?

— Je n'en sais rien ; mais tu n'as pas droit de parler de mon Dieu. Tu l'as crucifié.

— Moi , sire ?

— Toi, les tiens.... Laissons cela. Va-t-en.

— Sire, j'ai là... quelque chose... à vous montrer.

— Ah! nous y voilà. Je ne peux pas acheter. Je n'ai pas un kreutzer. Je n'ai besoin de rien. As-tu de l'argent?

— Votre majesté sait bien que les impôts, les mauvais temps, les banqueroutes...

— Tu cries toujours misère. Tu es mille fois plus heureux que moi sur mon trône. Je meurs d'ennui, de chagrin.

— Votre majesté plaisante. Un si bon roi, adoré de ses sujets, à qui ils ne savent rien refuser !

— Oui, ils voudraient me voir au diable, tous, jusqu'à mes parens les plus proches. Tu as de bons frères, toi, une femme, des enfans. Et moi, tu vois, seul sur la terre, je n'ai que des ennemis, pas un ami.

— Ah! sire, et moi? et toute ma famille? ne sommes-nous pas dévoués....?

— A ma cassette. Veux-tu faire un échange?

— Un échange? Oui, sire, je vous apporte un bijou, un trésor...

— Non, non, changer avec moi de situation.

— Allons-donc, sire, vous vous moquez.

— Je voudrais être David, et que tu fusse Rodolphe. Qu'as-tu là sous le bras?

— La plus belle pierre qui existe dans le monde, un trésor qu'envieraient toutes les têtes couronnées, la rareté la plus précieuse par la matière, le chef-d'œuvre le plus accompli par le travail , digne de votre majesté seule, parce qu'elle seule est en état de l'apprécier et d'en payer le juste prix.

— En finiras-tu avec ce charlatanisme? C'est?...

— L'apothéose d'Augosle.

— Voyons.

David ouvrit la boîte qui conlenail celle magnificence. Dès le premier coup-d'œil Rodolphe resta stupéfait de surprise et d'admiration.

— Vous ai-je trompé? continua David, l'œil brillant de cette joie inexprimable qu'excitait en lui l'espoir d'une bonne affaire. Que sont, auprès de cette merveille, vos diamans, vos rubis, vos émeraudes, vos saphirs, vos améthistes, vos chrysopales, vos perles, vos opales, vos serpentines, vos jaspes? Que sont vos pierres gravées, vos tableaux? Que sont les mines de votre royaume, les richesses de votre empire, cette couronne que vous avez fait faire? Rien, rien n'approche de l'apothéose d'Auguste.

— Où as-tu pris cela ?

— Où je l'ai pris? Ah! cela serait trop long à raconter à votre majesté. Il y a vingt ans que je poursuis cette pierre, et que je ne la perds pas de vue. Pour me la procurer, j'ai employé des juifs, des Arméniens, des Grecs, desprotestans, des catholiques ; j'ai jeté l'argent à pleines mains; j'y ai rêvé jour et nuit; j'y ai dépensé ma fortune, usé ma vie, et tout cela pour votre majesté.

— A d'autres! à d'autres !

— Foi d'Isra....

— N'achève pas! Il faut convenir que c'est de la plus grande beauté. Ton prix?

— Le prix coûtant , 200,000 florins.

— Oh!

— Je n'y gagne pas un thaler, je ne fais que reur trer dans mes fonds.

— Laisse-moi cette pierre. Je veux l'examiner à loisir.

— Je n'ai rien à refuser à voire majesté; mais que personne ne la voie, car, si on le savait, je n'en serais plus le maître. Tous les souverains voudraient l'avoir, et m'en offriraient un prix bien supérieur à celui que je vous demande.

— Je te préviens que je n'ai pas d'argent.

— Sire, vous m'en paierez seulement la moitié comptant. Pour le reste, nous nous arrangerons.

— Si nous faisons affaire, tu me prêteras un million. Je te paierai le quart comptant, et le reste dans dix-huit mois , en trois termes.

— Eh! sire, comment voulez-vous ?...

— Je te déléguerai une partie du produit des mines d'argent de Kuttenberg, de Budweis , de Joachimthal, à ton choix.

— Sire, vous me les avez déjà engagées pour les deux derniers emprunts.

— Comment! les mines de Budweis, qui produisent par an 4.000 marcs, celles de Joachimthal plus du triple, celles de Kuttenberg.,..

— Elles sont ruinées, sire.

— Nous verrons....

— Sire, dit le chambellan en entrouvrant la porte.

— Eh bien ! qu'est-ce?

— Le conseil est assemblé.

— Qu'il attende!

— Sire, il y a deux heures...

— Qu'il s'en aille ! Retirez-vous ! Il est pourtant cruel de ne pouvoir rester un moment a ses affaires sans être dérangé... Où en étions-nous? demanda Rodolphe à David

— Sire, c'est une chose finie; nous ne discutions plus que le mode de paiement.

— Finie! non pas, non pas. Tu es un arabe. Vas trouver mon trésorier. Qu'il arrange cela. Ensuite je verrai.

Jérusalem se lamentait en retournant chez lui, et baissait les yeux croyant que tous les passans lisaient sur son visage le déshonneur de sa fille. La première personne qui s'offrit à lui , lorsqu'il rentra dans sa maison, ce fut Rachel; il s'arrêta stupéfait. Mais voyant le calme et le regard assuré de sa fille, il lui tendit les bras. David Bunzl ne s'était pas trompé, elle s'était comportée en héroïne, et grâce à son courage et à un instant de remords de Christophe, elle était revenue à Prague, plus pure encore qu'elle n'en était sortie, car elle avait échappé à une épreuve critique.

Christophe n'avait recueilli de son attentat que

la honte et les reproches de sa mère et de son oncle II se rendit au palais.

— « Sire, dit Valdbourg, Christophe de Raedern attend les ordres de votre majesté. »

— Toujours des affaires désagréables; et l'on m'envie le trône! A-t-il, ou n'a-t-il pas enlevé la fille de Jérusalem ?

— Il s'avoue coupable , et proteste de son i-epentir. C'est une étourderie de jeunesse, à la suite d'un repas. Du reste, Rachel est sortie de cette aventure avec tous les honneurs de la guerre.

— Il n'y a que demi mal. Est-elle donc aussi belle qu'on le dit?

— Comme un ange.

— Que dis-tu donc? Elle est juive.

— Si vous êtes curieux de la voir, on pouirait la faire trouver

— Que Dieu m'en préserve ! Tu sais bien que j'ai toujours eu une antipathie décidée pour les femmes de cette race. Je me croirais damné. Il y a assez de catholiques.

— Que décidez- vous sur Christophe?

— Il a commis un grand crime. Le rapt est sévèrement puni par nos lois. Je ne veux pas le livrer à la justice. Qu'on le mène à Burglitzî

— Quoi, sire! pour une bagatelle.

— C'est une grâce que je lui fais. Jérusalem est l'ami de Bunzl. J'ai ]>esoin dos juifs. Je n'empêche

pas qu'on ait des femmes, je ne veux pas qu'on Jes enlève. Jamais de semblables violences ne furent moins nécessaires.

— ■ Vous le voulez , sire ?

— Qu'on obéisse!

Christophe reçut son arrêt avec assez de sangfroid; on le fit monter en voiture, et il partit pour Burglitz, accompagné d'un officier de police du palais de l'empereur.

Pour se délasser des soins pénibles du trône, Rodolphe se rendit dans la salle où était sa collection de pierres précieuses. Il en avait une fabrique. On y travaillait le jaspé dont il était grand amateur. On en rassemblait de toutes les formes et de toutes les couleurs, dont on formait des pièces magnifiques, qui représentaient des arbres, des forêts, des nuages, des rivières, des animaux. L'imitation de la nature était si parfaite qu'à une certaine distance on prenait ces compositions pour des peintures. Rodolphe suivait avec un grand plaisir ces travaux, dirigeait les ouvriers, et leur donnait de bons conseils. On lui annonça le médecin de cour Deboodt, grand minéralogiste, qui, par amour de la science et pour plaire à son maître, avait composé un livre dont il venait lui faire hommage. C'était son histoire des pierres contenant nonseulement leur origine, leur valeur, leur nature, mais encore les procédés chimiques poui en tirer

des huiles, des sels, des leinliires, des essences et des secrets.

Le roi accepta ce livre, le parcourut avec un vif intérêt. « Voilà un bel et bon ouvrage, dit-il au docteur, et qui nous fera à tous les deux un grand honneur ; à moi pour en avoir accepté la dédicace, et à vous pour l'avoir fait. Après avoir expliqué les symboles divins et humains des pontifes , des empereurs et des rois , vous dévoilez les secrets de la nature. Ces trésors que vous décrivez si bien, ne vous enrichissent pas. Vous travaillez pour la gloire. Je vous donne i , ooo florins. » Deboodt se confondit en remercîmens , baisa la main du roi, et alla raconter dans le palais celte faveur.

« C'est de l'argent bien placé, dit Hanusch à Rodolphe lorsqu'il sortit de l'atelier des pierres. Il sied bien à un grand roi d'être magnifique et d'encourager les savans. »

— ^'est-ce pas? 11 est vraiment heureux pour moi d'avoir ton approbation.

— Oh ! ne chantez pas si haut victoire. Vous ne m'avez pas laissé finir.

— Que voulais-tu dire?

— Qu'avant de payer des livres, un roi doit payer et nourrir son armée.

— Comment, maraud?

— Ces apostrophes ne m'épouvantcnl pas. Vous m'y avez accoutumé. Vous croyez avoii' des soldats,

j'en vois défiler tous les jours, ce sont des mendians cliques et tout nus, comme ces pauvres Âdamites que Ziska fit griller dans l'église de Klobor; des meurt de faim qui font la guerre aux oies, et qui pillent le paysan. Vous espérez qu'ils battront les troupes de Mathias; quand ils verront ses Autrichiens manger des poulets frits, ses Moraves habillés de bon drap , et ses Hongrois qui ont de la graisse de reste pour en frotter leurs bottes, leurs chemises et leurs moustaches, vos pauvres Bohèmes passeront tous dans la cuisine de l'archiduc.

— hisolent! cela n'est pas vrai. On a fait des marchés. J'ai les rapports les plus satisfaisans.

— Si vous ne m'en croyez pas , vous en croirez peut-être vos yeux. Sortez une fois de votre palais, descendez du Hradschin, allez vous euibusquer demain matin à la Yienner-Tlior, bien entendu incognito , seul avec moi , et vous verrez.

— J'ai plus de confiance en mes ministres que <^lans un misérable de ton espèce.

— Misérable! à qui la faute? Si vous m'aviez payé les bons conseils queje vousai donnés, comme vous payez tous vos beaux esprits!

— Je te paierais plutôt pour m'épargner tes sots propos.

— Depuis combien d'années vous ai-je averti? Si vous m'aviez écouté vous n'en seriez pas léduit à cette tiiste extrémité. A présent nous v voilà! Cv

ne seront pas vos faiseurs de livres, vos astrologues, vos artistes, qui vous tireront de ce mauvais pas. Vos alchimistes ne vous feront pas une once d'or ou d'argent.

— Et toi , beau discoureur , en feras-tu ?

— Non , mais je sais où il y en a , et si vous le voulez, je vous procurerai vingt millions de florins pour équiper et solder votre armée.

— Je ne demande pas mieux : Le riche trésor des bénédictins d'Oppatowitz? As-tu trouvé un moyen de le repécher dans l'Elbe?

— Pas encore si béte. Je ne sortirai pas du Hradschin , du palais.

— Voilà comme ils sont tous ! A les entendre, je regorge de richesses. . . Si demain je descendais du trône, je serais plus à plaindre qu'eux.

— Et vos diamans, vos pierreries, toutes ces choses inutiles. Mettez-les en gage chez les juifs, si vous ne voulez pas faire prendre l'air à vos ducats.

— Oui, que je me dépouille de ma dernière ressource , n'est-ce pas ?

— Êtes-vous sûr de la conserver, lorsqu'on vous enlève votre couronne? Si le feu était à ma maison, je donnerais ma dernière chemise pour le faire éteindre.

— L'ennemi menace d'envahir la Bohême, c'est à elle de pourvoir à sa défense, à celle de son roi. Les états sont convoqués.

LA BOHÊME. ÔOS

— Comptez là-dessus. Vous aurez de l'argent juste pour l'offrir à Mathias, lorsqu'il arrivera à Prague.

— Hanusclî, il n'y a pas jusqu'à toi qui prends plaisir à m'accabler.

— Ne vous en plaignez pas. Seul, j'en suis bien sûr, je vous dis la vérité.

— Du reste, tout à la volonté de Dieu.

— Toujours votre proverbe! Cette monnaie -là ne vous sauvera pas; pas plus que votre symbole adsit y que ce zodiaque qui vous sert de devise. Quand je vois au-dessus de votre couronne une étoile avec cette inscription : Falget Cœsaris astrunif c'est un crève-cœur pour moi. L'astre a bien pâli.

— Avec l'aide de Dieu il reprendra toute sa splendeur. Va-t-en!

— Vous me chassez, je vous ennuie.

— Non, mais je veux être seul, réfléchir. . . .

— Ou bien dormir. Bonsoir, dit Hanusch en sortant, et en jetant un regard de pitié sur son malheureux maître.

Honteux de la conduite de Christophe , Stransky n'osait plus paraître dans la maison Schlick. Wenzel lui en fit des reproches.

« J'ai craint, lui répondit le docteur, qu'on se moquât de moi. Je suis, je vous l'avoue, humilié d'avoir été pris pour dupe par le baron. Qui ne s'y

serait pas trompé? Vous-même, en voyant son aii sérieux et contrit, ne croyiez-vous pas qu'il était converti? O que la jeunesse est dépravée et corrompue! »

— J'espère que vous ne me comprenez pas dans cet arrêt rigoureux.

— Entre vous et lui je fais une grande difTérence.

— J'espère donc que vous continuerez pour moi ce que vous aviez commencé pour le baron.

— Volontiers; il y avait plaisir du moins à parler devant vous. Vous n'étiez pas là comme une machine ou pensant à autre chose; vous écoutiez; avec vous les leçons que je donnais au baron devenaient des espèces d'entretiens. Vous y cherchiez, vous y répandiez souvent la lumière.

— Vous me flattez.

— Mon , la flatterie ne souilla jamais ma bouche. Dès que je vous ai connu, je me suis senti pour vous du penchant et de l'estimp; je crois mériter la vôtre.

— Mon cher docteur, elle vous est acquise. ÎNous sommes faits pour être amis.

— Sans doute, mon cher Wenzel, nous ne sommes , ni l'un ni l'autre, de cette caste privilégiée, ((ui se partage tous les bénéfices de la société, et n'en laisse au peuple que les charges. Dans notre commune servitude, que l'amilié du moins nous soutienne cl nous console!

— Que dites-vous? Je ne suis point esclave. Dans quelque condition qu'il soit né, l'homme peut toujours conserver l'indépendance de son âme.

— De quoi vous servait-elle quand vous étiez à Burglitz? Après celui de n'être pas libre, le plus grand malheur est d'avoir le sentiment de la liberté. Dans le cours d'histoire, que j'avais entrepris pour le baron , vous m'avez entendu exposer notre constitution et nos lois. Vos questions, vos observations, votre étonnement, m'ont prouvé que votre esprit et votre raison concevaient un ordre de choses plus favorable à l'humanité.

— C'est vrai : à mesure que vous dérouliez à mes yeux le tableau de nos institutions, j'étais offusqué de leur partialité , de lein- injustice. Je vous l'avouerai, dans ma candeur, je rêve quelquefois, et j'entrevois un meilleur monde.

— Hélas] je le désire ardemment et plus que je ne l'espère.

— De grands événemens se préparent. La guerre, près d'éclater dans la maison d'x\utriche. . . .

— Dans cette querelle de famille, la nation bohème n'a rien à gagner. Que Rodolphe continue de régner ou que Mathias le détrône, en seronsnous moins esclaves?

— Les états du royaume vont s'assembler.

— Pour défendre leurs piiviléges, ce sont des débats entre la noblesse ci le trône.

— Parmi les nobles, il est des âmes généreuses prêtes à se dévouer pour le peuple.

— N'y comptez pas. C'est au peuple lui-même à briser ses fers.

— Qui lui révélera sa force? Qui lui donnera l'impulsion? Qui le dirigera? Je ne vois dans son sein ni représentans, ni organes.

— A-Voués, ostensibles, non. Mais vienne le moment favorable, alors se montreront les hommes courageux qui se sont, en secret, constitués les défenseurs de sa cause!

— Quels sont-ils? Quels sont leurs projets, leurs moyens?

— Puis-je vous faire une semblable confidence?

— Comme vous, plus que vous peut-être, je suis peuple. La société actuelle est pour moi une marâtre. Je l'ai en horreur. C'est un cachot où un destin cruel m'a jeté , où il m'a isolé , où il m'enchaîne. Ma famille, c'est tout ce qui souffre, tout ce qui comme moi est déshérité. Pour un cœur qui ne peut palpiter aux doux nom de père, de frère, de sœur, c'est un besoin de se dévouer à l'humanité tout entière.

— Vos liaisons avec les Schlicks.... Vos rapports

avec la comtesse Vos relations journalières avec

la haute noblesse. . .

— Catherine... Oui. Tout le reste, je le sens peser sur moi. Je me fais violence, cl pour elle;

tout ce que je lui dois, vous le savez. Ce que je suis, c'est son ouvrage. Tout ce que mon âme nourrit de sentimens tendres, nobles, généreux, c'est dans celle de Catherine que je les ai puisés.

— Précisément. Pour vous, voilà ce qui m'effraie. Une femme de tant de mérite et de caractère, c'est une puissance; qu'elle commande, qu'elle veuille, qu'elle désire seulement, vous ne lui résisterez pas.

— Elle est passionnée pour les libertés et la gloire de la Bohême.

— Dites de la noblesse. Pour les nobles, la Bohême c'est eux; le peuple, vous, moi, un vil troupeau , trop heureux d'arroser de ses sueurs les champs de ses maîtres , et de verser son sang pour eux. Vous l'avez vu. La comtesse, comment traitet-elle ses sujets? Ils vont paisiblement présenter leurs doléances , on les reçoit à coups de fusil , on les tue.

— Ce n'était pas sa faute, elle n'était pas à Friedland. Elle me confia ses pouvoirs. Je donnai satisfaction aux victimes, elle m'approuva.

— Soyez sûr qu'elle se fit violence. A vous seul tout l'honneur de cette victoire. Dans des choses plus importantes elle ne renoncerait pas à ses principes , à ce qu'elle regarde comme les droits de sa caste. Qui de vous deux céderait?

— Malgré les liens qui m'attachent à Catherine,

310 LABOIIÉIVIE.

jamais je ne traliirais la cause à laquelle je me serais dévoué, ma propre cause.

— Avant que je vous confie mon secret, savezvous les devoirs qu'il vous impose?

— Quels qu'ils soient, je me sens la force de les remplir.

— Le renfermer au fond de votre cœur; ne le révéler à qui que ce soit, sous peine de mort. Prêteriez-vous ce serment? le tiendriez-vous?

— Oui; il n'a rien qui m'effraie.

— Nous verrons.

'Stransky continua, dans plusieurs entretiens de celte espèce, l'éducation politique deWcnzel. Les frères Bohèmes le regardaient comme une acquisition importante. A son insçu, pour l'éprouver, on lui tendit des pièges, on l'environna de séductions; on le dénonça à la comtesse comme prêt à déserter sa cause pour se jeter dans le parti populaire; elle lui en fit des reproches; il tint ferme, et sortit victorieux de ces épreuves.

Un jour Stransky se rendit de bonne heure chez Wenzel.

« Le moment est venu, dit-il, où vos vœux vont être accomplis. Je n'ai plus rien de caché pour vous. Connaissez les frères Bohèmes, les héritieis de Jean Huss, les conservateurs de sa foi. Son siècle n'était pas nuu', et ne le comprit pas. Pour le vulgaire, ce n'est encore qu'un réformateur religieux.

LA BOHÈME. 31 f

Pour nous, c'est aussi un léfornialeur politique. S'il attaqua le clergé , il n'épargna pas la noblesse et le trône. Le roi Wenzel répondit aux plaintes de rarchevéque de Prague, Wolfram : « Vous avez trouvé bon qu'il nous dise nos vérités, ne trouvez pas mauvais qu'il vous dise les vôtres. » Le trône et l'autel se liguèrent contre Jean Huss; le défenseur du peuple subit le martyre. Mais sa doctrine survécut, ses disciples prirent les armes, et des ruines de la ville seigneuriale d'Austi et de la forteresse féodale de KIokotska-liora s'éleva le boulevard des hussites, la ville sainle de Tabor.

Ferro circum , qiiœ summcB labantes Juncturas tnbulata dabant, à sedibus' altis.

C'est là que fut entretenu le feu sacré. C'est là que le puisèrent Hussinecz, Ziska, les Procop, et que, les armes à la main, ils le propagèrent dans toute la Bohême, en Allemagne, jusque sur les bords de la Baltique. Toute notre doctrine se résume dans ces mots de l'épitaplie du grand Ziska, défenseur de la liberté opprimée , soutien des pauvres et des malheureux. Quels sont-ils les malheureux, les pauvres, les opprimés? C'est le peuple, c'est les trois quarts de cette population slave, que les descendans des AVladicks ont dépouillés cl condamnés à la servitude et à la misère, ^'ous voulons que les Slaves, libres comme leurs chefs, au temps de la con~

quête du pays sur les Marcomans , ne soient plus^ serfs, et y respirent librement; quils ne soient pi us, comme les bêtes qui traînent la charrue , forcés , sous le bâton des économes, à labourer gratuitement la terre des seigneurs ; qu'ils puissent se choisir un foyer dans la forêt Bohême ou dans la montagne des Géans; prendre des épouses suivant leur cœur; et, maîtres au moins dans leurs familles, disposer de leurs enfans. Nous voulons que les bourgeois des villes aient, dans l'administration de la chose publique, une représentation qui ne soit pas dérisoire. Nous voulons enfui, en Bohême, rétablir une nation. A mesure que nous avancerons dans le temps , rien de grand ne pourra plus se faire que par le peuple. Le catholicisme s'écroule , la féodalité est usée , le trône ébranlé. Pour atteindre notre noble but, il faut secouer le joug de l'Autriche, et rompre à jamais avec cette maison; le moment est favorable : elle est divisée. Sans le vouloir, les nobles nous prêtent la main, le succès les mène à leur ruine. Alors viendra le combat entre la monarchie et la république.

— Qu'il vienne, s'écria Wenzel, et vous verrez si je suis digne de marcher avec vous !

— Si j'en avais douté, j'aurais gardé le silence. Ecoutez encore. C'est demain le jour anniversaire du supplice de Jean Huss. Les frères Bohèmes font la commémoration de son martyre, de celui de

LA BOHÊME. "lô

Jérôme de Prague , de la mort de Ziska , de Procop, de toutes les victimes, de tous les héros de la liberté. Que cette cérémonie soit pour \ous le premier degré de l'initiation! Nos frères vous attendent. Venez me trouver demain à l'entrée de la nuit.

Wenzel fut fidèle au rendez-vous. Stransky le conduisit hors de la ville, par la Vienner-Thor, à une maison de campagne située au bas de la montagne de Ziska. Il frappa; à travers une petite grille le docteur se fit reconnaître , la porte s'ouvrit. H déposa Wenzel dans une chambre obscure. Une heure après, on vint le chercher et on l'introduisit, par difîérens détours, qui n'étaient pas éclairés, dans une vaste salle où quelques lampes suspendues à la voûte jetaient une faible lueur. Il n'y avait pour tout ornement que les tombeaux de Jean Huss, des principaux hussites, avec leurs statues, une vaste coupe, symbole chéri des utraquistes, et une figure allégorique, nue, colossale, armée d'une grosse massue et foulant à ses pieds une thiare, des sceptres et des couronnes. L'assemblée était nombreuse et présidée par Jessenius; tout ceux qui la composaient étaient revêtus de l'antique habit slave. On procéda à l'iniliation de Wenzel ; on reçut ses sermens. On entendit ensuite deux discours sur la fêle du jour prononcés par Jessenius et Stransky.

GliAIMTHE DOU/IElUE

Reconnu par l'Autriche pour son souverain , par les Hongrois comme leur roi, l'archiduc Malhias avait rassemblé une armée de 2 5,ooo hommes. Rodolphe et sa cour étaient dans îe trouble et la confusion; tous les partis se mettaient en mouvement; la Bohême était en feu.

Livré à son indécision ordinaire, le roi ne savait quel parti prendre, recevait, demandait de toutes parts des conseils, n'en suivait aucun, et s'abandonnait aux événemens.

Le caidinal Dietriclistein , le provincial des je-

316 LA DOHÉME.

suites, et l'ambassadeur d'Espagne, se rendirent au château pour avoir une audience.

— Eh bien! leur demanda Rodolphe dès qu'ils entrèrent, m'amenez-vous une armée?

— Sire, répondit le cardinal, nous venons vous représenter le danger qui menace notre sainte religion. L'archiduc votre fière permet aux luthériens d'Autriche et de Moravie le libre exercice de leur culte. Ils accourent autour de lui, et grossissent son armée.

— L'hérésie, dit le provincial, se propage, et lève une tête audacieuse jusque dans la Bohême.

— Le roi mon maître, ajouta l'ambassadeur, ne peut voir tranquillement les atteintes portées dans vos états à la foi qu'il professe, et aux conventions qui ont été faites sous ses auspices et sa garantie pour la succession....

— Messieurs, répondit Rodolphe avec humeur, je suis aussi bon catholique qu'aucun de vous; comme vous je déteste l'hérésie ; je suis très-sensible à l'intérêt que me témoigne mon cousin le roi d'Espagne.... Mais, pour protéger la religion, il me faut une armée. En avez-vous une?

— Sire , prononcez-vous hautement contre l'hérésie, dit le provincial, et faites un appel à vos sujets, vous verrez les bons catholiques accourir en foule.

— Et les hérétiques, qui n'attendent qu'un prétexte, lèveront l'élcndard. J'allumerai la guerre ci-

vile en Bohême^ el j'en ouvrirai plus sûrement le

chemin à Mathias S'il est écrit dans les étoiles

qu'il me détrônera, que voulez-vous que j'y fasse ?.. Vous vous étonnez. Avec les cruelles épreuves que le sort m'envoie, croyez-vous que le trône soit bien agréable ? Aucun de vous ne voudrait , avec moi, changer de situation et régnera ce prix. Don Zuniga, voire maître, commande à un peuple religieux et soumis, et moi.... Vous connaissez la Bohême?

— Sire, le roi mon maître déplore vos malheurs.

— Oui , mais que fait-il pour m'aider ? Je ne puis rien sans armée; il ne m'en envoie pas une. J'ai demandé des secours aux princes de l'empire ; au lieu de me fournir des soldats, ils me conseillent charitablement de m'arranger avec mon frère.

Un chambellan entra dans le cabinet du roi et lui parla à l'oreille.

« Faites-le entrer. » lui dit Rodolphe; et, s'adressant au cardinal : « Voilà des nouvelles... »

C'était le grand-chancelier Lobkowitz. Il paraissait vouloir parler en particulier à Rodolphe, qui lui dit:

« Vous arrivez à propos ; il n'y a personne de trop. Parlez! »

— Sire, je ne suis point allé dans Vienne. J'ai trouvé l'archiduc Mathias qui en sortait à la léle de son armée, et marchait en Moravie. J'ai voulu

entrer en pourparler avec lui, el l'inviler à suspendre un mouvement qui pouvait mettre en feu les états héréditaires, et allumer une guerre civile. Il a constamment refusé de m'entendre, et déclaré qu'il n'entrerait en explication que lorsqu'il serait arrivé à Znaïm. Je suis revenu en toute liâte pour en prévenir votre majesté.

— Voilà une belle ambassade! Eh bien! puisque Mathias le veut, nous nous ferons la guerre. Les barons catholiques lèvent des troupes, ils s'arment pour ma défense.

— J'ai trouvé sur ma route des corps (jui se rendent à Kolin. Mais cela ne suffit pas. Il faut une levée générale.

— C'est l'affaire des états. Je les ai convoqués , vous le savez bien, et malgré moi. Mathias nous laissera-t-il le temps....? Je le connais, il ne s'est pas mis en marche pour s'arrêter. Il a passé le I\ubicon. Il faut aller au plus pressé et entrer en explication avec lui. Que veut-il, enfin? ma couronne, ma vie? Qu'il vienne me les arracher...! £h bien! monsieur le cardinal, et vous , monsieur le provincial vous ne dites rien! Me voilà aux prises avec mon frère, et vous êtes là, comme. Moïse, levant les mains au ciel tandis que les armées coml)attent....

— Sire, répondit le cardinal , quoique nos mains ne soient pas accontunK'cs à manier le glaive, s'il

LA BOHÊWE. 319"

le fallait, pour défendre vos droits et ceux de l'église, les ministres de la religion vous prouveraient qu'ils savent aussi affronter le danger. Vous citerais-je la bataille de Tauss, où combattirent si vaillamment les évêques de Bamberg et d'Eichstadt et le cardinal Julien...?

— Où Procop-le-Grand les mit en déroute, et où le cardinal laissa sur le champ de bataille ses ornemens et son chapeau, dont les hussites se firent un amusement.

— Sire, nous n'en sommes pas réduits à cette extrémité. J'ai de bonnes raisons de croire que l'archiduc ne demande pas mieux que d'entrer en négociation...

— Comment le savez- vous ?

— Sire, révéque de Vienne....

— Quoi Klezel! un traître!

— Les apparences sont contre lui ; mais votre majesté lui avait permis de se justifier

— 11 m'a lâchement abandonné. Il s'est enfui. . ,

— Parce qu'on allait l'arrêter.

— Je n'en avais pas donné l'ordre, par respect pour son caractère. M. le cardinal ne me parlez plus de cet homme-là. . . Puisque vous croyez qu'on peut négocier, parlez, vous, M. le provincial et M. l'ambassadeur! Allez trouver mon frère; qu'il s'explique clairement! Que je sache du moins ce qu'il veut! l)iles-lui bien que je suis sans crainte; que

j'ai une armée; que toute la Bohême est prête à marcher contre lui; que, s'ilosey entrer... que si mes troupes ne sont pas déjà en campagne, c'est que je veux éviter de donner au monde le spectacle affligeant de deux frères qui s'entr'égorgent !

— Sire, répondit le cardinal , nous nous efforcerons de justifier la confiance de votre majesté.

— Oui, Sire, ajouta le provincial, une négociation bien conduite a souvent plus d'effet que la force des armes.

Le ministre espagnol fit gravement un signe d'approbation, et ils sortirent tous les trois.

« Qu'en pensez -vous? dit Rodolphe à Lobkowitz. M

— Sire, vous savez que j'ai plus d'une fois conseillé les moyens de conciliation. Je n'y compte pas beaucoup; mais vous devez tout épuiser avant de tirer l'épée. . . . Reste maintenant à préparer les états pour les rendre favorables.

— J'en frémis d'avance. Il y a là des boute-feu dangereux. Ils profiteront de ma détresse.

— On pourrait en gagner quelques-uns.

— Ils ne m'en abandonneront pas moins si je suis malheureux. Ce sont de pauvres amis que ceux qu'on achète. J'aime encore mieux garder mon argent. J'en suis là pourtant. Si je perdais mes couronnes, que du moins mon trésor me reste!

— Je ne puis partager l'inquiétude de votre majesté- Quels que soient les événemens, jamais elle ne sera exposée...

— Il faut s'attendre à tout. Pour arracher à un roi son trône, on lui fait un pont d'or, en promesses, une fois qu'il l'a passé, on s'en moque. Quant aux subsides qu'exigent les armemens, c'est aux états à y pourvoir. En attendant, je négocie un emprunt. J'ai fait demander Bunzl.

— Je l'ai trouvé dans l'antichambre.

— Dites qu'on l'introduise.

Lobkowitz sortit, et Bunzl entra.

« A.h! bonjour, David. Comment vont ta femme et tes enfans ? »

— Votre majesté a trop de bonté. Ma pauvre femme a du chagrin.

— Pourquoi ?

— Les affaires vont au plus mal. Ces préparatifs de guerre.... Le commerce est inquiet, l'argent très rare; si cela dure, nous sommes tous ruinés.

— Oui, moi. Mais, toi, la guerre t'enrichit, les fournitures....

— On ne me paie pas ; je suis toujours en avance.

— J'avais cependant une bonne affaire à te proposer.

— Laquelle ?

— Tu n'en veux plus faire.

— J'en demande pardon à votre majesté, je ne dis pas cela.

— Tu n'as plus d'argent.

— J'ai des amis qui en ont ; mais ils le font chèrement payer.

— Coûte qui coûte, j'en ai besoin. J'en demande aux états; ils vont s'assembler; ils l'accorderont. Mais je ne puis attendre: je réunis une armée; il faut pourvoir à ses besoins et la payer.

— Je comprends.

— Il ne me faut que trois millions de florins.

— Où votre majesté veut-elle que je trouve une aussi forte somme?

— Mon cher David, tu n'es pas embarrassé. Un homme à ressources comme toi ne reste pas en chemin pour si peu de chose. Je t'ai vu réussir dans de plus grandes opérations, et par des temps encore plus difficiles. Allons, invoque ton génie.

— 11 est en défaut, malgré la bonne envie que j'aurais de servir votre majesté ; je le répète, une aussi grosse somme....

— Il ne la faut pas tout à la fois; tu auras quelques semaines pour te la procurer.

— Et il m'est encore dû sur l'apothéose d'Auguste.

— Une bagatelle ; cela se retrouvera.

— Sire, je vous le dis à regret, il m'en coûte de vous refuser.

— Comment! les Biinzl connus en Bohême et dans toute l'Allemagne pour leur obligeance et leur dévouement aux souverains, démentiraient leur caractère! Toi, mon cher David, tu m'abandonnerais dans le besoin ! Cela ne se peut pas. Songes donc à ce que dirait le monde!

— Votre majesté me prend par mon faible. J'aimerais mieux vous sacrifier ce qui me reste que de passer pour un ingrat. Encore faut-il que je connaisse les sûretés....

— L'imposition extraordinaire que délibèrent les états. Vas trouver Hanniwald.

— Sire, pour prix de mon dévouement, ne puis-je espérer une grâce de votre majesté?

— De quoi s'agit-il?

— Vous n'avez encore rien fait pour moi.

— Rien! Tu te moques. Eh bien! parle!

— Sire, votre majesté a l'extrême bonté de me laisser approcher de son auguste personne. Les portes de son palais, de ses appartemens me sont ouvertes à toute heure. Mon dévouement à son service me fait un devoir....

— Où en veux-tu venir?

— Convient-il que celui que votre majesté honore de sa confiance s'appelle seulement David Bunzl?

— Tu rougis de ton nom. Est-ce que je puis empêcher que tu te nommes comme ton père?

324 LABOHÉME.

— Sire, daignez me conférer la noblesse et me donner le titre de baron.

— C'est impossible. Fais-toi baptiser; je serai ton parrain.

— Je ne changerais pas ma religion pour un litre, quelque prix que j'y attache. Chrétien et baron , c'est quelque chose ; mais juif et baron...

— Que diraient les nobles bohèmes ?

— Le premier jour, ils pourraient bien se moquer de moi; le second jour, ils s'y accoutumeraient; le troisième, en venant dîner chez moi, ils m'appelleraient leur cher baron; le quatrième, on trouverait cela tout simple. Mes enfans hériteraient de mon litre et se feraient baptiser; et, à la troisième génération, s'ils ont encore quelque argent, personne ne s'inquiéterait plus de savoir comment et d'où leur est venue la noblesse.

— Par saint Jean Népomucène! le coquin a raison, se dit tout bas Rodolphe : combien de familles titrées n'ont pas eu de plus noble origine! et, s'adressanl à Bunzl : J'y réfléchirai; commence par mon emprunt.

— Sire, avec tout autre que votre majesté, j'en ferais une condition ; donnez-moi seulement votre parble.

— Je le la donne. Tu fais de moi tout ce que tu veux.

— Sire, c'est un lien de plus qui m'attache à votre personne.

— Vas trouver Hanniwald, et arrangez promptement cette affaire.

Quand Bunzl fut sorti : — Ah ! coquin , dit l'empereur, \il enfant d'Israël, je te ferai payer ton ambition et ton orgueil! Cent mille florins ce n'est pas trop. A ce prix tu seras baron.

De son côté, en s'en allant, Da\id se disait: « Me voilà baron! Quel honneur pour ma famille! pour tout Israël! Gagner de l'argent et la noblesse! Irai-je de suite chez Hanniwald? Non: il faut pourvoir au plus pressé. On demande des vivres à Czaslau pour l'armée de l'archiduc Mathias. Terminons d'abord cette affaire.»

Rodolphe fit une tournée dans ses ateliers. En rentrant dans ses appartemens, il rencontra Hanusch , qui paraissait fort triste :

« Qu'as-tu donc, figure de Kolatsch? » lui dit Rodolphe.

— Ce que j'ai ; vous le savez bien. Croyez-vous qu'on ait envie de rire quand on est menacé de perdre son état?

— Qui te menace ?

— Votre frère Mathias.

— Que veux-tu dire?

— S'il vous renverse du trône, ne fais-je pas la culbute avec vous?

— Sois tranquille.

— Il y a dix ans que vous me le dites ; et cependant nous y voilà.

— Où as-tu pris cela?

— Quand vous fermez les yeux, vous croyez que personne n'y voit plus goutte 5 et parce que vous vous endormez sur le danger, vous vous imaginez qu'il n'y en a pas. Toute la ville sait que l'archiduc est à Znaïm. Au premier moment , on apprendra qu'il est à Czaslau. Je le vois déjà à Kolin , et dans quinze jours....

— Terreur panique!

— Qui en empêchera?

— Moi, mon armée.

— Comptez là-dessus. Vous n'entendez pas les soldats.

— Que disent-ils?

— Ils ne vous connaissent pas; ils ne vous ont jamais vu, et Mathias marche à la tête de son armée.

— J'attends du secours de l'étranger.

— Savez-vous l'histoire du paysan ?

— Quelle histoire ?

— Il renferma un chat avec son fromage pour empêcher les souris de le manger. Qu'arriva-t-il? Le chat mangea le fromage.

— Ta comparaison n'a pas de hon sens.

— Elle n'est pas si bête.

— Vas étudier la logique.

— La logique ! à quoi bon ? Un fameux logicien, un de mes camarades , qui sortait de l'école , avait trois prunes, et me fit ce syllogisme: Qui a trois prunes en a deux; or deux et trois font cinq; donc qui a trois prunes en a cinq. Eh bien ! lui répondis-je, je mange les trois prunes que voilà, et je te laisse les deux que t'a procuré ta logique.

Rodolphe ne put s'empêcher de sourire, « Oui, riez, riez, continua Hanusch, vous avez beau jeu! »

— Tu devrais en être fier, ton métier est de m'égayer; cela ne t' arrive pas souvent.

— Est-ce ma faute? Tout est en deuil autour de vous. La tristesse me gagne aussi. Ouest le temps..? Nos beaux jours sont passés. Il est pourtant bien cruel, quand on vieillit, de n'avoir plus devant soi qu'une perspective de malheurs.

— Finiras-tu tes lamentations? Il faudra peutêtre que je te console.

— Pourquoi pas ? Qui nous a réduit à cette dure extrémité?

— Laisse-moi ! J'attends Keppler pour aller à l'observatoire.

— Puisque vous allez consulter les étoiles pour connaître votre destinée, je vais demander à Mathias de me conserver ma place.

— Comment ?

— Il y en a plus d'un dans ce moment qui va se réchauffer au soleil levant ; mais j'aime mieux mourir de froid auprès de vous.

— INe te désespère pas. Je peux perdre mon sceptre et ma couronne; mais, mon pauvre Hanusch, tant que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi.

— Quel dommage pourtant que vous n'ayez pas su les défendre!

Les députés envoyés par le roi , trouvèrent Mathias à Znaïm. Il les reçut enfin après leur avoir fait attendre long-temps une audience.

« Quel est, leur demanda-t-il , l'objet de votre mission ? »

— Justement alarmée de votre marche, dit le cardinal légat, sa majesté nous a chargés de nous rendre auprès de votre altesse pour connaître ses intentions.

— Où sont vos pouvoirs ?

— Nous les tenons de la bouche même du roi.

— Je ne veux pas chicaner sur la forme. Vos dignités et vos caractères me tiennent lieu de lettres de créance. Mes intentions sont fort simples. Après avoir fait la guerre contre les Turcs, j'ai conclu la paix avec eux. C'était le plus grand service que je pusse rendre à mon frère , aux états héréditaires , à la Hongiie, à la chrétienré. Quel a été le fruit de mes fatigues et de mon dévouement!^

On m'a calomnié. Rodolphe a refusé de ratifier le traité. La paix a été maintenue. Je le devais à mon honneur, à celui de notre maison. Les conseillers de mon frère ont fait plus , ils ont conspiré contre mes droits au trône, contre ma personne, contre ma vie ; ils ont intrigué dans toute l'Allemagne. A mon préjudice, l'archiduc Ferdinand de Styrie a été envoyé à la diète de Ratisbonne, comme représentant de l'empereur. On m'a forcé à me défendre. Les peuples , que j'ai délivrés des horreurs d'une longue guerre, ont tourné vers moi leurs regards et leurs vœux. Devais-je y rester insensible? Lorsque Rodolphe , par son indolence, laissait se relâcher le lien qui unit les états de notre maison , devais-je rester paisible spectateur de leur dissolution et de notre ruine? C'était notre devoir à tous , c'était le mien de conserver notre héritage. J'ai tout fait pour éviter un éclat; Rodolphe n'a tenu aucun compte de mes représentations, de mes conseils. La nécessité m'a forcé de prendre les armes. Je ne les déposerai que lorsque j'aurai mis en sûreté les intérêts de notre famille. La Hongrie et l'Autriche se sont jetées entre mes bras. La Moravie suit leur exemple, et m'envoie des renforts. Je ne trahirai pas leur confiance. C'est une affaire décidée ; que mon frère aujourd'hui confirme ce qui a été fail. el je m'arrête. Demain il ne sera plug temps.

— Votre altesse sait que nous n'avons pas de pouvoirs pour traiter de matières aussi importantes.

— A quoi servent donc toutes ces ambassades? Voilà bien mon frère! Si j'avais voulu le croire, je serais encore à Vienne. Pense-t-il que j'attendrai ici paisiblement qu'il lui plaise de se décider ?

— Nous pourrions cependant entrer en négociation, et porter à sa majesté. . . .

— II n'y a point à négocier, je vous ai dit mon ultimatum.

— Votre altesse nous permettra de lui représenter qu'elle donne un exemple pernicieux, et qu'elle porte une funeste atteinte au principe sur lequel repose la stabilité du trône.

— Pour sauver le principe, faut-il que je laisse notre maison se dégrader ou périr?

— La foi s'ébranle, l'église est alarmée; sous la protection de votre altesse , les hérétiques lèvent une tête audacieuse. De toutes parts ils arrivent auprès d'elle, ils l'entourent.

— Je suis aussi bon catholique que mon frère. Prince de la maison d'Autriche, je suis, je resterai fidèle à la religion de nos pères; elle fait notre force. Mais il me faut des soldats. Un jour de combat tout est bon. Le lendemain. . . .

— Que votre altesse nous accorde du moins cinq jours! On ne peut pas demander une plus.

LA BOHEME. 3ît

courte trêve. Jamais elle ne fut plus nécessaire.

— Je vous ai dit mon dernier mot. Demain je me mets en marche.

— C'est, en d'autres termes, refuser tout arrangement , il nous est impossible. . .

— J'en suis fâché.

Malhias congédia les ambassadeurs. Ils restèrent cependant à son quartier-général pour parler à ses conseillers, et dans l'espérance d'obtenir un délai. Ils s'adressèrent à l'évéqne de Vienne, Klesel : il leur répéta tous les motifs politiques donnés par l'archiduc. Quant à la religion: « Soyez tranquilles, leur dit-il, il se sert aujourd'hui des hérétiques; mais quand il n'en aura plus besoin, il les abandonnera. Jamais il ne fera rien pour eux. Rodolphe , malgré toute sa dévotion , combien ne les a-t-il pas favorisés? Ils se jouent de sa faiblesse. Vous allez les voir lui faire la loi, quand il invoquera le secours des états de Bohême. Rodolphe ne peut que compromettre les intérêts de l'Eglise; avec Mathias ils sont sauvés. Laissons donc le roi de Bohême à son triste sort, et rallions-nous à un prince qui promet des jours glorieux à la foi et à l'Eglise.

Le cardinal paraissait ébranlé. Don Zuniga prétendait qu'il y aurait lâcheté et trahison à abandonner un prince malheureux qui leur avait donné sa confiance.

« M. l'ambassadeur, dit le provincial des jésuites,

ce n'esl point par de tels sentimens que se gouvernent les affaires de l'Eglise. Pourvu qu'elle triomphe, qu'importe les moyens? Le révérend évêque a raison. Le roi, en bon chrétien , doit se soumettre aux décrets de Dieu qui dispense les couronnes. Malheur à lui s'il résiste! »

Les députés convinrent de rester auprès de Mathias, pour attendre les événemens, et écrivirent à Rodolphe pour annoncer la mauvaise issue de leur mission, lui faire connaître les intentions de son frère , et lui demander ses instructions et ses pouvoirs.

« Des pouvoirs! dit le roi au grand bourgrave Kolowrat. Des pouvoirs pour céder mes étals ! Si je dois les perdre, ce ne sera qu'après les avoir défendus. Abandonné, trahi de toutes parts, je conserverai du moins l'honneur. Que mon armée se porte en avant; puisqu'on m'y force, je m'en remets au sort des combats; ma cause est juste. Que mon armée se porte en avant ^ Vous ne dites rien. »

— Sire, il n'y a point d'argent au trésor.

— Et l'emprunt?

— Bunzl n'a encore rien versé.

— Le coquin! lui aussi me délaisse.

— Il ne veut rien avancer sans avoir la garantie des états.

— Les états! toujours les états! Sais-je si j'en serai le maître ?

— Que Votre Majesté y paraisse ! qu'elle leur montre de la confiance! Cette démarche imposera aux factieux, relèvera le courage des membres fidèles , et réveillera le patriotisme de toute l'assemblée.

— Je ne le pourrai jamais. Il y a si long-temps que je n'y ai paru. Je ne compromettrai point ainsi mon caractère et ma dignité. J'y enverrai mes propositions par des commissaires. Tout à la volonté de Dieu!

Mathias avait tenu parole aux envoyés de Rodolphe et s'était mis en marche pour Czaslau. Informés que le roi leur avait refusé des pouvoirs pour négocier, ils lui avaient dépêché l'un d'eux, le provincial des jésuites pour lui faire de nouvelles représentations; il n'avait pas été plus heureux. Rodolphe répondit qu'il avait convoqué les états de Bohême ; que pour traiter il attendrait leur délibération, et que jusque-là il fallait redoubler d'efforts pour arrêter la marche de Mathias. Le provincial des jésuites était donc retourné près de l'archiduc.

En approchant de Czaslau, il entendit le son des cloches et le bruit du canon. En arrivant dans la ville, il vit tous les liabitans sur pied et une grande partie des soldats de Mathias allant dévotement en procession au tombeau de Ziska, où pendait son énorme massue.

« Quel scandale! s'écria le provincial des jésuites en entrant chez le cardinal Dietriclistein. »

— Nous apportez-vous enfin des pouvoirs?

— L'archiduc souffre un pareil outrage à la religion !

— Que voulez-vous dire ?

— Votre éminence ne le sait pas?

— Expliquez-vous !

— Je viens de rencontrer une foule d'habilans et de militaires, qui allaient en procession au tombeau du plus grand ennemi qu'ait jamais eu la foi, l'Attila de son temps, l'infâme Ziska. Il faut que nous fassions des représentations à l'archiduc.

— Elles seront inutiles. Il n'est pas maître d'empêcher ce scandale. Vous l'avez entendu. Il est dévoué à l'Éghse ; mais sa politique l'oblige à faire violence à ses sentimens.

— -Et notre conscience à lui rappeler ses devoirs! Si le scandale ne se passait pas sous nos yeux , nous serions censés l'ignorer; mais puisque nous en sommes malgré nous les témoins, nous ne pouvons pas garder le silence. Que dirait la cour de Rome !

— J'en parlerai à l'archiduc; cela ne presse pas tant. Qu'a dit le roi?

— Qu'il avait convoqué les états, et qu'il voulait attendre leur délibération.

— Eh bien, il est perdu. Il n'avait affaire (ju'à

Matbias, maintenant le voilà entre deux ennemis. Notre intérêt est de nous réunir, notre devoir de nous soumettre au plus fort.

— Oui.... Quand il aura vaincu. Jusque-là ayons l'air de les servir tous les deux, ne prenons point de parti. Piestons comme médiateurs entre les deux frères, et tandis qu'ils combattront, faisons des vœux pour le triomphe de la religion. L'Espagne s'est prononcée pour Rodolphe: que don Zuniga nous croie toujours dévoués à sa majesté!

— Bien pensé, révérend père, j'admire votre sagesse.

Un tumulte se fit entendre ; c'étaient les soldats de Mathias qui revenaient de leur pèlerinage au tombeau de Ziska. Ils portaient son épitaphe sur un étendard, on y lisait :

« Ci-git Jean Ziska vom Kelche (delà coupe), général et défenseur de la liberté opprimée, au nom et pour le nom de Dieu, mort le ii octobre i4'-*4- Égal dans la guerre à tous les grands capitaines, vengeur sévère de l'avarice et de l'orgueil du clergé, le plus zélé défenseur de sa patrie. Ce que l'aveugle Appius Claudius, par ses bons conseils, ce que Furius Camillus, par ses exploits, firent pour les Romains, je l'ai fait pour mes Bohèmes. A la guerre, je n'abandonnai jamais la fortune ; elle ne m'abandonnajamais. Quoique je fusse privé de la vue , onze fois j'ai vaincu

mes ennemis. Je crois avoir soutenu de mon mieux les pauvres et les malheureux contre le luxe et l'avidité du clergé; c'est pourquoi Dieu m'a aidé dans toutes mes entreprises. Si l'envie ne s'y oppose pas , j'ai mérité d'être placé parmi les hommes les plus célèbres. Mes ossemens reposent dans un saint lieu, quoique la haine du pape me poursuive. »

« Criez, criez, dit le provincial des jésuites, réjouissez-vous, abominables hérétiques , gibier de Satan ! Votre joie ne sera pas longue. Un jour viendra où le tombeau de votre infâme prophète sera détruit de fond en combles , et sa cendre maudite jetée au vent, comme celle de Huss dans les eaux du Rhin! »

— Oui , répliqua le cardinal , le fleuve les sema sur ses bords, et répandit l'hérésie dans toute l'Allemagne; les pères de Constance auraient mieux fait de traiter que de brûler, ils en auraient eu meilleur marché. Il en a été ainsi avec Luther; pour n'avoir rien voulu céder, quelles pertes immenses Rome n'a-t-elle pas faites!

— Céder à l'hérésie, traiter avec elle, jamais! Le monstre affamé est insatiable. Que l'Église lui présente de quoi assouvir sa faim , il dévorera la main et le corps tout entier. Non , c'est un combat à mort. Soit que Rodol])he, soit que Malhias triomphe, l'hérésie est perdue. Elle a, en Allema-

giie , en Autriche , en Bohème des ennemis nombreux et puissans; les Lobkowitz, les Kolowrat, les Nostitz, les Lichtenslein , les Lazansky, les Martinitz, les Slawata. Ils se réunissent, ils se concertent; nos pères réchauffent, entretiennent leur zèle. S'ils succombent un moment, ce que Dieu ne veuille , ils se relèveront plus formida- • blés. S'il le faut, plutôt c[ue de pactiser avec l'hérésie, nous appellerons les Turcs. . . .

— Ah! révérend père, c'est un peu trop fort....

— Non; Rome peut s'arranger avec l'islamisme; mais avec les utraquistes, les soi-disant réformés, et tous ces renégats, il n'y a pas de paix à faire; dût le monde s'abîmer, il faut vaincre ou périr !

— Ainsi soit-il! que Dieu nous soit en aide!

— Et le glaive ; et le canon !

De toutes les parties du royaume, les barons se rendaient à Prague pour la tenue des états. A mesure qu'ils arrivaient, ils étaient travaillés par la cour, par les utraquistes et par les agens secrets de l'archiduc Mathias. Les réunions, les conciliabules, les repas se multipliaient.

Il y avait table ouverte, pour le compte de Rodolphe, chez Waldbourg, son favori; chez Sthralendorf et Hanniwald, ses conseillers; chez Bunzl, son pourvoyeur d'argent et de curiosités; chez les chanoines de la Croix , les prémonlrés du Slrahof, et

jusque chez le fou du roi, Hanuscli, pour traiter la valetaille.

Parmi les flots de vins de Bohême, du Rhin, de Hongrie et d'Autriche , on parlait politique et théologie; on endoctrinait les seigneurs campagnards, fort peu versés, la plupart, dans les mystères de ces deux sciences ; on faisait pleuvoir sur eux , en promesses, les grâces, les places et les honneurs. Les agens de Mathias, n'osant pas se montrer ouvertement , répandaient aussi les offres les plus séduisantes; mais, pour leur donner plus de poids, ils distribuaient aux Bohèmes les épargnes que l'archiduc avait eu le talent de faire pendant la guerre contre les Turcs.

Assurés que, dans les grandes assemblées, la tourbe suit l'impulsion que les habiles savent lui donner, et que les hommes qu'on croit gagner par la bonne cbère digèrent leurs engagemens avec le repas, les chefs utraquistes ne donnaient ni à boire, ni à manger. Les membres les plus éclairés des étals venaient d'eux-mêmes à des hommes qui étaient regardés comme les défenseurs des libertés nationales. La maison d'André Schlick était leur principal rendez-vous, et la comtesse fâme de ces réunions: elle y dogmatisait comme un docteur; elle y plaidait avec chaleur pour le retour aux lois antiques, pour les djoits et les privilèges des états.

lia détenlioii arl^itrairo de son fds avait mis le

comble à laliaine que l'arrestation de Wenzel avait allumée dans son cœur contre Rodolphe. Elle ne dédaignait pas de prêter le secours de sa beauté à son éloquence naturelle ; elle ne paraissait que dans la plus grande parure ; elle agaçait ceux qui paraissaient insensibles à ses charmes, et semblait écouter avec plaisir ceux qui s'en montraient épris. Sa vengeance et sa vanité s'applaudissaient de ce qu'une femme était plus puissante que les faveurs de Rodolphe et les trésors de Mathias. Quand, vers la fin de la soirée, les membres des états se retiraient , les conciliabules continuaient bien avant dans la nuit, avec quelques affidés, déterminés conspirateurs, tels que Budowa, Harrent, Thurn et même Jessenius. Là on arrêtait les plans, on distribuait les rôles , on se constituait les arbitres de Rodolphe , de son frère , des destinées du royaume.

Commensal de la comtesse, qui l'avait présenté à son frère et à ses amis comme son secrétaire, Wenzel se trouvait souvent dans ces réunions, et prenait un vif intérêt aux objets qu'on y discutait. 11 éprouvait bien quelque scrupule de s'être fait initier parmi les frères bohèmes sans l'assentiment de Catherine; mais il ne pouvait plus l'en instruire puisqu'il avaitjuréle secret. D'ailleurs,loin de trouver les engagemens qu'il avait contractés contraires aux pi-ojets de sa protectrice, il croyait

qu'ils tendaient au même but, Stransky l'entretenait dans cette opinion.

« On ne peut pas, lui disait-il, régénérer tout d'un coup un état. Le bien ne s'opère que lentement et par degrés. Quand le vent est contraire, la sagesse prescrit de louvoyer; est-il favorable? alors on déploie toutes ses voiles. Les révolutions sont des drames en plusieurs actes dont chacun a ses acteurs. Ceux qui les commencent ne sont presque jamais ceux qui les finissent. Pour la société des frères bohèmes, le moment n'est pas venu de se montrer à découvert. Dieu sait quand il viendra. En attendant, son devoir est de seconder les efforts des états pour réprimer le despotisme. Votre position peut vous appeler à jouer un rôle quelconque. N'hésitez pas. Le moindre succès sera toujours un service rendu à la cause.»

Le jour de l'assemblée des états était arrivé; les cochers venaient de donner la dernière main au pansement de leurs chevaux; les carrosses, les harnais de gala étaient nétoyés et tout prêts ; les laquais mettaient leurs grandes livrées; les barons, tles chevaliers bohèmes étaient à leur toilette; de pauvres gentilsliommes campagnards, qui n'osaient paraître dans leurs mesquins équipages, se rendaient à pied au palais. Le vaste coche séculaire de la ville de Prague attendait sur le Grand- Bin^- le bourgmestre et ses collègues des villes de

Kutenberg, de Pilseii et de Biidweis, formant à eux seuls la maigre représentation de toutes les villes du *^royaume. Les corps et communautés étaient sous les armes, depuis la maison de ville jusqu'à la salle des états, dans le palais du roi au Hradschin. Les bourgeois et le peuple circulaient dans les rues et encombraient les cours du palais, pourvoir leurs représentans , les défenseurs des libertés bohèmes , les sauveurs de la patrie et le roi. On se. disait : «Est-il mort ou vivant, bien portant ou malade? Viendra-t-il en personne ouvrir la session des états? » A la cour on ne le savait pas encore. Rodolphe l'ignorait lui-même. Depuis son lever, il flottait indécis, toujours en négligé; mais tout l'appareil du trône était préparé. 11 alla faire sa tournée ordinaire dans ses écuries, où ses attelages et ses chevaux de main, superbement harnachés, piaffant, couvrant leurs mors d'écume, hennissaient comme pour inviter leur maître à se rendre à la cérémonie. Du moins il le comprit ainsi , en conçut un heureux présage et s'y décida. Ses chevaux eurent plus d'empire sur lui que ses conseillers. C'est la remarque que fit Hanusch se mettant au rang de ces derniers, et humilié d'avoir été moins écouté que des bétes; à quoi Rodolphe lui répondit qu'il trouvait certains rapports heureux entre l'attitude fière de ses chevaux et des signes favorables que, la nuit passée, il avait ob-

serves au ciel vers le Sagittaire. Le roi rentra dans ses appartemens pour faire ses dispositions personnelles. En un clin'd'œil tout fut en nciouvement au palais.

Depuis huit jours les cuisines royales étaient dans la plus grande activité pour régaler \es membres des états, invités à dîner après la séance d'ouverture. Le cuisinier en chef avait rassemblé de toutes parts les productions du royaume et des pays voisins. Le roi préférait une pierre gravée à une pièce du meilleur vin; ses caves étaient donc mal garnies. Le sommeiller avait mis à contribution tous les marchands de liquides des bords de l'Elbe, du Danube et du Rhin. Les deux officiers de la bouche affirmaient qu'en qualité et en quantité on n'aurait jamais \u un semblable repas.

« Vous n'y entendez 4ien , leur dit Hanusch, qui se réjouissait d'avance de faire ripaille et déjeunait par forme d'à-compte. Depuis que la science a pris le dessus, et que nos rois et nos cavaliers font de l'astronomie et de la botanique, ils ne savent plus ni boire, ni manger. Qu'est devenu le temps où la chasse et la table étaient leur plus grande affaire? En comparaison des repas d'alors, le vôtre ne sera qu'un petit goûter. »

Le cuisinier et le sommeiller se redressèrent pour se fâcher; mais, songeant à l'emploi d'Ha-

nusch, ils se ravisèrent, et ne lui témoignèrent que de la pitié.

« Allez, allez à l'école pour apprendre votre métier, continua-t-il d'un air grave: c'est moi qui ai pitié de votre ignorance. Si vous aviez étudié votre histoire, que de beaux menus vous y trouveriez! Aux noces du duc de Saxe, Georges-le-Barbu , vous verriez loo eimers de vin doux, i,3oo de vins de toute espèce, 444 tonneaux de bière. La fête dura du dimanche au vendredi; il y avait 6,000 cavaliers. Jugez de la cuisine! Malheureusement l'état s'en est perdu.

» Au deuxième mariage du duc Jean, il y avait 8 princes, 9 comtes ou barons, Sg chevaliers, 23 comtesses, 8 abbés et prélats, 3 chapitres, les députés de deux universités, de in villes ; on y nourrit 3,265 chevaux; les noces durèrent une semaine. Enfin, écoutez bien ! à celles de Guillaume de Rosis, celui-là était en Bohême, on consomma 4^ cerfs, t5o bœufs, 526 veaux, i5o porcs, 200 moutons, 2,656 poulardes, 2,i3o lièvres, 2,o5o perdrix, 5oo faisans, 20,628 palombes, grives, etc., 5,i35 oies, 6,38o truites, 18,120 ourpis, 30,947 œufs, etc., etc., etc. Voilà des repas! Faites tant que vous voudrez les incrédules; je n'y mets, je n'y ajoute pas un œuf: c'est écrit , imprimé. Je parie qu'aujourd'hui vous nous ferez mourir de soif et de faim. Pour nos seigneurs des états, met-

tez-les, si vous le voulez, à la diète; mais ayez soin des gens de bon appétit, qui, comme moi, doivent dîner à l'office ; surtout ne les empoisonnez pas avec votre vinaigre de Chrudim. »

Les membres des états étaient arrivés dans leur salle ; le roi s'y était fait annoncer ; ils l'attendaient. Il aurait pu s'y rendre à pied, puisque cette salle était dans son palais ; mais on avait jugé convenable de donner un grand appareil à la solennité, les volets des fenêtres, fermés depuis plusieurs années, furent ouverts ; on fit traverser de longs passages au roi, pour montrer au peuple qu'il vivait encore ; pour monter en carrosse , il sortit de la partie la plus éloignée du palais et traversa toutes les cours. Il était revêtu de ses habits royaux et entouré de tous ses insignes, précédé par le grand maréchal de cour à cheval, suivi de sa cour et de tous les grands fonctionnaires du royaume. Il avait l'air inquiet et sombre. Le peuple l'examinait avec curiosité et gardait le plus profond silence, quoique Hanusch le provoquât en criant de tous ses poumons: /^«Ve le roi !

Rodolphe descendit de voiture. Comme il entrait dans la salle des états, l'assemblée se leva tout entière; quelques voix seulement crièrent vive le roi! le plus grand nombre le reçut avec respect et froideur. Il s'assit sur son trône, les meni- Iji'es des états se remirent sur leurs sièges, li

les regarda; ils le regardèrent comme des personnes de connaissance qui ne se sont pas vues depuis long-temps , et il prit la parole en ces termes :

« Messieurs des étals , des circonstances graves m'ont engagé à vous convoquer et m'amènent parmi vous. L'empressement avec lequel vous avez répondu à ma convocation, et dont je vous remercie, me fait espérer que vous n'apporterez pas moins de zèle dans les choses qui vous seront communiquées concernant mon service et celui du royaume. Son indépendance, la successibilité légitime de la couronne sont menacées. Malheureusement l'ennemi, qui a déjà envahi nos frontières, me tient de près par les liens du sang , et cette circonstance m'afflige; mais je me dois à moi-même, je dois à mon peuple d'imposer silence à la voix de la nature pour n'écouter que celle de notre honneur et défendre nos droits. Les momens sont pressans, des sacrifices sont nécessaires. Toujours dignes du nom bohème, vous ne balancerez pas à les faire. J'ai déjà réuni des forces imposantes. J'attends de votre dévouement à ma personne et à la patrie que vous vous empresserez d'adopter les mesures qui doivent compléter nos moyens de défense cl nous faire triompher d'une allaque aussi déloyale dans les formes que contraire à toute justice. »

Les propositions du roi furent lues à la tribune par le vice-écrivain ou déclamateur. Elles se réduisaient à une levée de 3o,ooo hommes et à un emprunt de lo millions de florins qui serait garanti et remboursé par les états.

Le grand-bourgrave, président des états , se leva, et prononça, au nom de la nation, un discours respectueux pour le roi, lui souhaita Taccomplissement de tous ses désirs, l'assura que les états prendraient sa proposition dans la plus mûre considération, et s'efforceraient de répondre à ses vœux. Rodolphe s'en alla comme il était venu.

Lorsque les hauts fonctionnaires du pays, qui l'avaient accompagné, furent de retour dans la salle, la séance devint secrète, et le grand-bourgrave demanda si l'on voulait délibérer de suite sur les propositions royales. Ce fut l'avis des catholiques les plus dévoués à la couronne. Les utraquistes se récrièrent contre cette précipitation. Douze heures sonnèient à l'horloge du château ; la majorité, attendant un dîner plantureux, ajourna la discussion, et décida que la délibération aurait lieu dans les formes accoutumées. Cette première victoire en présageait d'autres à ceux qui l'avaient remportée, et augmenta leur audace. Rodolphe se yelait dans leurs bras, Malhias leur tendait la main; ils n'avaient qu'à choisir.

Tandis (ju'au banquet royal messieurs des états

savouraient les mets succulens, les vins délicieux de lacouronne, elles séductions de ses conseillers, et que, dans les fuméesduMelnick et du Tokai,ils protestaient de leur dévouement, et promettaient leurs sulTrages, les agens de Mathias communiquaient ses prétentions. C'était que Rodolphe lui abandonnât tous ses droits sur la Hongrie , l'Autriclie et la Moravie, que de fait il avait déjà perdus , et le reconnût pour son successeur au trône de la Bohême. Si les états amenaient le roi à cette détermination , ou seulement s'ils ne s'opposaient point aux desseins de l'archiduc, il leur promettait de conserver leurs libertés et privilèges , et d'accorder aux réformés le libre exercice de leur religion. Ils se divisèrent; les uns, parmi lesquels étaient le comte Thurn et Budowa, étaient d'avis , à ces conditions, de prendre parti pour Mathias; les Schlick, regardant la question de la Hongrie et de l'Autriche comme étrangère à la nation bohème, n'étaient nullement disposés à faire la guerre pour défendre les droits de Rodolphe sur ces deux pays. Pour la Bohème, c'était différent. Il était évident que Mathias n'était pas plus favorable que Rodolphe aux privilèges des états, et surtout aux cultes réformés. Il avait pour conseil l'évéque Klesel et traînait à sa suite, quoique envoyés par le roi, le cardinal Dietrichstein , le provincial des jésuites et l'ambassadeur d'Espagne. Un semblable cortège

ii'clait pas propre à inspirer de la confiance. 11 est vrai que rarchiduc flattait les réformés, et qu'ils formaient une grande partie de son armée; mais ce n'était que pour parvenir à son but; lorsqu'il l'aurait atteint, il se jouerait de ses promesses. Comme prince de la maison d'Autriche, Mathias ne pouvait être qu'un zélé catholique. Puisqu'on était réduit à la nécessité de choisir entre les deux frères , on préférait encore Rodolphe. On tirerait un meilleur parti d'un roi faible, insouciant, facile à effrayer, déjà dépouillé d'une partie de ses couronnes, à la disposition des états, et, pour sauver ce qui lui restait, prêt à leur faire toutes les concessions qu'ils exigeraient. Une fois obtenues, soit que Rodolphe, soit que Mathias triomphât, c'était toujours autant de gagné. 11 ne fallait donc pas perdre cette occasion. Le temps pouvait 'ensuite amener des chances plus favorables , des événemens plus décisifs. Telle fut l'opinion qu'émirent, dans les conciliabules des utraquisles, Harrent, André Schlick et Catherine sa sœur. Ce tempéramliient était fait pour plaire à des patriotes timorés , qui voulaient bien réclamer les libertés nationales, mais qu'épouvantait l'idée de ravir à Rodolphe sa couronne pour la porter h Mathias, et qui s'attendrissaient sur le triste sort d'un roi prêt à succomber sous les coups de son frère.

Dans la séance des barons assemblés pour déli-

bérer sur les propositions royales, André Schlick ouvrit donc l'avis de les adopter.

« Mais , dit-il , lorsque la nation fait d'aussi grands sacrifices moins pour son indépendance que pour l'intérêt de son roi, elle a le droit d'obtenir la restitution de ses libertés violées depuis trop long-temps. jNous en sommes les conservateurs, nous, gardiens des lois et leurs interprêtes. Pour vous prouver combien la nation bohème est déchue, je ne remonterai point aux temps de sa splendeur et de sa prospérité; je ne retracerai point le tableau de tous les attentats de la couronne pour effacer ses mœurs antiques, sa langue maternelle et son caractère distinctif. En fans ingrats de la patrie, nous l'avons méconnue, désavouée, trahie. Aveuglés par les séductions de la cour, parles suggestions élrangèVes, par de fausses idées de civilisation, les descendans des Slaves ont pour ainsi dire rougi de leurs nobles ancêtres, et, de leurs propres mains effacé les traces de leur origine, en laissant leurs noms bohèmes pour prendre des noms allemands. Nous ne connaissions point de titre plus glorieux que celui de baron , maintenant on veut être comte, duc ou prince. Qu'il y a loin de ce sot orgueil au temps où le plus illustre bohème ne signait que Ga Pan (le sieur)! . . . Je vois le sourire du dédain, et je sais ce qu'il signifie. Que sur l'adresse d'une réponse envoyée de

Rome à une lettre, portant plusieurs de ces signatures, on ait écrit: Ad Japanos Bohemiœ, le ridicule est tout entier pour la chancellerie romaine. S'il ne nous reste plus qu'à déplorer des pertes irréparables, conservons du moins les débris échappés au naufrage.

« D'après nos privilèges, les emplois publics appartiennent aux Bohèmes; ils sont, jusqu'aux plus hautes dignités, envahis par les étrangers. Qu'un Wolf Rumpf conserve encore dans sa retraite le titre et les fonctions de conseiller intime, c'est le droit rigoureux du trône. 31ais qu'un Allemand, dont le nom seul atteste l'obscure origine ait été, grand chambellan, un des grands officiers de la couronne, c'est un outrage à nos droits.

(c Tant que les Bohèmes eurent des rois de leur sang et de leur choix, ils formèrent une nation puissante, respectée chez elle et par ses voisins. Depuis que Wladislas II, surnommé Dohrze (bon), eut en effet la bonhomie d'assurer la couronne de Bohème à la maison d'Autriche, qui avait déjà gagné, par dei^mariages, la Bourgogne, la Hongrie et l'Espagne, notre pays n'est plus devenu qu'une de ses provinces. Les rois de Bohème n'y ont presque plus fait leur résidence. C'est de Vienne que nous avons été gouvernés. On s'est efforcé de tuer chez nous la nationalité et de convertir les Slaves en Germains. L'incendie du Landtafel, où furent >

iJans le siècle dernier, consumées les archives du royaume, ne fut peut-être qu'uncrime commispour accélérer cette métamorphose. En fixant son séjour à Prague, Rodolphe semblait nous avoir rendu notre roi et noire existence. Mais les rois slaves s'honoraient de vivre au milieu du peuple, accessibles à tous leurs sujets. Rodolphe est resté tellement confiné au fond de son palais, que la génération actuelle ne l'a presque pas vu ; elle ne le connaît pas , et doute si quelqu'un occupe le trône. Des hommes, qui abusent de sa confiance et favorisent ses malheureux penchans, féloignent des affaires , gouvernent en son nom, et le tiennent prisonnier.

« Il y a quelques années, c'était Rumpf, maintenant Hanniwald et Strahlendorf, toujours des Allemands.

« Nul impôt ne peut être établi sans le consenlement des états. De toutes parts se multiplient les perceptions arbitraires. Les revenus publics sont détournés de leur destination ; on n'en rend aucun compte.

« Un noble bohème , un bourgeois de nos villes , ne peuvent être arrêtés que pour être traduits devant leurs juges. Nous avons vu Georges et Jean Lobkowilz, l'un grand-bourgrave , l'autre grand-juge, proscrits, condamnés arbitrairement, dépouillés de leurs biens, sans qu'on ait osé en

3ÎÎ2 LA BOHÊME.

avouer la cause; Georges, mort de chagrin en prison, et, par une atrocité sans exemple, la décapitation exécutée sur son cadavre; le château de Lohkowitz, le berceau d'une de nos plus illustres familles, devenu la proie du fisc; la ville de Commotau confisquée, et cinquante mille thalers delà fortune des deux victimes donnés aux jésuites pour s'y établir. Allez vous promener autour de Burglilz et de dix autres prisons d'état, vous entendrez les gémissemens de nos compatriotes que le pouvoir enterre tout vivans dans ces épaisses murailles.

« Je passe à un objet encore plus grave. Il s'agit de la liberté de conscience, des cultes, du salut de nos âmes. Le roi Ferdinand voulut nous faire marcher sous les drapeaux de Charles-Quint, pour combattre la ligue de Smalkaden, c'est-à-dire pour opprimer les réformés , pour égorger nos frères. Les utraquistes opposèrent les compactats ; on les menaça, ils se préparèrent à la résistance. Après la fatale bataille de Mùhlberg, Ferdinand rentra en Bohème avec une armée d'Espagnols, de Hongrois, d'Autrichiens, d'étrangers.

« Il éleva des échafauds et fit tomber des tètes à l'ouverture des étals, qui, pour cela, conservent à jamais dans notre histoire le nom de sanglans. Les villes furent punies par des contributions extraordinaires. Il fil venir les jésuites de Rome, et forma pour eux un grand établissement d'instruction

publique par opposition à l'université fondée par Charles IV. Maximilien nous accorda du moins la tolérance. A peine eul-il fermé les yeux, qu'un édit nous l'enleva. 11 ne frappait en apparence que les frères bohèmes, et il embrassait réellement tous les cultes réformés. Oh! combien l'intolérance est ingénieuse dans l'art de la proscription ! Elle leur opposait une loi solennelle de l'état, une loi émanée de l'église catholique elle-même, du concile de Bàle , en faveur des hussites , de nos ancêtres précurseurs de la réforme, en un mot nos compactais. Sans doute ils n'autorisaient pas le libre exercice des cultes réformés tels que les a faits et modifiés la succession des temps. Eh bien ! pour faire cesser cette pure chicane, il vous appartient de mettre les lois en harmonie avec le progrès des choses : Combien il a changé depuis lescomjy«c^<2/^.'Utraquistes, frères bohèmes, luthériens, réformés, ne sont plus qu'une seule et même religion; les hussites, qui n'étaient qu'une secte, sont devenus l'église dominante. ÎNobies barons, comptez-vous, comptez dans Tordre des chevaliers et jusque parmi les bourgeois de nos villes; réformés, vous êtes en majorité, proclamez donc vos droits! »

Ce discours fut accueilli par des acclamations générales. Les catholiques, sentant qu'ils n'étaient pas en force pour s'opposer à la liberté des cultes,

gardèrent le silence sur cet article; plusieurs d'entre eux parlèrent en faveur des autres libertés nationales, dont ils étaient la plupart aussi jaloux que les réformés. Ceux que la couronne avait gagnés n'osaient prendre la parole, découragés par leur petit nombre. La délibération allait passer d'enthousiasme, lorsque Lobkowitz, Kolowrat, Lazansky , Martinilz et Slavvata se levèrent pour s'y opposer.

En voyant cinq personnages de cette importance, des athlètes aussi vigoureux, se présenter à la fois au combat, les catholiques reprirent courage, les utraquistes furent un moment étonnés. Les collègues de Martinitz lui cédèrent la parole.

Ce baron bohème, de l'ancienne famille des Borzita, avait passé une partie de sa jeunesse à Rome, et en avait rapporté des reliques pour Rodolphe et un zèle fanatique pour la religion. Possesseur d'une glande fortune, il avait contribué de cent mille florins pour la guerre contre les Turcs; capitaine de cercle à Schian, il y avait persécuté les utraquistes, et provoqué contre lui une insurrection dans laquelle il avait couru de grands dangers. En récompense de ses services, il avait été nommé chambellan, juge au Landrecht, n'ayant encore que vingt-six ans. 11 joignait l'ardeur de la foi à celle de la jeunesse; dans sa ferveur, il ne connaissait point d'obstacles; ergoteur comme

un théologien , éloquent comme un missionnaire. A peine ouvrit-il la bouche, que les utraquistes, revenus à eux-mêmes, l'interrompirent par des apostrophes, l'appelant écolier du pape, bourreau de Schlan, menacèrent de le jeter parla fenêtre, et demandèrent à grands cris que l'on passât à la délibération. Le désordre se mit dans l'assemblée, le tumulte fut à son comble. Quelques barons mettaient déjà la main à leur épée. André Schlick, Harrent, le savant, l'éloquent Budowa, demandèrent en vain qu'on laissât parler Martinitz; ils n'étaient plus maîtres de leur parti; ayant plus de confiance dans son nombre que dans ses bonnes raisons, il était résolu d'emporter la délibération de vive force, et en effet l'emporta. Le calme s'était rétabli de guerre lasse, on recueillit les suffrages; les propositions d'André Schlick furent adoptées par une grande majorité, et, rédigées en forme; une députation des barons les porta de suite aux chevaliers qui étaient assemblés dans la salle verte et les renvoyèrent aussitôt approuvées. Des députations des deux ordres allèrent les communiquer aux députés des villes, qui les approuvèrent aussi, et se rendirent dans la salle commune, où les préavis des trois ordres furent convertis en une délibération des états.

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