‹ La BohêmeChapitre 17 sur 20 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

D'après les formes usitées , une députation, dont faisaient partie les hauts fonctionnai|'es du royaume, portait la délibération au roi ; il la recevait et promettait de la prendre en considération et de faire connaître sa réponse. On était assuré d'avance qu'elle serait négative sur le point principal , celui de la religion. La députation devait se présenter le lendemain matin devant Rodolphe. Les chefs des Utraquistes se rassemblèrent.

tf Nous nous sommes trop avancés pour reculer, dit Budowa. Il faut que Rodolphe approuve la délibération. »

— Sans doute, interrompit Harrent; mais comment l'y décider?

— a Par la force, répondit Catherine. « Comme on se récriait contre ce moyen, elle ajouta : « Libre, livré à lui-même, Rodolphe ne s'y déciderait jamais. Qu'il approuve ou qu'il improuve, il cédera à une influence étrangère , et dans le dernier cas à celle des conseillers qui l'obsèdent de menaces et de frayeurs. Quand il s'agit de nos intérêts, de ceux du royaume, pourquoi serions-nous plus scrupuleux que nos ennemis? Tous les moyens leur sont bons , et, par un excès de générosité, nous hésiterions à faire comme eux? Si le roi ne concède pas ce qu'on lui demande, les états ne lui accorderont ni hommes, ni argent; il sera à la disposition de Mathias, et s'arrangera avec lui à nos dépens. Prévenez donc ce malheur et profitez de vos avantages.

Ce soir même portez-vous en force au palais, emparez-vous de toutes les avenues, chassez-en les conseillers de Rodolphe. Demain la dépr.tation des étals lui présentera la délibération et ne le quittera pas qu'il ne l'ait approuvée.

— Mais s'il refuse, s'il persiste? dit Harrent.

— Ne craignez rien, répondit la comtesse, il ne refusera pas.

— Il est bien tard, reprit Budowa, pour rassembler des forces

" — ^ Elles sont prêles, j'ai tout prévu, répliqua

la comtesse; notre jeunesse est sous les armes; Thurn la commande; il n'attend qu'un signal; le donnez-vous?

— Oui, s'écria Budowa, et ce cri fut répété par tous les autres..

— Allez, dit I la comtesse à Wenzel, que sans perdre un instant Thurn se mette en marche, et qu'on fasse prévenir les membres des états, nos amis, de se réunir à la députation!

Un conseil était assemblé au palais du roi. On y discutait le parti que devait prendre Rodolphe sur la délibération des états, et la réponse qu'il leur ferait. On était dans le plus grand embarras. On ne voyait de tous côtés qu'inconvéniens et dangers. Rodolphe était enfermé avec Hannivald et Strahlendorf. On ne l'attendait pas au conseil, lorsque tout-à-coup il y parut sans se faire annoncer, et dit avec dignité et colère : « Je n'accepte point les conditions auxquelles les états m'offrent leur secours. Céder à des révoltés, ce serait aliéner les droits de ma maison et flétrir ma couronne. S'il faut que je la perde, j'aime encore mieux l'abandonner à mon frère. L'Â.utriche et la Hongrie sont déjà perdues; je ne puis les reprendre, j'y renonce. Je reconnais Mathias pour mon successeur au trône de Bohême. Marlinitz, Lazanski, allez au camp de mon frère, négociez, traitez sur celle base! Aucun sacrifice ne me coûtera pour sauver la

puissance de ma maison , l'honneur de ma famille. Partez! » Rodolphe signait les pouvoirs des deux envoyés. Il était minuit, on entendit du mouvement dans le palais et quelques cris. L'épouvante se répandit parmi les membres du conseil; sous prétexte d'aller prendre des informations , ils sortirent précipitamment; en un instant, Rodolphe se trouva seul. Hanusch accourut tout effaré, et, sans lui donner le temps de faire une question , s'écria : « Tout est perdu !... Tout est en déroute !. . . L'ennemi est dans le palais, à la porte de votre chambre! »

En effet, cinq cents hommes armés s'étaient portés au château et s'en étaient rendus maîtres sans obstacle. A leur approche, la garde du roi, les officiers de sa maison, le favori, les conseillers, tout s'était sauvé, tout, excepté le fou.

« Quel ennemi? lui demanda Rodolphe : Mathias? » Et il sonnait; il appelait à son secours.

— Je n'en sais rien, répondit Hanusch ; recommandons nos âmes à Dieu... notre dernier moment est venu...

— Comment! pas un laquais, pas un chambellan pour m'instruire...

— Ils se sont tous sauvés.

— Je vais voir moi-même...

— Non, non, restez, dit Hanusch, je vais voir, moi.... j'aime mieux mourir le premier. Il alla doucement vers la porte, l'ouvrit, aperçut un

homme armé, qui était en faction, et recula en jetant un cri.

— Sire, n'ayez pas peur, lui dit le factionnaire, on n'en veut point à votre personne.

Rodolphe s'avançant : — Cet homme est mon fou , mon ami ; c'est moi qui suis le roi. Qui êtesvousPque voulez-vous? où est mon frère?

— Votre frère, sire, je l'ignore. On m'a mis ici jusqu'au jour pour votre sûreté, je n'en sais pas davantage.

— Je trouverai peut-être quelqu'un qui m'expliquera....

En disant ces mots , Rodolphe voulait sortir de sa chambre.

— Sire, j'en suis bien fâché; je réponds de votre personne sur ma tête, je ne puis vous laisser passer....

— Comment ! vous osez me retenir prisonnier dans mon palais! moi, votre roi!

Hanusch le retenant par ses habits : « Sire, restez! Laissez-moi aller aux informations ! je reviendrai bien vite. » Et, s'adressant au factionnaire: a Vous ne m'empêcherez pas de sortir, moi, quoique vous m'ayez pris tout-à-l'heure pour le roi; vous n'êtes peut-être pas chargé de veiller aussi à ma sûreté... »

— Passez! répondit le factionnaire.

— Amène-moi le commandant de cette troupe,

lui cria Rodolphe, un officier, quelqu'un à qui je puisse parler.

Hanusch ne fut pas long-temps à revenir; il avait trouvé dans les appartemens plusieurs hommes armés , et ramenait avec lui le commandant du poste le plus voisin.

« Soyez tranquille, dit-il au roi, ce ne sont pas des soldats de Mathias, ce sont des nôtres, de braves cavaliers bohèmes ; en voilà un qui me paraît un bon garçon, et qui se rend poliment à vos ordres. »

En se regardant, le roi et l'officier parurent frappés de surprise, se considérèrent attentivement et en silence; Rodolphe le rompit enfin : « Puis-je savoir, demanda-t-il , ce que tout cela signifie? »

— Sire, lui répondit l'officier, je ne suis qu'un subalterne. Autant que j'ai pu l'entrevoir, informés qu'une conspiration se tramait dans votre palais contre la nation et votre majesté , les états ont cru devoir prendre les mesures les plus promptes pour la déjouer et pourvoir à votre sûreté. Dans quelques heures, votre majesté sera mieux informée.

— Ah! ah! pour me garantir des attaques de mon frère, les étals me font prisonnier! Maintenant, je comprends. En attendant qu'il m'enlève la couronne, on veut me déshonorer. On espère m'arracher par crainte et par violence ce que ma conscience me défend d'accorder. Je l'avais prévu.

On n'y réussira pas. Recevoir la loi de sujets révoltés! Que plutôt Ma ihias règne! vous ne dites rien?

— Sire, que puis-je dire? Dans une affaire aussi grave, je ne me permettrai pas une opinion; mais, en obéissant aux états , je ne crois pas servir la révolte.

— Vous êtes Bohème, utraquiste?

— Je suis né dans le royaume et dans la religion catholique.

— C'est singulier, pensait le roi, plus je le vois... plus je l'entends... C'est la voix de la malheureuse... Ce sont ses traits... Votre nom? demanda brusquement Rodolphe.

— Wenzel, répondit l'officier. En effet c'était lui. Us s'observèrent sans rien dire.

« Plus je l'examine, pensait aussi Wenzel, plus je lui trouve de ressemblance... »

— Votre famille? reprit Rodolphe.

— Je n'en ai point.

— Vous ne connaissez pas vos pareus?

— Ma mère mourut en me donnant le jour.

— Et votre père?

— J'ignore son nom; mais j'ai son portrait.

— Son portrait?

— Et une lettre qu'il écrivit à ma mère. Ils ne me quittent pas; je les ai toujours sur moi.

— Montrez-les moi!

— Les voilà, dit Wenzel, en ouvrant son pourpoint et les tirant de son sein.

— Oui... c'est...., balbutia Rodolphe frappé d'étonnement.

— Son nom , sire ?

— Votre naissance a déjà coûté la vie à votre mère. Malheureux! si tu connaissais ton père, il périrait de ta main!

— Quel horrible présage!

— Il est écrit dans les étoiles.

— Que m'importe cette science futile et trompeuse?

— Déjà tu es armé contre moi... De ton roi à ton père la distance n'est pas grande.

— Ces armes sont pour la patrie... Mais quels pressentimens! Ce portrait... Un froid glacial resserre mon cœur... Non , je ne me trompe pas. Sire, vous êtes mon père... !

— Ton père!... Qui te l'a dit?

— Tout me révèle ce mystère. Vos questions..., votre embarras..., ce portrait... Osez renier votre fils!

— Non, je ne le puis...; tu m'arraches ce fatal secret. Fatal! oh! comme ils m'ont trompé! Ils ont empoisonné ma vie; ils m'ont privé de ma plus douce consolation. Mes ennemis, c'étaient mes frères, mes cousins... Si je m'étais marié, mes enfans m'auraient défendu; dans mon malheur, ils

ne m'auraient pas abandonné.... Si j'avais pris soin de ton enfance, de ta jeunesse, tu ne serais pas aujourd'hui parmi mes ennemis. Je te le pardonne; c'est ma faute. Je n'ai rien fait pour toi ; je t'ai abandonné, je t'ai persécuté... et ta malheureuse mère, ange de beauté, de vertu.... c'est moi qui l'ai conduite au tombeau. Tu ne me dois rien; le bienfait de la vie? ce fut mon crime: tu ne me dois que ta haine. Fuis de ces lieux ! Je me suis trahi en te révélant le secret de ta naissance; mais j'ai soulagé mon âme du poids qui l'oppressait. Je m'en repentirai peut-être. Accablé par l'âge, les infirmités, le chagrin, que m'importe la vie? Tiens, prends-la!...

Wenzel était en proie à la plus extrême agitation , à mille sentimens divers.

— Prends-là ! répéta Rodolphe.

— Je le devrais si je n'écoutais que les ordres de ma mère....

— De ta mère ?

— Oui. A Richenbourg, dans la chambre où elle mourut en me mettant au jour, Augusta Malowetz m'a apparu: — L'amour m'a perdu, m'a-t-elle dit; tiens, prends ce poignard: venge-toi! venge ta mère!...

— Un poignard ! Que lui as-tu répondu ?

— Oui, je te vengerai!...

— Si tu n'as pas pitié de mon corps décrépit,

dit d'une voix entrecoupée Rodolphe, pâle, tremblant et se laissant tomber sur un siège, ménage au moins mon âme!... Ne l'envoie pas aux enfers! laisse-moi me réconcilier avec Dieu !

— Non, répliqua Wenzel en tirant son épée, à l'instant même... ma mère l'ordonne... La parole des morts est sacrée.

Rodolphe jeta un cri. La porte de l'appartement s'ouvrit. Hanusch entra, se précipita, suivi de quelques hommes armés, au-devant de Wenzel qui s'était arrêté. On se regarda; on s'interrogea des yeux.

— Comment, lui dit Hanusch , on vous a confié la sûreté du roi , et vous attentiez à sa vie ?

— A la vie du roi?.... répondit Wenzel. Qu'il parle! qu'il m'accuse! Rodolphe, tu gardes le sir lence?...

— Oui , répondit le roi , confus et encore tremblant, je ne t'accuse point... Tu l'as dit, la parole des morts est sacrée... J'ai lu mon destin dans les étoiles... Dieu seul... Qu'on me laisse!...

Wenzel sortit avec ses camarades. Rodolphe resta seul avec Hanusch, qui ne put obtenir un seul mot sur la scène qui venait de se passer.

Le jour parut. Quelques officiers du palais revinrent reprendre leur service. On annonça à Rodolphe la députation des étals; on lui fit sa toilette royale, et il se rendit dans la salle du tronc. Les

portes furent ouvertes, trois cents membres des états la remplirent. Budowa porta la parole et fit lecture de la délibération.

« Messieurs des états, répondit Rodolphe, je la prendrai en considération, et je vous ferai connaître ma volonté. »

— Sire, répliqua Budowa, le danger est imminent pour le royaume et pour votre couronne; l'ennemi a déjà envahi nos frontières; le moindre délai peut nous perdre.

— Privé de l'assistance de mes conseillers, je ne puis prendre aucune décision

— Sire, vos meilleurs conseillers vous environnent, vos fidèles états. . . .

— Je suis prisonnier dans mon palais. . . .

— Prisonnier! non sire, des conseillers perfides, des hommes étrangers à vos intérêts et à ceux de la Bohème, conspiraien t votre perte et la nôtre; ils voulaient vous arjacher une renonciation à vos droits; nous vous avons soustrait à leur funeste influence. Les représentans de la nation vous entourent, que manque-t-il à votre liberté?

— Nous avons des formes antiques qui garantissent nos droits à tous. Répondre à une délibération des états sans l'avoir examinée, jamais on n'osa l'exiger du roi.

— Jamais, sire, les circonstances ne furent plus pressantes; approuvez ou rejetez, vous êtes libre;

mais vos fidèles états ne vous quitteront point sans obtenir votre réponse.

Les membres des états, qui jusqu'à ce moment avaient en silence écoulé ce colloque , s'écrièrent : « Oui, oui nous resterons! »

Une grande agitation se manifesta dans l'assemblée, quelques barons s'approchèrent de Rodolphe. Pâle de colère et de frayeur, il ne savait que répondre.. . « Que faire? demandait-il autour de lui. » — Approuver, lui répondait-on. Pour les choses temporelles , il y consentait; mais pour les affaires de religion, c'était, disait-il, une chose trop grave qui intéressait sa conscience, son salut; elle avait besoin d'être mûrie dans le calme ; il la renvoyait à une prochaine assemblée des états. Les membres de la députation, auxquels il faisait ces propositions, qui n'étaient point entendues du reste de l'assemblée devenue très-tumultueuse, crurent devoir accepter cette transaction; elle fut rédigée, et le roi la signa.

Budowa, réclama le silence, et s'écria en montrant un papier : « Le roi me charge de faire connaître aux états, qu'il approuve leur délibération; la voilà signée.

Un cri général de vii>e le roi se fit entendre. « Maintenant marchons à l'ennemi! » continua l'orateur. L'assemblée répondit par un houra général et se relira, *

Wenzel était accouru chez la comtesse l'air sombre et profondément ému.

— Qu'as-tu? lui demanda-t-elle. Rodolphe auraitil refusé de sanctionner la délibération des états ? Auraient-ils cédé? Qu'ont-ils résolu?

— Il a tout approuvé. Mais cette nuit, dans le palais... Vois cette épée... j'allais en percer le roi... Si l'on n'était accouru... je tuais mon père!...

— Ton père... Rodolphe?... Quel délire !

— Lui-même. Wenzel alors raconta la scène nocturne du palais.

Pendant son récit, le cœur contracté par son horreur pour le sang autrichien, Catherine l'écoutait d'abord avec un froid glacial. Puis, comme par une inspiration soudaine , la sérénité reparut sur son front, ses traits s'animèrent, ses yeux brillèrent de tout leur éclat.

« Fils de Rodolphe, lui dit-elle, du sang de cette maison d'Autriche, dont la domination sur ma patrie fut le signal de sa ruine, je déplore ta fatale origine. Fils du roi de Bohême, de l'empereur d'Allemagne, si j'en crois mes pressentimens, tu peux aspirer à de hautes destinées. »

— Catherine, y penses-tu ? moi! un bâtard !

— Bâtard d'un roi! Le trône ennoblit tout. Tu ne serais pas le premier fruit d'illégitimes amours que la fortune aurait comblé de ses faveurs. Toi bâtard!... c'est la race abâtardie de nos rois qui

s'est régénérée dans le sein de ta mère. La nature t'a donné celte élévation , cette fermeté d'âme qui te rendent digne du plus haut rang. Les circonstances te favorisent. Rodolphe ne peut régner longtemps. La vieillesse et la mélancolie le consument; sa famille est armée contre lui; ses sujets l'abandonnent; son empire s'écroule. Il te suffit de vouloir. Ose aspirer à la couronne! Les Bohèmes, prêts à secouer le joug de l'Autriche , vont t'élever au trône.

— Non , je ne suis point né pour régner. Trop fier pour obéir, je ne me sens pas la force de commander. Dans ce palais, pendant cette nuit qui pouvait m'ètre si fatale, j'ai vu de trop près la triste condition d'un roi , le pitoyable sort de mon père. A ce suprême esclavage, je préfère la vie indépendante du pâtre des forêts; à l'éclat factice du trône, les monts sourcilleux et sauvages de Friedland, aux hommages hypocrites des courtisans, le cœur de Catherine.

— Ce cœur, le méconnais-tu? Lorsque pour toi il s'ouvrit d'abord à la pitié, ensuite à l'amour, astu pu croire qu'ils le rempliraient, que je te le donnerais tout entier, qu'à l'égal du commun de mon sexe, je traînerais ma vie dans les soupirs et la volupté, que je changerais de nature? T'ai-je trompé? Ne me suis-je pas montrée à toi telle que j'étais? Et toi, ne t'es-tu pas livré sans réserve? Ne

Là BOTÏÊME. -511

ïn'as-tu pas juré cent fois de ne voir, de ne penser, de n'agir que par Catherine ? Ces sermens faits aussi bien dans le calme des sens, que dans mes bras, sur mon sein , te prévalant de ma faiblesse , tu les a donc oubliés ?

— Non, jamais. Catherine! que tes reproches sont amers et injustes ! L'image de Rodolphe me poursuit. L'àaie bourrelée, j'accours près de toi, j'ai soif de consolation, de sympathie, et tu m'accables! Malheureux! Contre la haine, les remords, les tourmens qui me déchirent, où trouverai-je un refuge? O temps heureux, où tu aimais le pauvre Wenzel sans le connaître, où il s'ignorait lui-même! qu'éles-vous devenus?

— Sans te connaître? La vue d'une femme, d'une femme telle que moi , est plus perçante que tu ne le crois. Dès que tu parus devant moi, malgré le mystère qui t'enveloppait, je pressentis ta destinée. Ces formes parfaites, cette parole, ce regard imposant, séducteur, me révélèrent une noble origine, l'homme né pour commander, l'homme capable de comprendre , de réaliser de hautes pensées. Je me disais : ce que Catherine ose concevoir, il l'exécutera. Il lui prêtera son bras. La carrière si attrayante de la gloire, l'amour la sèmera pour lui de fleurs. Nous y marcherons ensemble. Elle s'ouvre, et tu recules! Mes pressentitnens se confirment, et tu les ferais mentir! A

372 LA ÔOHÊME.

Wenzel, malheureux, errant, inconnu, j'ai tendu une main secourable; pour le venger, j'ai bravé la mort; je lui ai sauvé la vie; rang, rivaux, opinion» je lui ai tout sacrifié; âme et corps, je lui ai tout donné; fils de roi, en me justifiant aux yeux du monde, tu te crois quitte envers moi! Que m'importent ses jugemens, si tu ne me justifies à mes propres yeux ? Qui marchande une reconnaissance si bien méritée, est bien près d'être infidèle et ingrat.

— Femme injuste et cruelle, ton langage m'offense, je ne puis le souffrir. Quand je demandai de l'ouvrage à Gehrard, je ne te cherchais pas. Quand je reconnus en toi la nonne d'Adersbach, mon idéal, je l'adorai en silence, avec autant d'amour et de respect que Dieu. Je te plaçai sur un autel, dans une région trop élevée pour t'atteindre. Que n'y restais-tu? C'est toi, toi seule qui voulus en descendre, en descendre jusqu'à moi. Quand frappé par Hinko, 'allais, je voulais mourir, pourquoi me sauv? s-tu la vie? Tu oses parler de séduction, toi, qui m'enivras de ses poisons, toi, dont les yeux, la voix, le souffle, m'enhardirent, m'embrasèrent ! Quand tu quittas Friedland, que ne me laissas-tu auprès de Gehrard? Hélas! il me l'avait prédit. Que ne me laissais-tu périr, oublié du monde, dans les cachots de Burglilz! A Krakowetz. . . . pourquoi ne fus-je pas dé-

voré par l'incendie? Tout couvert de cendre et de fumée j'accours près de toi, dévoué, plein de reconnaissance, pour te l'exprimer, te revoir, te continuer mon culte passionné, mais timide, respectueux Je n'osais pas davantage. Tu

m'ouvris tes bras, tu m'inondas de pleurs, de caresses, de baisers. IXos âmes se confondirent. Tu fus à moi tout entière. Et tant de bonheur inespéré, si long-temps attendu , sous lequel je faillis succomber, ce ne serait qu'une illusion ! De ta part, ce n'était pas de l'amour, c'était un calcul, l'ambition d'une vaine gloire, que sais-je? O honte! je ne puis le croire. Catherine , tu te calomnies. Je te défends contre toi-même : cette origine dont je rougis, non, tu ne la pressentis jamais: c'est une flétrissure qui t'aurait éloignée de moi. Ton amour eut une source plus pure. C'est Wenzel à qui ton cœur se donna. Moi, je déplorais tes grandeiM's; je te dépouillais de ton rang, de tes biens: je ne voyais en toi que l'être sympathique, parfait, adorable, création de ma fantaisie, objet de tous mes vœux. Hier encore, je vis ta bouche me sourire et me prodiguer les plus doux noms , ton regard, à la fois chaste et brûlant, se confondre avec le mien; je sentis ton sein palpiter sur mon cœur. . . Catherine! Ah! telle que je te vis hier reviens à Wenzel !

Il s'était rapproché (felle, il la tenait dans ses

bras; d'une main elle se cachait les yeux, de l'autre elle le repoussait faiblement.

« Oui , dit-elle d'une voix émue, Wenzel. . . toujours. . . je serai. . . . mais toi. . . ? Quel bruit se fait entendre? Quelle voix? je la reconnais. C'est mon fils. Wenzel laisse moi. »

C'était en effet Christophe ; il venait de recouvrer sa liberté. Il accourait dans les bras de sa mère ; il se jeta au cou de Wenzel. Il n'y eut plus de place que pour la tendresse maternelle et l'amitié.

Après que les états eurent quitté le palais de Rodolphe, les choses s'y rétablirent dans le même ordre qu'auparavant. Le danger passé, les conseillers, les courtisans, accoururent, félicitèrent Rodolphe d'en avoir été quitte à si bon marché, et lui renouvelèrent leurs protestations de dévouement.

a Messieurs, leur dit-il d'un ton sévère, un seul de mes serviteurs a fait son devoir. » Et s'adressant à son fou qui était tout-à-fait derrière la foule, «Hanusclî, approche-toi! viens mon ami fidèle! »

Hanusch s'avança, se jeta aux pieds du roi, qui le releva, le reçut dans ses bras, et ajouta : « Je double tes gages. »

— Non sire, répondit le fou; pourvu que Dieu m'accorde un ou deux thalers quand j'en ai besoin, je n'envie ni votre sceptre, ni votre couronne, ni aux Vénitiens leur trésor de Saint-Marc. Gaixlez

votre argent! Au train dont cela va, vous en aurez peut-être plus besoin que moi. Dans quelque temps nous ferons notre compte, et celui de nous deux qui sera le moins pauvre, partagera avec l'autre. Entre amis n'est-ce pas ainsi que cela s'arrange?

— Non, non, répliqua Rodolphe, je le veux.

Quoique beaucoup d'utraquistes fussent peu satisfaits de la transaction faite avec le roi, puisqu'il n'avait pas approuvé la partie de la délibération des états relative à la religion , on donna le plus grand développement aux moyens de défense du royaume. L'armée fut portée à trente-quatre mille hommes. Elle était en grande manœuvre. Les barons bohèmes indignés des ravages commis par les troupes de Mathias et surtout par les Hongrois , montraient la plus grande ardeur pour les combattre et les rejeter au-delà des frontières.

Mais pendant ce temps-là, Martini tz et Lazansky arrivaient au quartier-général de Mathias qui n'était pas éloigné de Prague. Les hostilités furent suspendues, les négociations ouvertes, et, au grand étonnement des ulraquistes et des états bohèmes , un traité fut signé entre les deux frères, conformément aux propositions faites par Rodolphe. Tous les négociateurs vinrent à Prague en apporter la nouvelle; il le ratifia, et on s'occupa de son exécution; ce fut l'affaire de quelques jours.

Un matin, tout le peuple de Prague était sur

pied, el se portait vers la Vienner-Thor, au-devani d'une députa tion, envoyée par l'archiduc Malhias, pour recevoir la couronne de Hongrie. Hanusch, témoin de tout ce mouvement, se rendit au palais du roi gromelant entre ses dents: « Mon Dieu, que ces bons Praguois sont bêtes! » Rodolphe, depuis une heure, était renfermé dans son cabinet avec le cardinal Dietrichstein ; il parut enfin dans le salon où étaient son médecin Jessenius, un chambellan et Hanusch. Il était morne, silencieux, marchait au hasard, la tête baissée, ne regardant, ne voyant personne. Il alla donner droit sur le docteur, le regarda fixement pendant quelques secondes, et lui dit avec un rire sardonique :

«Hongrois, tu es radieux aujourd'hui, demain tu pleureras, »

— Je puis certifier à votre majesté, que les vrais Hongrois ne se réjouissent point d'un changement dans lequel n'entrent pour rien les intérêts de leur patrie,

— C'est bon , c'est bon » j et se tournant vers le chambellan : « que fais-tu là collé sur cette muraille comme le tableau qui est accroché au-dessus de ta tête? V^as, vas tout préparer pour la fête! Qu'on me laisse. . . Hanusch reste avec moi ! »

— Merci de la préférence.

— Elle t'est bien due.

— Je m'en passerais bien aujourd'hui. Je vou-

drais être à cent lieues pour ne pas voir l'enterrement de votre plus belle couronne.

— C'était écrit dans les astres.

— Savez-vous bien que vous m'impatientez avec vos étoiles! Vous êtes fataliste comme un Turc.

— Non, mais résigné comme un chrétien.

— En apparence, au fond le diable n'y perd rien.

— J'entends du bruit. Qu'est-ce? demanda Rodolphe en pâlissant.

— Ce sont ces damnés Hongrois.

— Je voudrais qu'il y eût cent barils de poudre dans les caves du palais , j'y mettrais le feu pour les faire sauter, eux , la couronne et moi avec elle.

— Voilà donc votre résignation , bon chrétien ? Là , là, calmez vous. Quand le procès est perdu, il n'y a plus à chicaner. Les voilà ! IN'allez-vous pas leur remettre la couronne?

— Je me couperais plutôt la main. J'en ai chargé le cardinal.

Le bruit des trompettes ne leur permit plus de s'entendre, ou plutôt leur coupa la parole. Trois cents barons et nobles Hongrois, richement armés et montés, entrèrent par la porte principale dans la cour du palais, suivis d'un peuple payé par Mathias, et criant mvat rex Hongriœ! Deux cents barons bohèmes à cheval arrivèrent en même temps par une autre porte, tristes et silencieux. Ces deux

troupes se mirent séparément en balaille. On eut dit qu'elles se préparaient au combat. Un char, garni de velours et attelé de six magnifiques chevaux blancs , précédé du cardinal Dietrichstein , à cheval , en habits pontificaux, ayant des bottes rouges et des éperons d'or, s'avança vers la partie du palais où étaient gardés les insignes du roi de Hongrie. Le grand chambellan Kinsky était chargé de les remettre un à un au cardinal pour les déposer sur le char. Rodolphe et Hanusch regardaient par une fenêtre, et cachés derrière une jalousie.

A mesure qu'on sortait chaque pièce du palais, Hanusch dit : « Adieu couronne! Adieu sceptre! Adieu épée de saint-Etienne! Adieu pomme d'or! Adieu bottes! Adieu habit royal! Au^Lï^J^le le cardinal! » -'^-*»

— Je ne me trouve pas bien, dit Rodolphe; Hanusch voulut appeler du secours. — Tais-toi , continua le roi en se traînant, soutenu par son fou, sur un fauteuil. Ce n'est rien. Cachons et ma faiblesse et ma honte.

Pendant ce temps-là, le cortège sortait du palais aux acclamations répétées des nobles Hongrois.

« Je crois, dit Rodolphe en reprenant ses sens, que tu as mal parlé du cardinal. »

— MpiP.jc l'ai seulement envoyé à tous les diables. t >

— Pourquoi? Je ne puis souflrir qu'on insulte

un homme de son caractère, un serviteur fidèle.

— Fidèle! l'avez-vous regardé aux jambes?

— Que veux-tu dire?

— 11 n'a jamais été chez vous que sur un pied.

— Imbécille! et l'autre?

— A toujours été dans le camp de votre frère Mathias.

— C'est impossible. D'ailleurs , en observant les astres, je n'ai jamais rien découvert qui pût me faire soupçonner sa fidélité.

— Ah! vous y voilà encore revenu. Je vous l'ai dit, il y a bien long-temps que, pendant que vous regardiez le ciel à travers vos lunettes, la terre vous manquerait sous les pieds. Me suis-je trompé? Si Ton voit tout dans les astres, pourquoi n'y avezvous rien vu de ce qui vous arrive ? Mais on blanchirait plutôt un nègre avec du savon, qu'on ne vous guérirait de votre maladie.

— Insolent ! C'est par trop fort ! Et toi aussi , mou cher Hanusch, tu accables ton malheureux maître ?

— C'est à mon corps défendant, je vous jure; mais il est bien dur de se voir ainsi dépouillé. Ces gaillards-là, si nous les laissons faire, nous mettront nus comme la main.

— Ne t'inquiète pas: tant que je vivrai, tu ne manqueras pas.

— Je n'ai pas peur de manquer ; mais noire honneur...

— Comment, notre honneur?

— Sans doute : si l'on vous enlève le vôtre, que devient le mien ? Ne sait-on pas que je suis un de vos conseillers, et le plus franc? Que voulez-vous qu'on dise de moi, d'après tout ce qui se passe? Que je vous conseille mal ; que je ne suis qu'une bête.

— Je te rendrai justice en tout temps, en tout lieu. Je dirai que si je n'ai pas été plus heureux ce n'est pas ta faute ; que tu as parfaitement rempli plus que ton devoir; car, mons Hanusch, ajouta Rodolphe d'un ton sévère et en allant vers son cabinet de pierres gravées, vous abusez de ma bonté...

Le fou le suivait pour lui répondre. Le favori survint. L'empereur le prit sous le bras, ouvrit la porte, et la ferma au nez d'Hanusch.

-—Sacrifiez- vous donc pour ces augustes ingrats! s'écria le fou en se retirant.

Après avoir regardé tout autour du cabinet et poussé le verrou , Waldbourg tira de sa poche un papier.

«' Qu'est-ce? demanda le roi. Un guet-à-pens? »

— C'est l'état que vous m'avez demandé.

— Ah' de toute celte engeance bâtarde ;je m'en suis toujours rapporté à loi. Si Auguste s'est

échappé, c'est ta faute. Il sait, tout le royaume saura bientôt que je suis son père. La belle figure que je vais faire devant mon bâtard! Une seconde de plus, sans Hanusch, il me tuait. Tycho-Brahé ne cessait de me le prédire.

— Dans cette malheureuse affaire , il n'y a pas de ma faute. Comment n'aurions-nous pas cru Auguste mort depuis long-temps ? Voilà son acte mortuaire très en règle. C'est une trame infernale ourdie par un moine et Adélaïde de Kunjetitz, amie d'Augusta. Dès que nous soupçonnâmes qu'il existait chez les Bénédictins de Braunau, je fis donner l'ordre de l'arrêter; on ne le trouva pas. Il s'était enfui. On ignorait ce qu'il était devenu.

— Quand Slawatale fit traduire à Burglitz, pourquoi n'en finît-on pas?

— 11 avait pris le nom de Wenzel. Qui pouvait soupçonner que c'était Auguste ? On ne voyait en lui qu'un aventurier rival de Slawala.

— On le laissa encore échapper.

— Ce fut une intrigue de la fameuse Catherine; une œuvre du diable.

— Ou de Dieu, qui voulut épargner un crime. Voyons la liste. Appelle !

Waldbourg lut la liste des bâtards de Rodolphe , désignés par leurs noms de baptême et celui de fanùlle de leurs mères.

« 1 1 novembre i55o, Ulrich , Pierre N.... , morl étouffe accidentellement par sa nourrice. • » 4 lïiai 1571. Adélaïde N...., religieuse aux Carmélites de Prague.

)) 8 février 1572. Jean-Maurice IN..., meunier au village de...

» i" avril 1573. Paul, religieux aux capucins de Budweitz.

»2 janvier 1574. Léopold N..., lieutenant au service du duc de Bavière.

» 9 juin 1 575. Marthe-Joséphine N...., morte servante chez la comtesse N.... »

— Passe à iSgo. Tout ce qui précède est mort ou trop âgé pour jamais connaître son origine.

Waldbourg obéit et continua sa lecture. Quand elle fut terminée: ce Ainsi, continua-t-il, tout est en règle. Il n'y a que cet Auguste, on Wenzel. »

Rodolphe paraissait absorbé par de sombres réflexions. Tout-à-coup se levant de son fauteuil et se promenant dans son cabinet : « C'est épouvantable ! s'écria-t-il. Si je pouvais, en brûlant cette fatale liste , anéantir tout ce qu'elle contient, en étouffer jusqu'au moindre souvenir! Mon ami, mon cher Waldbourg, quand je mourrai, je t'en conjure, qu'il n'en reste pas la moindre trace. Que cette tache au moins ne pèse pas sur ma mémoire! »

— Soyez tranquille! c'est à jamais entre vous et

moi. Du reste , pourquoi ces vains scrupules ? En cédant aux besoins de la nature, si vous eussiez, comme tant d'autres, abandonné vos enfans et leurs mères , votre conscience pourrait vous faire quelques reproches. Mais vous avez eu soin d'eux, autant que le permettaient la politique d'état et la dignité du trône. Maintenant, il faut prendre un parti pour Wenzel. Il n'aura pas impunément outragé son roi et attenté à sa vie.

— Le ferai-je dénoncer à la justice? Que puis-je gagner à révéler au public une affaire purement domestique?

— Personne ne sait qu'il est votre fils.

— Personne? et la veuve Raedern , sa complice? D'ailleurs , si je l'accuse, ne le dira-t-il pas ?

■ — Il n'est pas question de procédure. H y a des moyens plus sûrs et plus expéditifs de vous venger et de pourvoir à votre sûreté.

— Tu sais bien que ces moyens-là me répugnent, J'ai assez de défauts; je ne fus jamais cruel. Dérober aux fruits de mes amours le secret de leur naissance, et les condamner à la plus profonde obscurité, l'Eglise a décidé que ce n'était pas un crime. Soit; elle m'en a toujours absous: ma conscience doit être tranquille. Mais ôter la vie aux êtres à qui on l'a donnée, c'est un acte odieux pour lequel il n'y a point de pardon.

— Si vous étiez un simple particulier; mais un

roi. . . sa sûreté. . . . l'intérêt du trône. ... la sévérité de Rome a plusieurs fois fléchi devant ces considérations. Consulté sous le plus grand secret, le père provincial se fait fort.'. . .

— L'absolution de Rome n'étouffe pas le remords. Ma conscience ne s'accommode point de ces subtiles distinctions. Quand, la nuit, je serai poursuivi par un spectre ensanglanté, le pape n'en dormira pas moins tranquille. Quand il me faudra paraître devant le juge suprême, es-tu sûr qu'il confirmera le pardon du saint-père? Il n'y en a point pour l'homme qui ne peut se pardonner luimême. Le cri du remords est sa condamnation, c'est le précurseur du jugement de Dieu.

— Lorsque votre bâtard Fritz, fit mourir si cruellement sa maîtresse, vous ordonnâtes bien qu'on lui ouvrît les quatre veines.

— C'était pour son bien. La justice s'était emparée de lui; il allait être pendu. Quoique mon confesseur m'ait absous, quand j'y pense, je ne suis pas eiicore trop tranquille.

— S'il vous en mésarrive, ne vous en plaignez donc plus. Vos amis, vos fidèles serviteurs n'auront rien à se reprocher.

— Après avoir perdu mes élats, qu'ai-je encore il redouter? Pour quelques restes d'une chétive existence! .... Lorsque Wcnzel leva son épée sur moi, si j'avais été en état de grâce, je l'aurais laissé

faire. Il m'aurait épargné un acte deshonorant, le premier de ma vie. Consentir à ce que le sentiment intime repousse, le signer de sa main! On a éprouvé ma faiblesse, on ne s'en tiendra pas là. Â. la prochaine assemblée des étals, on me mettra le poignard sur la gorge pour les affaires de la religion.

— Vous tiendrez bon. ^

— C'est bien mon dessein. . . aujourd'hui. . .

mais demain puis-je en répondre? D'un autre

côté, Matliias j'ai traité avec lui, par le conseil

d'Hannivald, pour prendre les devants sur les états qui auraient fini par me sacrifier à sa rapacité. Je me suis dépouillé moi-même, pour ne pas l'être par mes sujets , pour sauver la légitimité , les droits et Fhonneur de notre maison. Mais il ne s'arrêtera pas en si beau chemin. Tant qu'il y aura quelque chose à me prendre , il ne me laissera pas un moment de repos. Toi qui sais combien mon frère m'est odieux, juge si ce sacrifice m'a été pénible!

— Tout n'est pas encore perdu. L'occasion de vous venger se présentera. La division peut se mettre entre les archiducs. Déjà l'évêque de Passau murmure contre l'ambition de Mathias; en flattant la sienne, vous l'attirerez facilement dans vos intérêts; l'Espagne, Rome, vous soutiendront; on y est indigné de ce qu'un archiduc d'Autriche ait pactisé avec les hérétiques pour vous attaquer,

VOUS , le prince le plus catholique de toute l'Europe.

— -J'y ai bien pensé; car enfin tout ce qu'on m'a arraché par la force est nul de toute nullité. C'est comme à Fridolec (*).

— Oui ; mais pour cela il faut d'abord vivre.

— En suis-je le maître? Si mon destin est écrit dana les étoiles. . .

— Du moins prévenez un assassin qui conspire contre vos jours.

— Je ne conçois pas ta persévérance; toi, homme de plaisir, je ne t'ai jamais vu si cruel. Non, acheter à ce prix ma sûreté , ce serait la payer trop cher. Ne m'en parles plus.

— C'est donc à vos amis à vous sauver malgré vous.

— Je mets tout sur ta conscience; songes-y bien! Je m'en lave les mains. . . C'est après-demain le grand jour, le i6 mai, la fête de Saint-Jean Népomucène. A-t-on exécuté mes ordres? Toutes les dispositions sont-elles faites? Qu'on n'épargne rien pour me rendre ce grand saint favorable, et m'obtenirsa puissante intercession!

— Sire, tout sera prêt. Le cardinal Dietrichstein

(I) Forêt dans le cercle de Aaursim, fameuse par ses voleurs, d'où le proverbe : « Gest tu co na Fridolec < , pour exprimer un «cte ou un repaire de brigands.

fera le malin devant vous un superbe sermon.

— Je l'entends toujours avec un nouveau plaisir. Quelk éloquence ! Quelle onction !

— Le soir, il installera les piélistes <|u'il a fait venir d'Italie.

— Nous avons bien besoin de ce renfort, pour nous aider à mettre une digue au débordement de l'hérésie .... Deboodt, Jessenius, sont-ils dans le laboratoire de chimie ?

— Oui, sire; mais la belle Viennoise vous attend. . . .

— Nous avons une grande expérience à faire.

— Avant que ces messieurs soient prêts, vous aurez le temps de la voir.

— Où est-elle?

— Dans le Hirsch-Graben.

— Te moques-tu? Dans la ménagerie?

— Le temps est magnifique. Vous avez besoin de prendre l'air. La première verdure du printemps réjouira vos yeux; vous respirerez le doux parfum des fleurs. Vous entendrez les cris amoureux de l'ours et du lion. . .

— Eh bon Dieu ! comme tu es pastoral ce matin! Vieux coquin! . . .

— Vous ne vouliez qu'une rencontre. Autant vaut là qu'ailleurs.

— Allons! Prends la clé du souterrain! voyons donc cette pièce curieuse!

Au moment où le gardien du Hirsch-Grahen en ouvrait la porte , un vieux militaire , qui raccompagnait , s'approcha, et se jeta aux pieds de Rodolphe qui recula effrayé en disant : « Qu'est-ce que c'est? . . . Que veut-il? »

— Sire, répondit le militaire, c'est un ancien serviteur, un père au désespoir qui vous demande justice.

— Un guet-à-pens , reprit Rodolphe en s'adressant au gardien; j'ai défendu qu'on laissât entrer personne ici quand je viens m'y promener.

— Sire, répliqua le gardien, ce n'est pas ma faute. Un de mes cousins me contait son chagrin au moment où votre majesté est entrée : je ne pouvais prévoir qu'il serait assez hardi. ... Je n'ai pas eu le temps de le prévenir. . . .

— Mauvaise raison. . . Je te pardonne ; mais c'est pour la dernière fois; et faisant signe au militaire de se relever : — Que veux- tu ? De quoi s'agit-il ?

— Sire, un infâme ravisseur m'a enlevé ma fille.

— Que ne la gardais-tu ? Vas chez le magistrat.

— Sire, j'ai affaire à un homme puissant.

— Dans mes états, il n'en est point au-dessus des lois. Quel est-il?

— Un de vos pages, le baron de Raedern.

— Raedern! Quoi! après avoir été puni! Au moment où je lui rends la liberté! C'est trop fort ! AValdbourg, que l'on donne ordre au fiscal de

poursuivre! Rodolphe retourna sur ses pas en murmurant.

— Sire, lui dit le favori, permettez-moi de vous représenter que c'est beaucoup de bruit pour peu de chose. Si votre majesté, voulait prendre fait et cause dans toutes les affaires de cette espèce, les jours et les nuits n'y suffiraient pas. Vos pages à eux seuls vous donneraient bien de l'occupation. Vous et moi, nous avons été jeunes. Mettons la main sur la conscience.

— Parle pour toi. Quant à moi , je n'ai jamais enlevé de femmes. . . .

— Enlevé ou autrement. Qu'importe ? . . . Voulez-vous me croire ? La partie offensée a la faculté de recourir au magistrat, laissez-la faire.

— Ces Raedern me feront tourner la tète. La mère et le fils ne valent pas mieux l'un que l'autre. Leur vie est un scandale continuel. Que Christophe ne paraisse plus devant moi !

— Et la belle Viennoise !

— J'ai autre chose à faire. Tout est prêt dans le laboratoire; on n'attend plus que moi. Cette fille... Peut-être l'a-t-on aussi enlevée à sa famille. Je ne veux pas cela , entends-tu ? Je n'aime pas ces violences.

— Que votre majesté se rassure , si elle veut venir au Hirsch-Graben , elle verra que la Viennoise...

— Non, te dis-je, à mon âge. . . J'en rougis. Je

ferais bien mieux de penser à mon salut et de renoncer. ...

— ^ Votre majesté est libre; elle a la permission de Rome. . .

— Il vient un temps où cela ne suffit plus. Ma conscience n'est pas tranquille. Je sais qu'on me raille, ici, jusque dans l'étranger.

— 11 est vrai que le roi de France s'est permis devant votre ambassadeur quelques plaisanteries sur vos maîtresses ; il en a été bien payé. « Si mon maître en a, a-l-il répondu, c'est du moins en secret. «

— Tu ne dis pas tout. Henri IV a répliqué: « il y a des hommes qui n'ont point d'assez grandes qualités, pour n'être pas obligés de cacher leurs faiblesses.» Il a raison ; mais il vaut encore mieux n'en plus avoir.

— Le chambellan revenant du camp de Mathias, aborda Rodolphe pour lui parler.

« On s'est donné le mot, dit-il, pour m'empécher d'assister à l'expérience, laissez-moi. »

— Sire , le cardinal m'a chargé. . .

— De quoi?

— De vous faire le rapport de tout ce qui s'est passé. . .

— C'est vraiment bien agréable pour moi. Parlez donc et vite!

— Quand la couronne de Hongrie est arrivée au

camp; votre frère rarcbiduc, l'a reçue à la tête de son armée, rangée en bataille, au bruit du canon, des trompettes et aux acclamations des nobles et des soldats. Le cardinal a complimenté le nouveau roi; dans son discours, il a cité des textes de l'Ecriture-Sainle qui légitimaient sa conduite.

— Que dites-vous? Le cardinal? C'est trop

fort ! Je ne l'avais pas envoyé pour cela.

— La cérémonie , continua le cbambellan , a été suivie d'un Te Deum, et d'un repas en plein air.

— Passe pour le repas ; mais un Te Denjuk ! Et le cardinal l'a cbanté !

— On a porté plusieurs santés , la vôtre. . .

— Les hypocrites! Ils voudraient me voir dans le tombeau de la cathédrale. Comment a-t-elle été reçue?

— Faiblement applaudie.

— Eh bien! ils sont francs,

— Celle de Mathias a été accueillie par le cliquetis des armes, le canon, le Hoch-Lehe de toute l'armée. Ensuite est venue celle de la jnaison d Autriche. . .

— Pour celle-là, il y a eu un bruit à faire écrouler le ciel?

— Elle n'a été répondue que par les Autrichiens.

— Bonne leçon pour messieurs mes frères et cousins!

— Mathias a ensuite levé son camp pour aller

se faire couronner à Pest.

— Frère ingrat! Je te le prédis, cette couronne, tu ne la porteras pas long-temps. Qu'est devenue mon armée?

— Elle revient sur ses pas, en désordre ; on dit qu'elle est licenciée ; la plupart des soldats désertent, et s'en vont chez eux, confus, indignés. . . .

— Va-t-en aussi, messager de malheur. Mes pauvres Bohèmes, vous serez vengés. . . . Les lâches! les infâmes! Ils ne le méritent pas. . . A propos, j'oubliais mon expérience. . . Et en parlant ainsi, il entra dans le laboratoire.

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