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CHAPITRE QUATORZIEME

En apprenant que Wenzel était le fils de Rodolphe , les frères Bohèmes se repentirent de l'avoir admis parmi eux. Stransky ne l'avait pas revu, et , tout confus, se reprochait d'avoir présenté à la société un homme, qui, d'après sa naissance, ne pouvait être que son ennemi. Wenzel vint le trouver.

« Vous voilà! lui dit le docteur. Vous avez surpris ma bonne foi. J'ai introduit le loup dans la bergerie. Fils du roi, vous pouvez nous faire beaucoup de mal; mais nous avons reçu vos sermens ;

tant qu'il restera un frère bohème, le poignard sera toujours sur votre cœur.

— Fils du roi ! . . Je l'ignorais , je savais le malheur de ma naissance, je ne connaissais pas mon père. Un funeste hasard me l'a révélé. J'allais commettre un parricide. Rodolphe me déteste; mon cœur le repousse. Nous sommes ennemis, nous devons l'être. Mes sermens! je les tiendrai. Non que je craigne votre vengeance, il en est une à laquelle ma fidélité m'expose, et que je redoute mille fois plus. Vous ne savez pas à quelle forte épreuve elle a déjà été mise. Rien ne peut me faire rompre mes engagemens, ni renoncera ma propre estime.

— Pardon si j'ai si mal jugé votre noble caractère. Pour qui connaît la nature humaine, le doute était permis. Vous valez mieux que ceux qui vous ont soupçonné. Us rougiront comme moi, lorsque je leur porterai l'assurance de votre fidélité.

— Je leur demande de n'être pas condamné légèrement et sur de simples apparences.

— Us comprendront les difficultés d'une situalion aussi compliquée que la vôtre.

— Je ne l'ai pas recherchée; jouet du destin, j'ignore ce qu'il me réserve. Dites à nos frères que mes vœux seront toujours pour le triomphe des droits de l'humanité et pour la liberté du peuple bohème.

T-« Ce destin dont vous vous plaignez peut voys.

mettre en état de leur rendre de grands services. S'il veut votre élévation , loin de lutter contre lui, obéissez à ses arrêts ; faites-la tourner au bien de la patrie.

— C'est ma seule ambition. Mon cher docteur, j'espère que je vous ai réconcilié avec le malheureux fils du roi.

— Oui, je ne vois plus en vous que Wenzel.

Comme il se disposait à sortir. « Je vous accompagnerai, dit Stransky. Votre ami Christophe fait toujours des siennes; il a encore enlevé une fille. Cette fois-ci c'est tout de bon. 11 la tient en chartre-privée. Le père jette les hauts-cris. Son oncle m'a prié de parler à cet audacieux ravisseur, d'arranger cette affaire.

— Vous sentez bien, docteur, que je suis loin d'approuver Christophe. Mais cet enlèvement et le désespoir du père ont tout l'air d'une comédie jouée pour atlrapper quelque argent.

— Non , non , c'est une chose très-sérieuse, vous êtes trop indulgent.

Stransky arriva chez Christophe, auprès duquel il avait repris ses fonctions de pédagogue, et commença à lui débiter, en forme de leçon sur la morale, un superbe sermon.

Mais le jeune baron n'était plus un enfant. Le séjour de la capitale et la vie de cour, l'avaient émancipé; il perdit patience. « Mon cher docteur,

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dit-ii, je rends justice à vos bonnes intentions, ei je vous en remercie du fond de mon âme. Mais tout ce que vous déployez de savoir et d'éloquence est peine perdue. Je suis incorrigible, je mourrai dans l'impénitence finale. Chacun naît avec ses goûts et ses penchans. Les miens sont pour les plaisirs et la jouissance. Je ne me sens pas fait pour l'étude, ni pour les occupations sérieuses. Elles me fatiguent et me rebutent. Utraquiste, parce que je suis né dans cette religion, je n'en veux pas savoir davantage. Je me battrai, s'il le faut pour elle, parce que l'honneur l'exige, et que j'aime le métier des armes. Je n'ai point d'ambition , je suis content de mon rang , de ma fortune. Christophe de Raedern ne sera jamais un héros occupant les bouches de la renommée; il veut jouir des avantages que le sort lui a départis, et être heureux à sa manière. »

— Ainsi, lui répondit Stransky, vous ne suivrez pas votre famille, la comtesse votre mère, dans la lutte où elles se trouvent engagées pour le triomphe de la religion et les libertés du pays ?

— Je vous le répète , leur cause est la mienne , et mon épée la soutiendra au jour du combat ; mais je ne me mêlerai ni de controverses, ni de débats politiques. J'aime mieux, vrai baron bohème, boire, rire, jouei-, rompre la lance dans un tour-

nois, faire l'amour. Pour moi, frère de la coupe, la véritable est celle de la volupté.

— Eh quoi! vous renoncez au plus bel attribut de l'homme! Tout ce qui l'élève au-dessus des autres animaux, tout ce qui l'ennoblit et l'honore, vous l'abjurez! vous sacrifiez à la sensualité!. . ,

— Oui, mon cher docteur; je vous l'avoue en toute humilité, je suis sensuel, très-sensuel, et je cède tout bonnement à l'instinct de ma nature.

— Vous n'êtes pas uniquement sous ses lois. La société a aussi les siennes.

— Je ne les méconnais pas; et là où elles ont mis des limites je m'arrête.

— Oui , témoin la fille de Jérusalem.

— Jérusalem ! pour celle-là vous avez raison ; mais c'est la première et la dernièie.

— Et cette autre dont le père a porté ses plaintes à votre famille et au roi!

— Halte-là. C'est différent; il n'y a point de lois qui me défendent de permettre à une fille qui m'aime de me suivre, si elle le veut, jusqu'au bout du monde.

— Sophisme! mauvaise défaite! Vous l'avez séduite. Les mœurs...

— Ce sont les mœurs du jour.

— Que dites-vous?

— Je vous citerai les plus grands noms , les personnages les plus respectables; Tun, dans les rues

3d« LA BOHÊME.

et les promenades, à pied, en voilure, toujours un livre à la main, court du matin au soir les galantesaventures. C'est le recueil de nos lois criminelles qu'il consulte au sein même du plaisir, pour s'arrêter juste au point où il serait punissable. L'autre, ayant femme et enfans, entretient à grands frais, en activité ou en retraite, une quantité de maîtresses; il étale, dans un carrosse à ses armes et à sa livrée, sa oourtisanne en titre, avec les fruits de t'adultère. Waldbourg, favori du roi, a fait venir de Vienne un habile mécanicien pour fabriquer un piège qui enveloppe l'innocence et la livre sans défense à la brutale convoitise de son lâche ravisseur; les principaux seigneurs de la cour, les conseillers les plus intimes de Rodolphe ont adopté ce meuble abominable, et se font un trophée des infâmes plaisirs qu'il leur procure. Enfin Rodolphe, roi , empereur, aurait peuplé son royaume de Mtards, si, par une frayeur imaginaire, il ne les avait pas fait étouffer la plupart en naissant. Vous parlez de mœurs , les voilà !

— Non , je n'y reconnais pas les mœurs générales, celles de la Bohême. Ces horreurs ont été importées de Vienne. C'est un des fléaux que nous devons à l'Autriche. Sont-ce les modèles que vous voulez suivre?

— Non, mon cher, je les déteste. Je veux dans le plaisir la liberté, la confiance, ce doux échange

de sensations, de sentimens qui doublent la jouissance.

— Jeune, on commence ainsi; et quand l'amour du plaisir a survécu à l'âge, on est entraîné malgré soi dans ses honteux excès que vous avez si bien peints tout-à-l'heure.

— En moi, je le sens, quelque chose me dit que je saurai m'en préserver. D'ailleurs, qui peut répondre de vieillir? Faut-il sacrifier le présent à un avenir incertain? Ma mère a un pressentiment, et je le partage, que si nous vivons âge d'homme , notre vieillesse sera malheureuse. Vous pensez bien que l'adversité me guérira des caprices criminels qui ne naissent que de la satiété, au sein de la bonne fortune.

— J'aime à croire que ce pressentiment ne se réalisera pas; mais enfin, si jamais le sort vous était contraire, c'est alors que vous regretteriez d'avoir mal employé votre jeunesse, de n'avoir pas raffermi votre âme pour supporter dignement le malheur, et pour vous consoler de ce que vous auriez perdu.

— Pour me consoler, j'aurai du moins mes souvenirs du bon temps passé.

— Quel dommage que fhéritier des Raedern, le fils de Catherine Schlick, dédaigne d'entrer dans la voie qui le conduirait à de si glorieuses destinées !

— Mon cher docteur, vous m'avez entendu, n'en parlons plus. Quant à la jeune fille, elle ne se plaint pas, etje sais les moyens d'appaiser son père. Je suis noble et généreux.

— 11 le veut, se dit Stransky en se retirant, c'est son affaire. Il est franc au moins, Je n'y perdrai plus ma peine. J'en suis pourtant fâché. Dans le cœur de ce jeune homme, il y a du bon; mais quelle tète !

Rodolphe ne se pressait pas de convoquer les états, comme il l'avait promis, pour les affaires de religion, qu'il avait ajournées à leur prochaine assemblée. Les utraquistes ne s'endormaient pas.

Pour attirer les réformés à son parti, afin de dépouiller son frère, l'archiduc Matliias les avait caressés, en Autriche, et leur avait fait les plus belles promesses. Lorsqu'il fut de retour à Vienne, les états, appelés à lui prêter serment, le refusèrent, tant qu'il ne leur aurait pas accordé le libre exercice de leur culte. Mathias les menaça de les réduire par la force. Indignés de sa déloyauté et de son ingratitude, les réformés coururent aux armes. On était près d'en venir aux mains. Mathias, ne se croyant pas le plus fort, fit de nécessité vertu , et céda, se promettant de se rétracter quand il le pourrait sans danger.

Encouragés par l'exemple des Autrichiens, les utraquistes demandèrent à Rodolphe la convoca-

lion des états. Il assembla son conseil privé. « Messieurs, dit-il, j'ai promis de convoquer les états, c'est vrai; mais, par saint Wenzel! le couteau sur la gorge. Aux yeux de Dieu et des hommes, une semblable promesse est nulle. » S'adressant au cardinal Dietrichstein : « Ne m'avez-vous pas dit cent fois, monsieur le cardinal, que la cour de Rome pouvait relever les rois de leurs sermens, quand ils étaient contraires aux intérêts de notre sainte religion ? »

— Oui, sire, répondit le cardinal: c'est la doctrine du saint-siége.

— Elle est d'accord avec les principes du droit civil, ajouta Slawata: il n'y a point d'obligation sans consentement, point de consentement sans liberté. Le moment d'ailleurs ne pourrait être plus mal choisi. Voyez ce qui vient de se passer en Autriche. La condescendance de l'archiduc Mathias est du plus funeste exemple ; elle a redoublé l'audace et l'insolence des hérétiques en Bohême. Si l'on convoque les états, je vous le prédis, tout est perdu; ils feront la loi aux catholiques; ils forceront la main....

— Comment! dit Rodolphe en l'interrompant; pensez-vous qu'aussi faible que mon frère, je trahisse ma conscience et les engagemens sacrés que j'ai , dès ma jeunesse , contractés avec notre sainte église et ses dignes ministres ? Croyez- vous que,

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pour sauver ma tête dans cette vie. je voulusse damner mon âme dans l'autre? Mathias n'a que ce qu'il mérite: il avait soulevé les hérétiques contre moi; ils se sont soulevés contre lui. Moi, loin de les soutenir, je leur ai toujours fait la guerre, ouverte ou sourde , suivant les temps et les moyens. Si j'avais pu, je les aurais exterminés ou convertis. Il ne s'agit donc pas de préjuger ce que je ferai lors de l'assemblée des états ; qu'on soit tranquille, je remplirai mon devoir. C'est m'ofTenser que de le mettre en doute. Mais faut-il convoquer les états? Y a-t-il nécessité? N'y voit-on pas d'inconvéniens? Voilà toute la question.

— Sire , répondit Slawala, votre majesté m'a interrompu et s'est trompée sur mes intentions...

— C'est bon; laissons cela. Je vous reconnais pour un loyal sujet et un fidèle serviteur. » El , après un moment de silence : « Eh bien! personne ne prend la parole! Hanniwald, quel est votre avis? »

— Sire, il ne viendra que trop tôt le moment où les états auront l'occasion de s'occuper des affaires de la religion. Il y aurait beaucoup d'inconvéniens à les convoquer spécialement pour cet objet. Votre majesté ne s'y est point -engagée ; il a toujours été sous-entendu que ce serait lorsque vous le jugeriez convenable. Reportons-nous aux formes violentes, indignes, par lesquelles on a

arraclié cette promesse. Plus les conjectures sont délicates et difficiles, plus il est nécessaire d'ajourner cette affaire. C'est beaucoup que de gagner du temps.

— Vous avez raison: d'ici là je peux mourir, et mon successeur s'en tirera comme il pourra. Un murmure s'éleva dans le conseil: « Oui, je peux mourir, et je désire que Dieu m'appelle dans son saint paradis. Les soins et les devoirs du trône sont pour moi si remplis d'amertume!... » Il demeura un moment pensif et continua : « Eh bien! messieurs, où en étions-nous? Lazanski , parlez !»

— Sire, répondit-il, permettez à un loyal serviteur de combattre le découragement auquel votre majesté parait s'abandonner. Sans doute, pour les bons rois, les devoirs du trône sont pénibles; mais vous les remplirez avec courage; vous le devez à votre rang, à v^os peuples, à Dieu par qui vous régnez. Luttez jusqu'au bout contre l'hérésie; et, si vous succombez, que ce soit du moins avec gloire. La convocation des états ne me paraît point sans périls; il y en a encore plus à la retarder; car, j'en suis presque certain, ils s'assembleront eux-mêmes au mépris de votre autorité, et lèveront l'étendard de la révolte. Convoquez-les: tous les vrais catholiques s'y rendront, déterminés à défendre notre religion; tenez ferme, et nous triompherons de l'hérésie.

— Je partage, dit le cardinal Dietrichstein , l'avis du noble baron. Les hérétiques sont en minorité, dans les états comme dans la nation. Ils perdront toute leur force dès que nous cesserons de montrer de la crainte. Le clergé redoublera d'efforts pour échauffer les fidèles; si l'hérésie, ce que je ne crois point, l'emportait dans les états, votre majesté refuserait de sanctionner leur délibération; et s'ils osaient se révolter contre l'autorité légitime, alors nous armerions contre eux les nombreux défenseurs de l'église et du trône.

Popel Lobkowitz et Jaroslaw 3Iartinitz se rangèrent à l'avis d'Hanniwald. Il futdécidéque les états ne seraient point convoqués , et que défense serait faite aux chefs utraquistes de les assembler sans autorisation.

On était au i6 mai, fête de saint Jean-Népomucène. Le roi, en sortant du conseil, se rendit avec toute sa cour dans la chapelle du château, pour célébrer la fête de ce grand saint. Le cardinal Dietrichstein en fit le panégyrique avec l'onction et le talent qui le distinguaient comme prédicateur.

Après avoir exalté le courage avec lequel saint Jean refusa de révéler au roi Wenzel IV ce que la reine son épouse lui avait confié dans le tribunal sacré de la pénitence, il fit une sortie véhémente contre les princes assez pervertis pour oser violenter les ministres de la religion. « Jean, s'écria- 1 -i 1 ,

€st au ciel parmi les saints; et le roi Weiizel, s'il n'est pas dans l'enfer, fait un long purgatoire. »

Outre la population de la ville, qui était sur pied, il y avait à Prague i5 ou 3o,ooo individus, accourus de toutes les parties du royaume et des pays voisins. Les rues étaient encombrées. La foule se portait sur le même point, depuis le pont jusqu'à la cathédrale. Sur le parapet du pont s'élevait la statue de saint Jean , abritée ce jour-là dans une chapelle postiche richement décorée. Un petit marbre indiquait la place d'oii, par les ordres du roi, il avait été jeté dans la Moldau. Chacun baisait le marbre en se signant, et venait en chantant s'agenouiller devant la statue et la contempler. La cathédrale ne désemplissait pas. Sous un baldaquin de soie rouge, éclairé par vingt lampes d'argent, dans un sarcophage du même même métal, fermés par une glace, étaient exposés le squelette du grand saint, et, dans un vase de cristal, sa langue, monument sacré de sa discrétion. Tout autour brûlaient des milliers de petites bougies, offertes par les fidèles, dont les flots pressés se succédaient pendant toute la journée. A. la nuit , tout refluait sur le pont , où l'on ne pouvait plus pénétrer qu'au risque d'être étouffé ou estropié. Il était couvert de gens de tout sexe , de tout âge, harassés de fatigue, ivres de bière, accroupis, couchés, entassés pêle-mêle, marmot-

tant des prières, chantant des cantiques, dormant, ronflant. Le trop plein se réfugiait dans les auberges, les cabarets, sous les portiques des palais, sous les arcades existant dans quelques rues. Les jeunes seigneurs pourchassaient dans l'ombre les jeunes villageoises, et mettaient le comble aux débordemens d'un peuple abruti parles pratiques superstitieuses.

Revenant, à minuit, de l'assemblée des frères bohèmes , Wenzel fut assailli par quatre hommes armés. Il n'eut que le temps de tirer l'épée et se défendait en désespéré. Christophe et deux de ses amis, attirés par le bruit, accoururent à son secours et le délivrèrent. Un des assassins fut tué , c'était Hinko, sbire de Slawata; les autres prirent la fuite.

Catherine attendait avec impatience Wenzel, et commençait à s'inquiéter de son retard, lorsqu'il rentra avec Christophe.

En les voyant paraître, son amant pâle, rendu de fatigue, et son fils, fier et radieux comme un conquérant qui vient de remporter une victoire, elle poussa un cri de surprise, quand elle eut entendu le récit de leur aventure.

« Je te reconnais bien là, s'écria- t-elle , lâche tyran, père dénaturé!... »

— Que dites-vous donc, ma mère? lui demanda Christophe. U n'y a dans celte affaire ni père, ni

tyran; c'est tout simplement un coup de Slawata.

— Slawata! oui. Mais Rodolphe, le misérable! Il a ordonné l'assassinat de son fils.

— Il s'agit de Wenzel, et non du fils de Rodolphe.

— On te l'a laissé ignorer jusqu'à présent; apprends que Rodolphe est son père!

— Son père! s'écria Christophe stupéfait.

— Oui, reprit Catherine, tu vois dans Wenzel l'illustre rejeton du sang royal, mille fois plus digne du trône que le tyran qui l'occupe et le déshonore. Mon fils , songes-y bien , celui qui est ton ami peut devenir un jour et ton roi et ton maître. Rodolphe n'a point de fils légitime.

Christophe ne savait que penser et craignait que sa mère n'extravaguât.

« Celui qui est votre ami, lui dit Wenzel, pour mettre un terme aux singuliers discours de la comtesse, n'ambitionne point d'autre titre, et veut l'être toujours. Le voulez-vous aussi? »

— Oui, tant que vous serez ce Wenzel que j'ai connu, que j'ai aimé à Friedland.... Mais si jamais vous devenez roi, ce que je ne conçois pas trop, alors adieu l'amitié.

— Pour conserver la vôtre, je renoncerais à tous les trônes du monde, quand j'y aurais des droits; ne dans l'obscurité, je n'ai ni les moyens,

ni la volonté d'en sortir; elle me plaît; y vivre, y mourir, c'est tout ce que je veux.

— Soit, dit Christophe à Wenzel; il baisa la main de sa mère et se retira.

Wenzel et la comtesse gardèrent un moment le silence; elle le rompit la première.

« Je ne pourrai donc pas, dit-elle, vaincre cette apathie à laquelle tu t'abandonnes, et faire passer dans ton âme une étincelle de cette noble ambition qui me dévore pour toi, pour nous deux? Un jour viendra, et il n'est pas éloigné peut-être, où la nation bohème, abandonnée, trahie par la race d'Hapsbourg, disposera de la couronne. Ose la désirer, je la fais placer sur ta tète. Crains-tu les soins du trône? redoutes-tu ses dangers? Nouvelle Libussa, je t'aiderai à écarter les uns , et à remplir les autres. Ensemble nous ramènerons les beaux jours de notre patrie, nous y ferons régner la paix et les lois, revivre et respecter le nom slave.... Wenzel, tu ne dis rien ? »

— Catherine , je ne sais quel funeste génie t'égare, et, jaloux de notre bonheur, vient y mêler ses poisons. Si je me compare à ce que je vois sur le trône, j'ai plus de courage et de fermeté qu'il n'en faut pour régner; il n'a rien qui m'effraie: je ne suis point ébloui par son éclat factice,- j'en mesure de sang-froid la hauteur, je le dédaigne, il m'imporlune; si jamais le sort m'y portait , je le bri-

serais de mes propres mains, et j'en affranchirais mon pays. Maintenant me presseras-tu de prétendre à la couronne ?

— Oui, quand tu ne devrais qu'un seul jour la partager avec moi... Rodolphe est plus que jamais sur son déclin. L'âge et le chagrin le conduisent au tombeau. Les états vont s'assembler malgré sa défense. S'il résiste il est perdu. La voie est ouverte au trône.

— Sans nom , sans état , sans parti , inconnu à la nation, comment pourrais-je y parvenir?

— Wenzel, ton nom est plus cher aux Bohèmes que ceux des Ferdinand, des Maximilien, des Rodolphe. Un état, je t'en donne un avec ma fortune et ma main. Un parti, je saurai le créer. A la mort de Rodolphe, si la couronne de Bohême passait sur la tète de Mathias, elle n'y resterait pas long-temps. La maison d'Autriche cessera de régner sur notre pays, ou les utraquistes seront exterminés. Tu le sais, c'est un parti pris, une guerre à mort. Ainsi que moi, tu te trouves engagé dans ce jeu terrible. Mettons du moins le plus haut prix à notre existence. Il n'en est point de trop élevé pour des âmes comme les nôtres.

— Catherine, rien ne me paraissait au-dessus de ton cœur. Je n'avais plus rien à désirer. Tu m'offres ta main! Pourrais-je l'accepter sans déplaire à ton fils, à ta famille, sans irriter contre moi toute la

noblesse ? Un jour tu me le reprocherais toimême.

— Eh! que me font leurs vaines clameurs? Christophe, j'en suis sûre, se soumettra sans murmurer à mes volontés. Il est assez riche des grands biens de son père. Après ma mort, les miens lui seront assurés. D'ailleurs, si, dans la lutte qui se prépare, nous triomphons, il partagera notre fortune. Si nous succombons, que nous importe à tous la richesse? Que peuvent te reprocher ma famille et la noblesse? Qui d'entre eux , oserait dire son sang plus noble que celui qui coule dans tes veines? D'ailleurs, s'il le faut, je leur imposerai silence, je les amènerai à nos pieds. Je sais un moyen.

— ^Quel est-il?

— Je te l'expliquerai dans un autre moment, Wenzel, je puis aimer sans devenir une femme vulgaire. Je ne renonce point à mon but. J'y aspirais seule; maintenant j'y marche avec un amant, un époux. L'aveu de mon amour fut le don de ma main. Dans son obscurité j'aurais épousé Wenzel; c'est au fils d'un roi que j'unis ma destinée. Quand Libussa partagea son lit et le trône avec Przémil, un simple paysan, ce fui le hasard qui le désigna. Tu es l'époux de mon choix, celui de mon amour. Si j'avais possédé une couronne, tu l'aurais partagée ; je l'ambitionne; osons la briguer ensemble. Je la poserai sur ta tête, et, fière de t'avoir

élevé sur le trône, je le serai encore de n'occuper que le second rang.

— Catherine , tu creuses un abyme sous nos pas. Je ne puis consentir — Tu abuses de ton empire, de mon amour. . . Ma répugnance invincible Tu me fais violence. . . Tu brises ma volonté. . .

— Je ne veux pas d'un dévouement servile, ni te traîner à ma suite. Toi-même, aie la force de vouloir, et le courage d'entreprendre! A côté l'un de l'autre, marchons hardiment dans la carrière! Qu'il me serait doux d'avoir à modérer ton ardeur, à tempérer ton audace! Comme nos montagnes , le chemin des grandeurs est rempli d'aspérités, de précipices. Je m'y élance, sache les affronter avec moi! Je te l'adoucirai par mon amour.

En disant ces derniers mots, la comtesse, par ses caresses, ferma la bouche à Wenzel qui se disposait à lui répondre.

Méprisant les défenses du roi, les utraquistes avaient convoqué les états, et mis tous leurs agens en campagne.

Les catholiques, les conseillers de la couronne, le clergé , étaient livrés aux plus vives alarmes. S'ils comptaient les voix dans les états, ils ne s'y trouvaient qu'en minorité; encore craignaient-ils qu'un bon nombre de membres, sur lesquels on comptait, retenus par la crainte, ne se rendissent pas

à l'assemblée, ou qu'atteints en secret du poison des nouvelles maximes, ils ne défectionnassent au jour du combat. Si ce malheur arrivait, il ne restait plus d'autre ressource que le refus du roi d'approuver la délibération des états , appui bien fragile. A la dernière session , il avait tenu ferme sur les affaires de la religion; mais par peur ou par faiblesse, il avait cédé sur les autres. Qui répondait qu'il ne céderait pas encore ? Du moins si on avait pu lui parler, on aurait essayé de fortifier sa volonté en épouvantant sa conscience: car on ne doutait pas qu'il ne se crût damné s'il pactisait avec l'hérésie ; mais il était inabordable. Il cherchait , par ses distractions habituelles, à chasser de son esprit les sombres pressentimens qui venaient l'assiéger. Il repoussait avec colère tous ceux qui osaient le relancer dans ses laboratoires. On ne pouvait plus en approcher, excepté Hanuscli, personnage sans conséquence, qui, s'il n'amusait pas infiniment sa majesté, ne lui faisait plus autant de sermons sur les devoirs du trône , depuis qu'il avait vu que c'était peine perdue.

Dans un des salons du palais, Hanniwald et le cardinal Dietrichstein se communiquaient leur embarras, lorsque Hanusch y parut.

« Voilà notre homme, dit le cardinal, laissezmoi seul un moment avec lui. »

Hanniwald se retira.

« Te voilà! dit le cardinal à Hanusch. »

— Vraiment oui , répondit le fou , me voilà en chair et en os; non pas aussi arrondi que votre éminence, mais, grâce à Dieu et à mon patron, assez bien portant.

— Toujours gai, toujours content !

— Pourquoi pas? Tel curé à la congrue est souvent plus heureux qu'un prince de l'Église.

— Toujours caustique, toujours plaisant.

— Oui, pour le plaisir d'un autre, et non pour mon compte.

— Toujours spirituel.

— Ah! éminence, vous vous moquez. Il y a bien des gens plus fins que moi ; mais j'en connais aussi de plus bêtes.

— Sais-tu que j'ai regretté bien souvent de ne t'avoir pas gardé à mon service.

— Heureusement, votre éminence me pardonnera ma franchise, je n'ai pas perdu au change.

— Je le crois bien. Vivre dans l'intimité d'un roi, lui parler librement, jouir de toute sa confiance.

— Juste comme le chien de la maison. Mais, éminence , vous , qui aux noces de l'archiduc Ferdinand , trouvâtes la dignité du pape blessée, parce qu'à la droite du marié, où l'on vous avait placé à la table, il y avait derrière vous une porte; vous qui êtes ici passé plus de cent fois à ma barbe, sans

iH r,A BOHÊME.

daigner jeter un regard sur moi, par quel heureux hasard, yous abaissez-vous jusqu'à me faire des complimens ? Est-ce que Rodolphe m'aurait nommé directeur de l'observatoire, gardien de sa ménagerie, chambellan, conseiller intime?

— Ne vas pas chercher si loin. Il suffit de l'emploi que tu occupes. Avec un homme comme toi , les détours sont inutiles. Tu peux rendre un service important à ton maître, à la religion, et te faire un grand mérite auprès de tous les rois catholiques et de notre sainte église.

— Moi! éminence, vous plaisantez!

— Dieu permet souvent que les plus grandes choses s'opèrent par les voies les plus communes.

— Grand merci du compliment! Dans ce cas, laissons faire Dieu. Tout à sa volonté, comme le dit sans cesse Rodolphe.

— Il s'agit d'une chose très-sérieuse ; si tu le peux, mets un instant la raillerie de côté.

— -Me voilà, grave comme votre éminence. Elle peut entrer en matière, je l'écoute de toutes mes oreilles.

— Les utraquistes vont s'assembler pour exiger de Rodolphe le libre exercice des cultes. Il est bien résolu de mourir plutôt que de l'accorder; mais tu le connais. S'il venait à céder, il perdrait son âme , sa couronne, il porterait un coup mortel à la religion catholique.

— Cela peut être. C'est son affaire , celle de ses conseillers, la vôtre, éminence. . . .

— Tu sais combien il nous est difficile de l'approclier, surtout depuis quelques jours. Toi seul, lu as le privilège de le voir à chaque instant. Il faut que tu l'entretiennes dans ses bonnes dispositions, que tu réchauffes son zèle, que tu lui parles sans cesse des devoirs que lui imposent et son trône et sa foi. Outre l'honneur qui t'en reviendra, une bonne récompense t'est destinée. . . .

— Éminence , que dites-vous ? Me prenez-vous pour un homme de cour?

— Une récompense dans cette vie ou dans l'autre?

— Dans l'autre, à la bonne heure. La récompense serait bien capable de me tenter; mais je ne me sens pas encore de vocation. Regardez-moi bien. £n bonne conscience, ai-je la tournure d'un apôtre, seulementd'un prédicateur de village? Quoiqu'on m'ait fait étudier dans ma jeunesse pour être prêtre, il y a plus de vingt ans que je ne me suis occupé de théologie : si jamais j'y ai compris quelque chose, je vous jure que je n'y entends plus rien. Je n'en ai pas une seule fois ouvert la bouche à Rodolphe. Si je m'en avisais, sur ce chapitre, il est ferré à glace, je serais fort mal reçu. Je ne me suis que trop mêlé de ses affaires temporelles. Vous voyez comme j'ai réussi. Je me suis fait

beaucoup d'ennemis ; à commencer peut-être par vous, éminence. Voilà tout mon profit. Je suis, à moi seul , aussi bon catholique que tout le sacré collège. Cependant je ne veux pas la mort des utraquistes. Ce sont des hommes , des Bohèmes , comme votre serviteur. J'ai parmi eux des parens, des amis , de très-braves gens. Si j'avais un conseil à donner à Rodolphe, ce serait de protéger également tous ses sujets, et de donner la paix à son royaume. Comment? Je n'en sais rien. Je n'y ai pas pensé. Je le répète à votre éminence , ce n'est pas mon aftaire. J'en suis fâché. Laissez-moi passer mon chemin.

— Vil histrion , grotesque baladin , lu ne démens ni tabasse origine, ni ton servile métier! Je voulais t'éprouver. Je savais bien que tu n'étais qu'un faux catholique. Vis dans la souillure du péché, meurs dans l'impénilence, et vas brûler dans le feu éternel qui t'est réservé.

— Éminence, le fou du roi respecte trop son maître pour manquer à votre caractère. Je ne suis point effrayé de vos menaces. Vous n'y croyez pas. Pour moi, je vous souhaite le paradis. J'espère que nous nous y trouverons tous les deux, et que nous y ferons la paix.

Encore tout bouillant de colère, le cardinal retourna conter son désappointement à Hanniwald. « Si vous m'aviez laissé le temps de vous parler.

lui dit le conseiller, je vous aurais empêché d'aller vous commettre avec Hanusch. Ce drôle là est trop honnête homme. Je l'ai toujours méprisé. Je vais chauffer le favori de Rodolphe ; promettez un évêché à son confesseur. »

Les utraquistes avaient établi leur quartier-général à Prague, dans la ville neuve. Des membres des états y arrivaient de toute la Bohême et de la Silésie. Thurn y organisait une armée; elle était déjà forte de six mille hommes. Tous ces préparatifs se faisaient à la face de Rodolphe et de ses conseillers. Ils ne songèrent à s'y opposer que lorsqu'ils n'en eurent plus le moyen , et que la moindre mesure de leur part eût amené un soulèvement général, capable de renverser peut-être le monarque et le trône ; car les utraquistes étaient forts de leur nombre, de l'opinion générale et appuyés par les habilans de la capitale.

Budowa ouvrit la séance des états.

« Barons, chevaliers, députés des villes, dit-il, non contens de violer la promesse royale , les conseillers de la couronne ont osé vous défendre de vous réunir. Malgré leurs vaines menaces , nous vous avons fait un appel, vous êtes accourus plus nombreux que jamais. Nous avons tous usé de notre droit. Il appartient au roi de convoquer les états; mais il leur appartient de lui demander leur convocation. S'il la refuse, ils peuvent, d'eux-mê-

mes, se rassembler. C'est leur privilège. Ils en ont usé toutes les fois que la couronne a voulu se passer de leur concours. Aujourd'hui leur réunion est fondée sur un titre de plus , une promesse solennelle. Nous l'avons plusieurs fois rappelée, nous l'avons invoquée humblement; après l'avoir éludée par divers subterfuges, on a refusé de la remplir.

« Lorsque l'archiduc Mathias marchait avec une armée pour une querelle de famille , le roi nous appela à son secours , nous accourûmes. Pour prix de notre dévouement et de nos sacrifices, nous lui demandâmes de remettre en vigueur les lois du pays , et d'établir la liberté des cultes. On accepta nos bras et notre argent. On ajourna l'affaire de la religion. Si nos efforts ne sauvèrent pas le roi d'un affront, ce ne fut pas notre faute. Ses conseillers firent la honteuse transaction qui le dépouilla d'une grande partie de ses états. Alors , comme au temps du roi Maximilien , de tolérante mémoire , comme aujourd'hui, nous demandions la consécration légale de la confession bohème, la concession aux utraquistes , de droits absolument égaux à ceux de l'église catholique, de l'université de Prague, d'un consistoire particulier, entièrement indépendant du siège archiépiscopal ; la conservation de toutes les églises qu'ils possédaient dans les villes, bourgs et villages; la faculté d'en construire

de nouvelles. Je fais la proposition formelle que ces demandes soient délibérées , et rédigées en due forme. »

Elle fut accueillie par des acclamations bruyantes. Plusieurs orateurs l'appuyèrent par des discours énergiques qui enflammèrent toutes les têtes ; elle fut délibérée à l'unanimité et portée au roi par une députation. Il déclara qu'il ne pouvait l'approuver.

Les états s'étnnt rassemblés , le refus du roi y excita l'indignation. Elle se manifesta par des propositions violentes.

« J'accuse hautement, s'écria André Schlick, les conseillers de la couronne , Strahlendorf, Hanniwald, Lobkowitz, Martinitz, Slawata. »

— Du moins, dit Harrent, les deux premiers sont Allemands et ils se eachent dans l'ombre, appartiennent à Rodolphe ; mais les trois autres, Bohèmes , membres des états , fonctionnaires du royaume, au lieu de se rendre parmi nous, conspirent contre nos libertés, et se font gloire de trahir leur pays. Je propose de les déclarer ennemis de la religion évangélique, et de demander au roi qu'ils soient destitués de leurs emplois. La proposition fut adoptée.

— L'esprit de discorde et d'intolérance, ajouta Budowa, qui triomphent dans les conseils du roi, nous montre les dangers qui nous environnent,

et nous font la loi de pourvoir nous-mêmes à notre salut, à celui du royaume. Ce n'est pas la première fois que le trône, entraîné par de perfides influences, s'est séparé de la nation, et que les états , pères de la patrie , ont été obligés de recourir à une légitime défense. Les Vladik-Slaves existaient avant les rois; les barons bohèmes élurent un roi pour gouverner suivant les lois, et non pour se donner un maître. Une grande révolution s'est opérée dans le monde; la Bohême se fait gloire d'en avoir été le berceau; c'est au prix de leur sang que nos pères l'ont préparée. Elle n'a porté aucune atteinte à la religion du Christ. Seulement, usée par ses excès , et le cours du temps par qui tout s'use, la puissance sacerdotale, après avoir rempli le moyen âge, s'est écroulée. Sur trois millions de Bohèmes, deux millions au moins se sont affranchis du joug de Rome, et l'on prétend toujours les lui soumettre. En attendant que, par la persécution et les supplices, on les ait forcés à reprendre leurs chaînes, on les déshérite de leur part légitime dans les biens communs, et sur le sol qu'ils possèdent, on les traite en ilotes. Que Rodolphe, qu'un million de nos concitoyens, reconnaissent la suprématie du pape, nous leur en laissons la liberté. Mais qu'ils prétendent nous faire violence, à nous , à la majorité, nous ne le souffrirons pas.

— Non, non, s'écria toute l'assemblée, liberté de conscience ou la mort!

— Il ne suffît pas, reprit Budowa, d'avoir délibéré notre confession, il reste à la mettre en vigueur et à lui donner la force exécutoire. L'expérience a prouvé qu'on ne pouvait pas compter sur les conseillers de la couronne. Un comité de trente défenseurs choisis dans les états, doit, pendant leur absence, veiller pour eux, avoir le droit de les convoquer provisoirement, de lever des troupes, et d'en nommer les commandans.

Cette résolution fut adoptée. Les états choisirent, pour défenseurs, dix barons, dix chevaliers, dix bourgeois, et nommèrentcommandans de leurs forces , Mathias Thurn , Léonard Fels , et Jean Bubna.

Ces diverses déterminations étaient trop sérieuses pour ne pas porter le trouble à la cour de Rodolphe, et la terreur dans son âme. Outre les termes peu ménagés dans lesquels s'étaient hautement exprimés les orateurs, on savait que dans des conciliabules , on s'était occupé de projets violens contre le roi, et même contre la monarchie. Déjà circulaient parmi le peuple les bruits les plus effrayans, comme d'appeler l'archiduc Mathias, ou de choisir un roi bohème, ou de s'en passer, et de confier le gouvernement aux trente défenseurs. Catherine Schlick, avait habilement fait répandre ces divers projets pour jeter la con-

fusion dans les esprits , les échauffer de plus en plus contre Rodolphe, eties accoutumer insensiblement au plan que son ambition avait formé.

Tourmenté par ses scrupules, obsédé parles jésuites, par ses conseillers, à la tête desquels Hanniwald répétait : « Périsse plutôt la personne du roi que le privilège exclusif du catholicisme, l'intégrité du pouvoir monarchique, la majesté sacrée de l'autel et du trône 1 » le pauvre roi n'avait pourtant pas envie de mourir martyr de la foi. Il fit appeler l'archevêque de Prague Lamberg , et l'ambassadeur d'Espagne don Balthazar Zuniga. Au grand étonnement des zélés apôtres du papisme et de son système d'immobilité , ils le plaignirent d'avoir laissé arriver les choses à cette extrémité, et lui conseillèrent d'approuver la confession bohème, plutôt que de compromettre le trône, la religion catholique, d'exposer le royaume à la guerre civile, aux plus grands malheurs. Ravi d'un tempérammentqui lui promettait quelque tranquillité, Rodolphe les prit au mot, et approuva la délibération des états , sous le litre de lettre de majesté.

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