‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 101 sur 325 · LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

LES CAMPAGNES

niée, mendie et vole, brise, pour se chauffer, les meubles et les boiseries ; les maladies contagieuses que l'on confond toutes alors sous le nom de la peste, s'abattent sur ces foules rongées par la misère et la peur; par centaines, quelquefois par milliers, les cadavres s'entassent dans les charniers.

Du moins dans les villes, de temps en temps, a-t-on quelques semaines de répit, on est garanti contre les maraudeurs, les vagabonds ; les bourgeois sont défendus vaille que vaille par des administrateurs réguliers qui finissent par obtenir quelque réduction. Dans les campagnes, rien, pas d'appui, pas de recours, c'est l'anarchie et la terreur. Le paysan vit dans une épouvante de toutes les heures : son bétail est enlevé, ses moissons ravagées, sa cabane démolie, ses vignes arrachées, ses arbres coupés; pour le forcer à révéler la cachette où il a enfoui ses dernières économies, les maraudeurs inventent des supplices dont la férocité nous épouvante : on les jette par troupes dans les fours, on leur taillade les pieds et on répand du sel sur les blessures que l'on fait ensuite lécher par des chèvres. — Dèsi633, écritTomek, dans son histoire de la commune de Politse ', plus de la moitié des maisons sont vides; les ravages de Gallas, de Baner et de tous les généraux qui traversent ensuite cette région, déjà saignée à blanc, portent la misère au comble; les soldats se répandent dans les maisons, arrachent les fenêtres et les portes, brisent les poêles. Et pendant près de vingt ans, sur cette bourgade réduite aux abois s'acharnent de nouveaux soldats. La misère et l'habitude ont étouffé chez ces bandits tout vestige d'humanité, il n'}' a de protection contre eux que la fuite; au milieu de la nuit, souvent, un signal, un cri d'alarme : affolés, les pa3'sans se sauvent, à demi-nus, entraînant les quelques chevaux qui leur restent, les mères emportent leurs enfants, on se disperse dans la foret, on se cache dans les cavernes ; on est

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vraiment revenu aux heures maudites, à l'épouvante des premiers âges. Puis une sorte de silence se fait : les documents deviennent plus rares, la plume tombe des mains du greffier, c'est à peine si çà et là un râle d'agonie monte vers le ciel impitoyable.

Les seigneurs ne sont guère moins éprouvés que leurs serfs. Nous possédons un assez grand nombre de correspondances, dans lesquelles il nous est possible de suivre année par année les progrès de la misère. — « Je ne sais plus que devenir, écrit dès 1622 Bohunka Litchkova; si l'on continue ainsi chaque jour à me dépouiller, je n'aurai plus de quoi manger '. » Les lettres de Catherine de Zérotyn nous montrent bien la terreur constante dans laquelle vivent les habitants, les dilapidations des généraux, la ruine des domaines et la fuite des paysans, « le pillage et la dévastation constante par les troupes des deux partis ' ». Une détresse uniforme se répand sur le pays ^. Jusque vers 1639, les plus énergiques ont essayé de lutter contre le mal, de mettre à profit les éclaircies pour réorganiser leurs exploitations. Après l'invasion de Baner, ce qui domine, c'est une résignation morne *. — « Ah ! mon ami, écrit Suzanne Tchernin à son fils, quelles souffrances nous subissons ! Puissent les temps être meilleurs quand tu reviendras ici. Toutes les fois que (les soldats) ont traversé nos terres, on eût dit qu'ils voulaient l'emporter aux sabots de leurs chevaux '\ » Dvorsky a certainement rendu un service éminent à son pays en éditant les lettres de ces vaillantes et généreuses femmes tchèques; en les lisant, on se demande si l'on ne juge pas avec trop de sévérité la vieille aristocratie qui avait succombé à la Bila-Hora; il est certain du moins qu'elle renfermait dans son sein des germes précieux de relèvement, et quelle

1. Dvorsky, Lettres de femmes et jeunes tilles tchèques, p. 245.

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