‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 116 sur 325 · Tome I. i · texte numérisé non relu

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à une conception magnifique de l'humanité, une si vraie sympathie pour ses misères et une vue du détail si aiguë.

Dans ses œuvres pédagogiques proprement dites, cette même pénétration psychologique et ce goût de précision fécondent sa méthode ; il ne se contente jamais de théories vagues et de principes généraux, il songe à l'application et, quand il édicté une règle, il prépare le livre nécessaire pour qu'elle passe dans la réalité. La pensée d'entreprendre une réforme complète de l'éducation naquit en lui pendant qu'il errait, proscrit et misérable, dans les montagnes de l'Elbe supérieur. « La ruine de nos églises et de nos écoles, a-t-il écrit, la douleur que nous en éprouvions, et, — pourquoi ne pas l'avouer? — l'espoir que Dieu étendrait un jour sur nous sa miséricorde, éveillèrent en nous la volonté de consacrer nos forces à réparer ces désastres ; notre seul désir alors était, quand le Seigneur tournerait vers nous sa face de clémence, de venir en aide à notre jeunesse, en fondant le plus rapidement possible de nouvelles écoles, en lui donnant de bons livres, en lui indiquant une méthode naturelle et claire. » Je ne sais rien dans l'histoire de plus admirable et de plus touchant que la résolution de ce pauvre pasteur, qui, pendant que les dragons de Liechtenstein torturent son peuple, songe à régénérer la patrie par l'éducation.

Les recherches récentes ont démontré la vaste érudition de Comenius : il a appris de Mélanchton, de Rabelais et de Ratich le mépris des méthodes courantes ; la Didactique d'Élie Bodin lui a inspiré son projet d'une pédagogie générale; il a emprunté aux Jésuites leurs procédés plus rapides et plus rationnels de l'enseignement du latin, et sa « Porte des Langues » n'est qu'une adaptation améliorée de celle d'un de leurs Pères; il doit à Bacon son goût de la méthode inductive. Mais tous ces éléments, il les a fondus, développés, et il est arrivé à un système grandiose auquel ne sauraient être comparés que ceux de Lakanal et de Condorcet, à qui il fait si souvent songer. Il a été par là un des bienfaiteurs de l'humanité, et, quand on étudie de

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près les résultats de son action, il ne semble pas que ses panégyristes dépassent la mesure en l'appelant le Régénérateur de la Germanie et le Réparateur des désastres accumulés par la guerre.

Tous les hommes ont besoin d'instruction, et par conséquent ont droit à l'instruction, les sujets comme les princes, la femme comme l'homme ; il faut donc ouvrir à tous les écoles, « ces ateliers d'humanité ». L'éducation commencera dès la plus tendre enfance, et Comenius, sur ces premières années de la vie, sur les devoirs des parents envers ces frêles créatures dont l'œil s'ouvre à la lumière, nous a laissé des pages pleines d'une tendresse délicate et souriante qui font de V Iiiformaloriiim de V Ecole maternelle un des chefs d'œuvre de la littérature pédagogique. Les enfants seront traités avec douceur, — on agit sur eux par l'exemple plus que par les menaces, — on ne les rebutera pas par des règles pédantesques et abstruses, on ne les fatiguera pas inutilement; le corps, demeure et instrument de l'âme, sera soigné et fortifié : huit heures de sommeil, huit heures de travail, huit heures pour les repas, les distractions, les promenades. Ne craignez pas de ne pas avoir assez de temps pour acquérir les connaissances nécessaires, à condition que vous ne le gaspilliez pas en vains exercices : l'instruction actuelle est purement artificielle et comme extérieure; attachez-vous au contraire à développer l'intelligence, occupez-vous moins des mots et plus des choses; même pour l'étude des langues, moins de grammaire et plus de lecture. Que les élèves sortent de leurs livres, qu'ils regardent la terre, le ciel, les arbres, placez-les en face des réalités, et non de l'image déformée qu'en donnent les auteurs. L'éducation n'est utile que si elle développe l'homme tout entier, la volonté comme l'esprit, l'adresse des mains et l'acuité de la vue comme le style et l'éloquence; que le jeune homme apprenne à réfléchir par lui-même et à ne pas jurer sur la parole du maître. « Bien instruire la jeunesse, ce n'est pas la bourrer d'un amas de mots, de phrases, de sentences, d'opinions recueillies chez

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les écrivains, mais lui ouvrir l'intelligence des choses

Jusqu'à présent on n'a pas habitué les enfants à tirer leur substance de leurs propres racines... Pourquoi ne pas nous servir de nos yeux plutôt que de ceux des autres ? » — Ainsi à la scolastique, aux subtilités niaises, à la routine timide se substitueront, grâce à Comenius et à ses disciples, la libre recherche, l'étude directe de la vie, la confiance dans le progrès. S'il est parfaitement vrai que les Jésuites ont souvent été des instituteurs de premier ordre, leur système a été vicié parce qu'ils ont toujours douté de l'homme et de Dieu : ils ont eu peur de la raison, ils n'ont jamais osé dire à leurs disciples comme Comenius : voilà, le monde est ouvert devant vous, voyez et jugez. — De là leurs victoires momentanées et leur échec définitif : de toutes les vertus, la première et la plus nécessaire est le courage, et l'humanité ne saurait à la longue accepter pour guides ceux qui ont peur de la lumière.

Une des conséquences de ces principes généraux, c'est la place beaucoup plus large faite à l'étude de la langue nationale. Comenius a pour le tchèque, que l'Unité avait tant contribué à développer, un amour ardent, il cherche par tous les moyens à le perfectionner, il compose des dictionnaires, traduit les psaumes, réunit les proverbes ; il voudrait pour sa patrie une sorte de primauté morale, et encore en i632, il espère qu'il lui sera donné d'appliquer la première les principes nouveaux qu'il apporte et dont il attend de merveilleux résultats : « Que personne ne dise : pourquoi serait-ce à nous d'entreprendre une chose aussi extraordinaire? Laissons commencer les Allemands, les Anglais et les Français; nous verrons comment ils s'en trouveront. — Je vous en prie, je vous en supplie; ne soyons pas si paresseux ; ne regardons pas toujours les autres et ne rampons pas derrière eux; que les autres nous voient aussi quelquefois devant eux! » — Nous écrivons dans notre idiome, a-t-il dit ailleurs, parce que nous écrivons pour notre peuple, et sa langue savou-

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reuse, imagée, harmonieuse et claire, est bien, en effet, puisée aux sources mêmes de la race.

Mais une nation n'a pas le droit de s'isoler, elle collabore avec les autres à l'œuvre de Dieu ; pour que chacun soit en mesure d'accomplir sa tâche, il a besoin d'avoir des lumières de tout et de se préparer ainsi à la communion avec l'Être suprême; rien de ce qui est divin, c'est-à-dire rien de ce qui peut servir au progrès intellectuel et moral, ne saurait nous être étranger. Comenius est partisan de l'éducation intégrale dans le sens le plus large du mot et cela le conduisit à la recherche d'une philosophie générale des sciences, à ces projets d'une Pansophie qui furent la préoccfupation dominante de la seconde partie de sa vie. Il se perdit dans cet essai grandiose de classification et de généralisation et il n'a laissé que des fragments isolés et imparfaits du temple magnifique qu'il rêvait. Oxensticrn lui reprochait d'oublier pour ces stériles tentatives des travaux plus déterminés et d'une utilité plus directe, et il souffrait lui-même cruellement de ses échecs, comme accablé par l'immensité de la tâche : « Ah! s'il avait pu plaire à Dieu d'inspirer ce projet à d'autres qu'à moi ! Si je pouvais plus ou si je voulais moins? J'ai assumé un lourd devoir, et il m'est arrivé comme à la rivière qui, à mesure qu'elle s'éloigne de sa source, doit entraîner une masse

d'eau toujours plus considérable Quand je veux finir

quelque partie, je me heurte partout à des doutes. »

Lorsqu'on dégage de l'appareil scolastique qui encombre encore sa marche, les idées maîtresses qui le guidaient, on aperçoit, à travers ses recherches incohérentes et les hypothèses qu'ont ruinées les découvertes ultérieures, la rare maîtrise de son esprit. Il est soutenu au milieu de toutes ses hésitations par sa conviction très nette de l'unité de la science et par sa foi dans le progrès. Il résume et coordonne les résultats acquis, dans l'intention, une fois qu'on aura ainsi mesuré le terrain parcouru, d'organiser le travail. Il s'inspire de Bacon et de Descartes, prépare la voie aux encyclopédistes et annonce les Saint-Simo-

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niens: le genre humain est semblable à l'homme qui passe des balbutiements de l'enfance et des tâtonnements de l'adolescence à la claire possession de sa pensée ; nous n'apercevons que des étincelles qui peu à peu grandissent et deviennent des flambeaux, et ceux-ci réunis en un foyer de lumière, illuminent le monde de leur radieuse clarté. Des peuples mûris et développés par l'instruction sortiront des savants qui, groupés dans un collège œcuménique, seront les guides de l'humanité; devant l'évidence de la vérité, les préjugés s'effaceront et les haines désarmeront. — Tous les hommes ne formeront plus alors qu'une tribu, un peuple, une maison, une école. Les païens se convertiront, les Juifs confesseront leur erreur. Satan sera fait prisonnier et enchaîné au char du triomphe. La paix régnera sur la terre. — Ainsi sera accomplie la parole du maître, un seul pasteur et un seul troupeau, et ce sera vraiment l'âge d'or.

Perdu dans cette vision grandiose, Comenius traversa la vie sans que les plus dures épreuves et les déceptions les plus multipliées eussent raison de sa confiance. Dieu a peut-être ses motifs, se contentait-il de dire après quelque nouvelle humiliation, pour paraître changer ses desseins. Qu'il me soit permis comme à David de me taire, quand je vois l'Eternel faire ou dire quelque chose que je ne comprends pas. — Même quand, en i656, la ville de Lechno fut incendiée et que l'Unité des Frères, chassée de son dernier asile, se dispersa, aucun doute ne l'assaillit : « Ne croyez pas qu'il puisse jamais arriver que le Christ cesse d'aimer tous ses enfants et que, par amour pour les uns, il haïsse les autres. » — Le Christianisme est avant tout paix avec Dieu et avec les hommes. — Au soir de sa vie, prêt à remettre son âme entre les mains de son maître, comme le moissonneur qui, après avoir jeté la semence dans le champ, sait bien qu'en dépit des tempêtes et de la neige le printemps verra lever le grain, il résumait sa vie et sa foi dans une de ses œuvres les plus sereines et les plus hautes, Unum necessarium : « Je ne veux plus m'inquiéter

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outre mesure des choses de la terre... Pour m'expliquer plus clairement, je dirai : Si en guise de palais je ne puis avoir une cabane qui m'appartienne pour reposer ma tète, je serai content si quelqu'un veut bien m'accueillir sous son toit; sinon, je demeurerai sous la voûte du ciel, à l'exemple de mon divin maître qui a passe sa dernière nuit sur le mont des Oliviers... Je n'ai pas besoin de vêtements princiers, je ne demande comme Jean qu'un peu d'une grossière étoffe; du pain et de l'eau suffiront à me nourrir, et s'il s'y joint quelques légumes, je louerai la bonté du Seigneur. Ma bibliothèque se composera du Livre de -Dieu, ma philosophie consistera à contempler comme Daniel le ciel et les œuvres du Très-Haut et à m'étonner de voir le Tout-Puissant s'abaisser jusqu'à

moi, pauvre ver de terre Ma jurisprudence se réduira à

faire aux autres ce que je voudrais qu'on me fît. Si quelqu'un se soucie de ma théologie, je dirai comme saint Thomas d'Aquin mourant, la Bible dans la main, sur les lèvres et dans le cœur : je crois ce qui est dans ce livre. Et si on me demande à connaître plus précisément ma profession de foi et ma formule d'oraison, je citerai la foi des apôtres et Notre-Père, avec les dix commandements pour règle de conduite. » Comenius finissait ainsi sa vie en condamnant le formalisme, les arguties théologiques et le fanatisme sectaire ; sa dernière parole était un appel à l'union et un élan d'adoration vers Celui qui pardonne et qui réconcilie. Quand il s'endormit dans le Seigneur en 1670, il parut qu'il emportait avec lui l'àme même de cette vieille Bohême dont l'éternel honneur sera d'avoir proclamé la première les droits de la conscience. Il ne laissait pas de disciples et il n'a pas fait école; cette idée même d'école, pour ce qu'elle suppose d'exclusif et d'étroit, eût répugné à la largeur de sa peinsée et à la tendresse de son cœur; des millions d'hommes se sont rafraîchis à ses paroles et il est au premier rang de ces libérateurs divins dont les souffrances ont diminué sur la terre la misère morale et la haine.

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Au lendemain de la paix de Westphalie, il avait écrit ce Testament de TUnité mourante que depuis lors tant de patriotes tchèques ont récité en pleurant et qui était comme une dernière et sublime protestation contre le triomphe de la force.

« L'Unité n'avait ni or ni argent, et si elle avait quelques églises, quelques maisons, quelques vignes, on lui a tout pris, mais ses trésors les plus précieux, on n'a pas pu les lui enlever. Au moment de la séparation suprême, c'est vers toi, mon peuple tchèque, que je me tourne et je te lègue les trésors que Dieu m'a confiés. Nous avions mérité par nos fautes la colère de Dieu, je crois pourtant qu'après l'heure du châtiment, viendra l'heure de la clémence, et dans cette espérance, je te lègue ce que j'avais reçu de nos j Pères et ce que j'ai conservé dans des temps difficiles et

durs.

\ « — D'abord l'amour de la Vérité divine que le Seigneur a daigné nous révéler plus tôt qu'à tous les autres peuples, par les mérites de notre Jean Hus... L'Antéchrist par ses ruses a jadis voulu te l'enlever au concile de Bâle et il l'a étouffée par la puissance de ses armes et ses cruautés; mais jusqu'à présent j'ai cherché à la conserver avec mes fils... Voilà ton héritage, ô patrie bien aimée, prends-le comme ton bien, quand Dieu te témoignera sa miséricorde, et ouvre la voie à la vérité.

« Le second legs que je te fais, c'est l'ardent désir de comprendre toujours plus clairement et plus complètement cette vérité divine. Et puisque le Seigneur nous a recommandé d'étudier sa loi, je te laisse en héritage le livre de Dieu, la Sainte Bible, que mes fils avec une grande application ont traduite des langues originales en tchèque... Tes ennemis ont détruit les exemplaires de cette Bible partout où ils les ont trouvas, mais par la clémence de Dieu qui a sauvé les livres de Jérémie, déchirés et brûlés par l'impie Joachim, ce livre te sera conservé; aie confiance et ne doute point.

« Je te lègue l'amour de la discipline ecclésiastique, je

te lègue à toi et ii tes fils la volonté d'épurer, d'embellir, de développer notre chère langue, notre langue tchèque bien-aimée ; on savait l'ardeur de mes enfants sur ce point et les connaisseurs disaient qu'il n'y avait pas de meilleur tchèque que chez les Frères et dans leurs livres ; même aujourd'hui, chassés de leur patrie, quelques-uns des miens se sont attachés à préparer des livres utiles; tous ces livres, anciens ou nouveaux, l'œuvre de mes fils, prends-les, ils sont à toi.

« Je te lègue enfin une méthode d'enseignement meilleure et plus utile. Les étrangers ont commencé à l'adopter, sans différence de nationalité ou de religion : c'est à toi avant tout qu'il appartient de ne pas négliger ton patrimoine.

« Tu resteras le rameau béni qui fleurit à côté des fontaines et sur les murs, — Vis, mon peuple consacré, ne meurs pas. Que l'Éternel bénisse tes œuvres et qu'il prenne plaisir au travail de tes mains; qu'il brise les muscles de tes ennemis et de tous ceux qui te haïssent. Que le temps vienne où les nations diront : tu es béni de Dieu, peuple affranchi par le Seigneur! »

Les écrivains qui. comme Masaryk, essaient de rattacher à la Réforme et à TUnité la Renaissance tchèque contemporaine, ont le tort de trop préciser les ressemblances et de ne pas tenir assez compte de la forme laïque qu'a adoptée la pensée moderne; ils ont raison de voir dans Comenius un des maîtres essentiels des générations nouvelles : respect de la conscience, amour de la vérité, culte du passé et de la langue nationale, foi dans le progrès et réconciliation des peuples dans la science, c'est bien là l'héritage qu'ont relevé les contemporains et les continuateurs de Dobrovsk3^

Après Comenius le silence se fait, les émigrés peu à peu disparaissent, et en Bohême, le peuple, courbé sur le sillon,

prépare l'œuvre lointaine du réveil en défrichant de nouveau le sol encombré de ruines et envahi par les ronces. Au lendemain de la guerre de Trente-Ans, la situation était terrible. C'est une sorte de tradition que la population de la Bohême était tombée de 3 millions à moins de 800,000 habitants. Ces chiffres ne méritent en eux-mêmes aucune croyance. Encore dans la seconde moitié du xvin" siècle, les recensements officiels sont dressés avec une légèreté visible et donnent lieu aux doutes les mieux fondés : quelle valeur pourrions-nous accorder à tous les calculs antérieurs, qui ne reposent que sur des observations incomplètes et des généralisations rapides! Il faut tenir compte du caractère flottant de la population qui facilite les erreurs, de la dissimulation fantastique des intéressés qui cherchent à échapper à l'impôt, des tendances à l'exagération qui forcent les tons dans une proportion presque illimitée, du mirage qui, par une illusion bien naturelle, porte les contemporains à regarder comme un âge d'or la période qui a précédé la guerre '. Il n'ôst pas douteux ainsi que la densité de la population était beaucoup moindre en Bohême au xv^ et au xvi*' siècle que ne le prétendent les chroniqueurs, et il est inadmissible qu'un pays où l'on compte aujourd'hui de 12 à 1 3,000 villages, en ait eu alors 38, 000 ou même 44,000, comme l'affirment les contemporains. Les renseignements que nous possédons sur les ours qui ne sont pas rares dans le royaume, et sur les loups qui, en 1672, apparaissent dans les environs de Prague, suffiraient à motiver notre scepticisme. De plus, les textes les plus formels établissent que pendant tout le xvi*^ siècle la population n'avait

I. L'archevêque de Prague écrit par exemple en 1680 : « Cette ville, si vaste et si florissante, qui, encore dans notre siècle, sous l'Enipcrcur Rodolphe, comptait plus de 200,000 habitants ». — Dvorsky, Études sur la population de la Bohême, dans les Pamatky, X. — Or, Wintcr croit que cette population était de 40 à 5o,ooo, et si de nouvelles recherches l'amènent à penser que ces chiffres sont un peu trop bas, il ne saurait s'agir, d'après lui, que de ditTcrences secondaires. — Ce serait dans tous les cas dépasser la mesure que de parler de 70 à 80,000 habitants pour 1600, (Journal du Musée tclièque, 1899, p. i36 et 322.)

augmenté qu'avec une extrême lenteur, si même elle n'avait pas diminué, ce qui me paraît pour ma part plus vraisemblable. Il est donc probable que Balbin dépasse la mesure en évaluant aux quatre cinquièmes la diminution de la population pendant la guerre. Ce qui est certain du moins, c'est que le déchet fut énorme.

Le nombre des feux, c'est-à-dire des tenures rurales qui représentent l'unité d'impôt, qui était de i5o,ooo en iBgG et était tombé à i33,ooo en i6i5, recule brusquement à 84,000 en 1628. Rézek, en s'appuyant sur les résultats de la commission de recensement instituée par la diète de i653 afin d'avoir une base sérieuse de répartition, arrive à 82,000 feux et à i35,ooo chefs de famille. Il est hors de contestation que les familles à cette époque avaient très peu d'enfants et que celles qui comptaient plus de 5 personnes étaient une rare exception; la population des campagnes n'atteignait donc pas 700,000 habitants. Pour les villes, des calculs approximatifs donnent 80,000 habitants ; si l'on y ajoute les seigneurs, les couvents, le clergé, on arrive à environ 800,000 pour l'ensemble de la population de la Bohême proprement dite '. — Elle en compte aujourd'hui 6 millions, et il est probable que la guerre lui avait enlevé au moins la moitié de ses habitants et probablement davantage. En Moravie, d'après les calculs de Slavik, qui a tort, suivant moi, d'accepter trop facilement les statistiques antérieures à 1618, mais qui est un guide absolument sûr pour la période qui suit la guerre, la population en i656 n'est plus que de 5oo,ooo habitants (aujourd'hui 2,200,000), et un tiers des tenures sont abandonnées " ; encore certaines régions ont-elles été beaucoup plus éprouvées.

Dans les villes, la ruine presque complète de l'indus-

1. Rézek, L'hist. de la Boh. et de la Moravie depuis 1648, I, p. 435. — Plutôt un peu au-dessus, dit Rézek. — Ses calculs, établis sur une étude approfondie et critique des documents officiels, paraissent aussi exacts que le comporte la matière.

2. Slavik, La Moravie et la Silésie autrichienne après la guerre de Trente- Ans, p. 6. — Je crois que le tableau de Slavik est plutôt optimiste.

trie des draps, qui faisait la richesse du pa3's, et la persécution religieuse ont entraîné l'émigration en masse des ouvriers '. Jihlava, qui avait i3,ooo habitants avant la guerre (aujourd'hui 23,ooo), n'en a plus que 29c); Znoym est presque déserte; Olomouts, qui a encore plus de 3o,ooo habitants en 1640, n'en a plus que 1,670 après la paix; à Ouhershé Hradichtié, 10 maisons à peine restent intactes sur 181 ^ . Les villes, jadis les plus populeuses et les plus riches, qui se trouvent sur le passage des armées» ont perdu les trois quarts ou les quatre cinquièmes de leurs habitants. Un rapport suédois évalue à i38 villes et 2,171 villages, le nombre des communes qui ont été brûlées de fond en comble -\ A Brno, sur i,35q maisons» 928 sont complètement ruinées, 260 le sont à moitié. Quand le prieur des Augustins a l'idée d'établir une filiale à Tchaslav, ses moines protestent : telle est la misère de la ville que cette fondation « serait une honte et une humiliation pour la congrégation »; sur 197 maisons, 86 sont détruites, si bien qu'il est difficile d'en déterminer l'ancien emplacement; dans les faubourgs, 3o maisons sont vides, sur 53 ; les environs sont saccagés : les vignes et les houblonnières ont été arrachées^. A Kolin, sur 100 maisons, 38 sont brûlées, détruites ou désertes; les autres ne valent guère mieux, sans portes, sans fenêtres, menacent ruine. Le recensement de i653 indique environ 900 Chrétiens et 400 Juifs -''; vers le milieu du xvi"" siècle il y avait encore 3, 000 habitants dont 3oo Juifs. Aux Hratchany, presque toutes les maisons ont été acquises à vil prix par des nobles; il reste à peine une trentaine de bourgeois dont la plupart gagnent leur vie en travaillant

1. On évalue ainsi à 70,000 le nombre des Anabaptistes seuls qui ont quitté le pays.

2. Siavik, p. 116-117. — A côté, certaines régions ont relativement peu souffert: les districts montagneux, en particulier dans la Moravie septentrionale, ont été ainsi presque épargnés par la guerre.

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