LA MISÈRE
le conseil en i655. « Il est touchant de voir les efforts que doit faire la municipalité d'Habelschwerdt, les promesses qu'il lui faut accorder pour décider quelqu'un à cet acte d'audace d'ouvrir de nouveau une auberge dans la ville désolée \ » Sans doute, pas plus qu'au point de vue intellectuel et moral, la rupture avec le passé n'est complète : çà et là quelques traditions survivent, et à ces souvenirs de l'antique prospérité se rattacheront les origines de l'industrie moderne ; mais que de temps ne faudra-t-il pas pour que l'esprit d'entreprise et d'épargne renaisse !
Dans les campagnes, les inventaires nous révèlent la situation désespérée de la population qui, malgré les progrès de la servitude, avait conservé jusqu'en 1618 une certaine aisance et qui n'est plus qu'une horde de mendiants, rampant devant les seigneurs « sur les genoux de leurs coeurs ». Presque partout le matériel d'exploitation a été volé et le bétail emmené ; les plus heureux ont sauvé quelques chevaux si étiques et si faibles qu'on les attelle par quatre et par six ; sur beaucoup de domaines, les paysans et leurs femmes trament eux-mêmes la charrue. A peine si le laboureur égratigne le sol avec les pauvres outils qu'il a sauvés : pas d'engrais, pas toujours de semences. Si malgré tout le grain mijrit sur cette terre grasse et féconde, la récolte ne se vend pas. « Autant qu'un homme peut porter de blé ne coûte que 16 sols et ce qui coûterait 2 sols à Paris de pain, n'y vaut pas 4 deniers ". » « Certainement le cœur s'attriste sur eux, écrit Suzanne Tchernin ; car nous autres nous avons encore quelques miettes. Ces pauvres gens sont réduits à
mourir de faim Trois grands fléaux se sont abattus sur
ce pays, les guerres, la famine et la peste ^. » Pendant plus d'un siècle, toutes les heures seront hantées par le spectre de la faim, de la faim noire, qui ne laisse à l'homme d'autre ressource que de mâcher l'écorce des arbres et de