‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 122 sur 325 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le triomphe de la compagnie de Jésus

État religieux du pays après 1648. — Les violents : Caramuel de Lobkovits. Les modérés : le cardinal Harrach ; les Jésuites. — Intervention de l'Etat : la réforme officielle lôSo-iôSy. — Avènement de Léopold I"" : l'hérésie ne subsiste plus qu'à l'état sporadique et le clergé s'occupe d'assurer sa domination sur les âmes. Les archevêques de Prague : leur administration, difficultés qu'ils rencontrent; état des cures. — Les missionnaires : nature et causes de leurs succès; les procédés de conversion. — Progrès de la Compagnie de Jésus : son influence prépondérante, ses richesses '.

Pendant le siècle qui suit la paix de Westphalie, l'histoire morale de la Bohême se résume dans le triomphe d'une religion d'État, qui non seulement proscrit toutes les divergences, mais qui les supprime en absorbant toute la vie spirituelle. Les pouvoirs laïques et ecclésiastiques, souvent rivaux, s'entendent dès qu'il s'agit de guetter la moindre étincelle de réflexion personnelle et d'étouffer toute pensée indépendante, avant même qu'elle ait revêtu une forme précise. Nous avons quelque peine à nous

I. La plupart des ouvrages déjà cités au chapitre I et III. — Jaksch, Geset:{lexicon im Geistlichen , Religions - und Toleran^fache filr das K. Bœhmen 1 60 1-1800. — Balbin, Bohemia docta et Bohemia sancta. — BiLEK, Die Gegenreform. in den Bergstaedten des Er^gebirges., dans les Mittheilung., XXIII. — Bilek, La Contre-Réformation en Bohême, 16S0iy5i (dans le Journal du Musée Bohème, 1881). — Rézek, Histoire du mouvement religieux populaire en Bohème, 1887. — Tomek, Geschichte der Prager Universitœt, 1849. — Mais le livre essentiel est Rézek, Histoire de la Bohême à l'époque moderne, 2 vol. 1892-1893, qui s'arrête malheureusement vers 1670.

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représenter, dans sa complète intensité, ce régime qui n'est nulle part ailleurs arrivé à un aussi parfait développement, pas même en Espagne où la soumission à l'Église avait un caractère volontaire et national et a pu ainsi coïncider avec une très réelle activité intellectuelle. Notre histoire de France surtout n'offre rien d'analogue : d'abord parce que ce que l'on appelle, par abus de langage, la domination exclusive du catholicisme y a duré beaucoup trop peu, — tout au plus de i685 à 171 5, — pour sortir ses pleins effets, — et parce que le clergé gallican était beaucoup trop imprégné lui-même de doctrines libérales.

Bossuet, le grand adversaire du sens propre, a beau soumettre la raison au dogme, il lui demande une adhésion réfléchie. Les plus sincères chrétiens et les plus saints prêtres de notre xvn" siècle ont grandi dans une atmosphère de libre discussion, et leur renoncement implique, sinon des réserves que repousserait leur loyauté, du moins des habitudes de critique; il suffit de songer aux mésaventures d'un Balbin que l'humilité de sa foi ne protégea pas contre le soupçon pour deviner le sort qui à Prague eût attendu beaucoup de nos évêques. Puis en France, la vie sociale, si riche, entretient une agitation féconde. En Bohême, la politique des Habsbourgs et leurs ambitions dispersées laissent indifférentes, non seulement la masse du peuple, mais même les classes relativement instruites ; pas de littérature; entre le tchèque qui s'abâtardit et l'allemand qui demeure un idiome étranger et n"a pas encore atteint sa forme moderne, il n'y a plus même de langue nationale ; tous les éléments d'activité manquent en même temps et, sous la surveillance d'un clergé médiocre, qui possède juste le degré de supériorité nécessaire pour maintenir son autorité, toutes les têtes s'inclinent vers le sol; c'est une prostration universelle, un sommeil accablant, léthargique, sans rêves.

Ferdinand III avait très généreusement récompensé tous ceux qui s'étaient distingués pendant le dernier siège de Prague. Mais sa reconnaissance était allée d'abord à Celle

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dont la divine intervention avait sauvé la ville : il plaçait son royaume sous la tutelle spéciale de la Vierge- Marie et il lui dressait une statue sur la principale place de la capitale. C'était le symbole de la prise de possession de la Bohême par Rome. Les États rivalisaient de zèle avec le souverain, le suppliaient de ne tenir aucun compte de l'intervention des Électeurs allemands qui, timidement, réclamaient quelques concessions pour les Luthériens : qu'il conservât dans tout son éclat la « religion romaine, antique, vénérable et sainte, le plus sûr et le plus solide fondement sur lequel reposent les droits, les constitutions et les biens du pays... le premier, le plus ferme et le plus important des privilèges du royaume ».

Les dernières années de la guerre avaient marqué un recul très sensible du catholicisme ; sous la protection des Suédois, beaucoup de pasteurs étaient revenus, particulièrement dans les districts du Nord et de l'Est, et les conversions dont les Jésuites faisaient étalage, n'avaient guère résisté à l'épreuve ; dans nombre de communes, les curés et les missionnaires avaient dû s'enfuir devant les paysans insurgés, et plus d'un était mort, victime de son zèle. Des milliers de fidèles passaient la frontière pour assister au service divin ou faire consacrer leur mariage '. Les Jésuites estimaient que les deux tiers de la population étaient encore hérétiques, et les quatre-cinquièmes des serfs : — si on demande à ces derniers pourquoi ils sont revenus à l'erreur qu'ils avaient abjurée, ils répondent qu'ils avaient compromis leur âme en cédant à la force; quand on les contraint à la communion, ils crachent l'hostie ou commettent d'autres sacrilèges; quelques pavsans donnent à leurs chiens le corps du Sauveur, afin, disent-ils ironiquement, de les amener à la véritable foi. Les Seigneurs les plus dévoués aux Jésuites sont obligés de fermer les yeux, gardent pour employés des pro- ; testants, dont la présence rassure leurs sujets, qui sans i

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