‹ La Bohême depuis la Montagne-BlancheChapitre 135 sur 325 · I. Zibrt, La danse en Bohôme, p · texte numérisé non relu

I. Zibrt, La danse en Bohôme, p

Jésuites. Le zèle de leurs apôtres jette seul quelque éclat sur rÉglise tchèque, si pauvre en général, dans tous les sens du mot. Leurs succès ne sont pas tous de bon aloi, et parmi les convertis qu'ils inscrivent triomphalement dans leurs bulletins de victoire, beaucoup ne sont pas sans doute entrés directement dans le ro3^aume de Dieu ; mais, comme seuls ils témoignent de quelque activité, ils étendent leur influence au milieu de la torpeur générale et pétrissent peu à peu à leur guise l'esprit public. Leurs procédés, qu'ils nous dévoilent avec une naïveté touchante, sont instructifs et trahissent leur idéal moral.

La situation générale ne leur était pas défavorable : le protestantisme traversait une crise grave. Les polémiques avec les catholiques, et en particulier l'Histoire des Variations (1688), ont révélé à beaucoup de Réformés les conséquences nécessaires de leurs doctrines; au moment où ils s'aperçoivent qu'ils n'ont pas seulement écarté quelques dogmes et que la suite fatale de leur rupture avec Rome est la ruine de toute autorité et l'affranchissement de la raison, beaucoup s'effraient de ce vide qui se creuse autour d'eux^ et cherchent à tâtons un appui au milieu des ténèbres. Quelques-uns, en essayant de réconcilier les diverses sectes hérétiques, s'aperçoivent que les reproches qu'elles s'adressent mutuellement, sont également justes, et, au milieu de ces contradictions, ne trouvent de repos que dans un acte de renoncement. Une des conversions les plus retentissantes fut ainsi celle d'un des conseillers de rÉlecteur de Brandebourg, membre important du conseil synodal de Berlin, André Fromm. « Il avait caché son dessein à sa femme, qu'il désirait vivement entraîner avec lui, et pour qu'elle prît goût aux Jésuites, il donna à un de ses instructeurs soixante écus qu'ils lui remirent ensuite en sa présence comme un cadeau; ainsi alléchée, elle se laissa instruire » ; les enfants suivirent, puis le reste de la famille '.

I. Relatio progressûs in extirpandâ hasresi 1661-1678, p. 220. C'est un

Les exemples de nobles ou de pasteurs luthériens qui renoncent à leurs erreurs ne sont pas très rares à cette époque. D'autres résistent plus longtemps et, après avoir fait le tour des diverses croyances et en avoir constaté régale vanité, ils aboutissent d'abord au scepticisme absolu : « Il n'y a ni Dieu ni Diable, puisque le diable n'est pas venu quand je l'ai conjuré, et que Dieu ne m'a pas puni de ma révolte »; libres alors de toute crainte, ils se précipitent dans les pires désordres en attendant l'heure où, après avoir épuisé jusqu'à la lie les joies humaines, ils se courbent lassés et meurtris sous la main du moine qui leur apporte l'oubli et la paix. — En Silésie, un seigneur, après avoir ainsi traversé toutes les sectes, s'arrête au judaïsme, la plus ancienne des révélations : il ordonne à ses paysans de célébrer le sabat et d'exterminer tous les porcs de ses domaines; ce massacre universel ne calma pas ses inquiétudes et Dieu mit alors sur son chemin un missionnaire qui ramena à l'Église ce sectaire qui avait été jusqu'alors plus versatile qu'un Protée.

La guerre, si longue, a eu deux résultats essentiels : en suspendant toute instruction religieuse, elle a repoussé le dogme dans une pénombre mystérieuse et exalté dans les âmes profondément ébranlées un besoin d'espérance mystique. Rien ne saurait être plus favorable aux progrès des Pères. Ils ne nous disent pas en général dans leurs relations à quelle religion appartiennent les infidèles qu'ils gagnent à Rome, le plus souvent parce que ceux-ci n'ont pas de doctrine : ce sont des paysans, des ouvriers, qui ont lu la Bible et qui l'interprètent au gré de leur fantaisie ' ; ils n'ont pas de credo et leur opposition à l'hérésie n'est qu'une vague protestation de la conscience ou un puéril attachement au passé. D'ailleurs, au milieu des souffrances et des privations qui ébranlent la raison et qui livrent

rapport officiel, très probablement de Balbin, et certainement un des textes les plus précieux pour l'étude du xvii' siècle en Bohème.

I. V. Rézek, Journal du Musée bohème, i8gi, p. 414 : Les Nicolaïtes en Bohème après 1648.

l'homme désemparé aux brusques surprises de l'imagination, l'orthodoxie luthérienne, dans sa sécheresse broussailleuse, offre une bien pauvre consolation aux âmes endolories qui cherchent à s'approcher de Dieu dans un élan d'enthousiasme : les poésies de Paul Gerhardt, d'une si ardente sincérité, traduisent bien ce besoin universel de consolation et de perte dans l'Eternel ; toute l'histoire religieuse de l'Allemagne à cette époque n'est qu'une sorte de préparation au piétisme de Spener.

Naturellement, dans les pays où les églises régulières ont été détruites et où la persécution développe les folies de la foi, l'exaltation se traduit sous des formes plus étranges ; les sectes millénaires se propagent, les visionnaires et les prophètes trouvent des séides nombreux. Le xvn^ siècle, dont nous ne connaissons guère encore que la physionomie officielle, réserve certainement bien des étonnements aux historiens qui chercheront à découvrir sous la convention la réalité vraie ; nous savons déjà qu'au moment même où l'Église célèbre ses victoires, les libertins contestent ses dogmes essentiels; les mystiques aussi lui échappent. Ils sont très répandus en Silésie : un théologien protestant raconte que le diable emportait tout un lot de disciples de Schwenkfeld, quand le sac creva pendant qu'il était au-dessus de Breslau, et toute la province fut envahie par cette fâcheuse engeance. Le plus grand des mystiques allemands, Jacques Bœhm, avait eu de nombreux successeurs et une série d'églises se rattachaient à lui. Les hérétiques de Bohême étaient en rapports trop fréquents avec leurs coreligionnaires de Silésie pour ne pas subir les mêmes influences; les Anabaptistes, malgré la rigueur des ordonnances, n'avaient pas disparu; de temps en temps, quelques procès nous révèlent la persistance de sectes, qui n'ont aucune confession dogmatique précise et où se réfugient les âmes que la doctrine officielle ne suffit pas à satisfaire ou bien qui, simplement, laissées sans direction, se sont développées à l'aventure.

Ces affamés de Dieu n'offrent pas aux enseignements de

Rome la même résistance que les libertins ; leur imagition est facilement frappée par les pompes du cake et ils s'endorment volontiers dans les bras du maître qui berce leur ennui. Quelquefois même, leur inquiétude se change en prosélytisme ; à peine échappé à l'hérésie, le poète André Scultetus s'offre à prouver dans une discussion publique que tous les pasteurs ne sont que de faux chrétiens ; Jean Scheffler, dont les premières œuvres semblent une paraphrase de Bœhm, prend part au premier pèlerinage à Trebnitz, une couronne d'épines sur la tête, et il inonde le pays d'un flot de brochures de polémique âpres et tranchantes '.

Les Jésuites sont par certains côtés en communion naturelle avec ces rêveurs : ils épuisent dans la politique qui fonde la puissance de leur Ordre, leurs qualités de réflexion et de finesse, et la religion qu'ils prêchent ne s'adresse qu'à l'imagination et au sentiment. Leurs polémistes sont d'une extraordinaire médiocrité; ils ont produit en d'autres genres tant d'hommes distingués et ils recrutent leur Compagnie avec un flair si sûr qu'il est impossible de ne pas voir là les conséquences d'un système réfléchi. Ils se défient des dialecticiens et suspectentles théologiens qui ont connu le doute méthodique : arriver à la foi par la raison, n'estce pas déjà admettre la souveraineté de celle-ci? Ils ont appris de Loyola que la discussion publique n'a jamais ramené personne; ils comptent pour entraîner les adhésions sur leur action personnelle, sur leur adresse à choisir le moment propice, sur le prestige de leur influence ou l'expression de leur voix; ils ne cherchent pas à convaincre les esprits, mais à capter les volontés ; ils appliquent autour d'eux la méthode des Exercices spirituels, par laquelle ils se sont domptés eux-mêmes.

Duhr, leur récent apologiste, affirme qu'ils n'ont jamais enseigné que la fin justifie les moyens ; Ignace de Loyola a écrit pourtant: Que le commencement soit ce qu'il voudra, pourvu que la fin soit nôtre. En réalité, le divorce entre

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