Sur le pillage de la ville, Gindely,*!, p. SjS et sq
meurtres, déprédations ; pendant une absence du prince de Liechtenstein, les soldats, qui gardent son palais, le pillent méthodiquement. C'est le début d'une ère abominable, dont on ne saurait exagérer l'horreur, et pendant laquelle sombrèrent la prospérité et la richesse de l'Europe centrale. Trente ans entiers, presque sans répit, la Bohême va être traversée par des bandes de mercenaires dont les souffrances exaspèrent la férocité naturelle et qui extorquent aux habitants consternés leur dernier écu et leur dernier morceau de pain, ravagent et brûlent les villes, enlèvent les bestiaux, arrachent les arbres, comme si la colère céleste les avait désignés pour exterminer ce peuple tchèque dont la révolte avait déchaîné sur l'humanité ces odieuses souffrances.
Au début, très peu de traces de fanatisme religieux ; avec une impartialité rigoureuse, les soldats, parmi lesquels les protestants ne sont pas rares^ pillent aussi bien les catholiques que les hérétiques : — paie seulement et crois ce que tu voudras. — Quelques personnes s'étaient converties dans l'espoir que les commissaires impériaux diminueraient leurs contributions; elles furent mal récompensées de leur empressement : — puisqu'elles étaient revenues de leurs erreurs, elles ne regretteraient aucun sacrifice pour. assurer la victoire définitive de la religion.
Pendant ce temps, Liechtenstein préparait les mesures décisives ; il mettait sous séquestre les biens des chefs les plus compromis, renouvelait les conseils municipaux de manière à écarter les protestants. Le 6 février 162 1, il reçut l'ordre d'arrêter une cinquantaine des principaux rebelles; la plupart étaient demeurés à Prague, rassurés par les déclarations de Maximilien et des commissaires des États ; beaucoup, médiocres et légers, n'avaient même pas songé à des représailles possibles; les meilleurs s'en remettaient à la destinée, avides de repos et d'expiation. Suivant la constitution, ils auraient dû être traduits devant le tribunal suprême : on forma pour les juger une commission extraordinaire, et, pour être plus sûr de sa docilité, on y nomma
plusieurs étrangers ; c'était une violation manifeste des lois, le premier pas dans l'œuvre de centralisation que les Habsbourgs ont poursuivie, avec plus ou moins de décision et de zèle, presque jusqu'à nos jours. Pendant que la commission procédait à l'enquête, Liechtenstein prononçait la confiscation des biens de vingt-deux personnes, mortes avant la Montagne-Blanche; on indiquait par là aux juges ce que l'on attendait d'eux.
L'accusation avait reçu Tordre de ne pas s'attarder à de vains scrupules juridiques, de s'en tenir, en fait de preuves, à la notoriété publique. Nous ne possédons pas toutes les pièces des procès et celles qui sont parvenues jusqu'à nous ne méritent qu'une confiance relative. Les accusés s'y montrent très abattus, dans une attitude de suppliants ; leurs ennemis foulent aux pieds toutes les lois : devant cette parodie de la justice, ils n'ont pas de révolte, tous les ressorts de la vie sont brisés chez eux par l'excès de l'infortune. En général, ceux d'entre eux qui appartenaient à l'Unité des Frères Bohèmes, accomplirent plus vite leur sacrifice et montrèrent plus de fermeté, Boudovets de Boudova surtout. Après la fuite de Frédéric V, il avait quitté la ville pour mettre sa famille en sûreté, puis il était revenu à Prague; on s'en étonna : il avait été un des instigateurs de la révolte et personne n'était poursuivi par des haines aussi implacables; sa conscience ne lui avait pas permis d'abandonner sa patrie et la juste cause qu'il défendait: — Me voilà. Seigneur, moi ton serviteur. Je suis rassasié de jours : reçois mon âme, pour que je ne sois pas témoin des maux que je vois près de s'abattre sur le royaume '. Depuis quarante ans, il combattait pour sa foi sans défaillance; jusqu'à la dernière heure, il demeura le vaillant confesseur de Dieu. Otton de Los aussi refusa de se recon-
I. Historia persecutionum, chapitre lxii. Comparer le récit de Peizel, Abbildungen bœhm. Gelehrten, III, p. 78 et sq. — « Comme on le suppliait dans sa prison d'implorer la grâce de Ferdinand : Plutôt mourir, dit-il, qu'assister à la ruine de la patrie. Boudovets fut le dernier Bohême, comme Brutus fut le dernier Romain. »
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naître coupable: menacés dans leurs libertés, les protestants s'étaient défendus et ils n'avaient pris les armes que pour refouler l'armée impériale. Sur ce point, aucun n'eut une hésitation et la faiblesse même dont plusieurs firent preuve par ailleurs, leurs timides essais de justification donnent à leur déclaration une incontestable autorité. Qu'on nous torture, on ne trouvera pas en nous autre chose que ce que nous avons dit dans l'Apologie ; nous n'avons pris les armes que pour défendre la religion. — Il est vraiment malheureux que les intentions conciliantes des Jésuites aient été si peu comprises et aient soulevé tant d'inquiétudes!
La Commission judiciaire condamna d'abord à mort et à la confiscation vingt-neuf contumaces, puis voua à l'infamie la mémoire de dix rebelles qui étaient morts auparavant ; enfin, elle prononça la peine capitale contre les dixsept directeurs qui avaient été arrêtés, et quinze autres personnes qui avaient joué un rôle plus ou moins important dans l'insurrection ou dont l'exécution paraissait de nature à frapper l'opinion publique. Certaines sentences étaient si absurdes que Liechtenstein, en les transmettant à Vienne, recommanda les condamnés à la clémence du souverain : un Lobkovits, « simple idiot », qui avait suivi les insurgés par faiblesse, un Piétipesky qui n'avait accepté les fonctions de directeur que quand on l'avait menacé de le jeter par la fenêtre, n'avait pas cessé depuis lors de demander l'autorisation de se retirer et s'était opposé à toute mesure de violence; plusieurs autres de même ne s'étaient engagés dans l'aventure que malgré eux, par peur, sans autre souci que d'atténuer leurs responsabilités. Le rapport du prince était d'ailleurs fort incomplet, ne signalait pas l'âge de certains coupables qui avaient dépassé quatre-vingts ans, laissait de côté beaucoup des arguments qui auraient pu incliner la cour à l'indulgence.
Avant de signer les arrêts de mort, Ferdinand consulta ses conseillers ordinaires. Les condamnés, par leur zèle pour la religion, leurs services et leur gloire, étaient « l'or-
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nement de la nation, les lumières et les colonnes de la patrie »; il y avait parmi eux des juristes éminents, des écrivains distingués, des politiques renommés ; les frapper, c'était comme découronner la Bohême, soulever d'inexpiables rancunes, creuser entre le peuple et la dynastie un fossé de sang. Seul cependant, le conseiller aulique Strahlendorf recommanda de larges mesures de clémence. Déjà un vaste plan de restauration catholique était arrêté dans ses lignes générales; pour l'exécuter, il fallait rendre impossible toute résistance, en enlevant au pays ses chefs naturels, et répandre l'épouvante; beaucoup de partisans de Ferdinand convoitaient la succession des condamnés ; le cardinal Dietrichstein et le Père Dominicus a Sancta-Maria avaient supplié l'Empereur de ne pas reculer devant les supplices nécessaires '. Ferdinand, après une nuit d'angoisses, écrivit son testament tout débordant d'une piété mystique, puis signa l'arrêt de mort de vingt-sept condamnés ; il partit ensuite pour Maria-Zell où il allait offrir à la Vierge miraculeuse une couronne d'or de dix mille florins. Il avait autorisé Liechtenstein, si les rebelles refusaient obstinément de se convertir à la religion romaine, à permettre qu'ils fussent accompagnés au supplice par des prêtres utraquistes ; les Calvinistes et les Frères ne pourraient dans aucun cas recevoir les secours religieux de leurs pasteurs.
Les condamnés attendaient la décision de l'Empereur
1. Quelle fut, dans ces circonstances, le rôle du confesseur? D'après Pelzel, il aurait eu une influence décisive. — Mais il me semble bien que le récit de Pelzel repose sur le témoignage de l'Histoire des persécutions qui, en réalité, a un tout autre sens. « Quelques personnes dignes de foi ont « raconté que l'Empereur passa la 'nuit à réfléchir; le matin, il fît venir « son confesseur et lui dit : « Je te somme de me répondre en toute vérité : « puis-je en bonne conscience faire grâce de la vie à ces condamnés ? — Leur « vie ou leur mort sont dans tes mains, lui répondit Lamormain. » L'Empereur prit alors la plume et fit grâce à quelques condamnés » (chap. lix). Remarquer de plus que Lamormain ne devint le confesseur de l'Empereur qu'en 1624, après la mort de Becanus. — Gindely dit que quelques indices et le vœu que fit alors Ferdinand d'un pèlerinage à Maria-Zell semblent prouver l'action du confesseur (IV, p. 64). Becanus n'était pas sanguinaire et les Jésuites n'avaient aucun goût pour les exécutions théâtrales.
dans une morne angoisse, accablés par la rigueur imprévue du sort ; leur courage fléchissait devant une épreuve à laquelle ils n'étaient pas préparés. Ils étaient timides devant la mort, comme ils avaient été incertains et pusillanimes durant le combat, stupéfaits plus encore qu'indignés de châtiments si disproportionnés à leur résolution. Ils avaient souffert de la contagion générale qui abaissait les caractères et énervait les esprits : à cette heure redoutable, ils demeuraient désemparés, cherchaient des protecteurs, invoquaient les capitulations ; l'héroïsme, comme toutes les vertus, exige un apprentissage qui leur manquait. L'Unité des Frères Bohèmes n'avait pas eu, au point de vue politique, une très heureuse influence sur les destinées du pays : elle avait accru les divisions intérieures, rendu plus difficile l'union avec les protestants d'Allemagne, répandu des doctrines de résignation et de renoncement très dangereuses en face d'ennemis impitoyables, transformé les descendants des compagnons de Zizka en un troupeau pacifique de millénaires qui acceptaient béatement les épreuves. Du moins, il y avait dans sa doctrine une éminente dignité morale : elle dédaignait la force et bravait la puissance; en face de l'Église catholique, conquise parle monde et la politique, elle représentait le christianisme primitif, absurde et admirable ; elle marquait ses fidèles du si^ne des élus : trop purs pour la terre, ils n'étaient plus l'Église militante, mais l'Église triomphante; ils relevèrent et soutinrent leurs compagnons, leur rendirent la sérénité et la confiance : grâce à eux, le bourreau, comme il était nécessaire, fut vaincu par les martyrs.
Les jésuites rôdaient autour des prisons, se glissaient dans les cachots, ébranlaient la foi de leurs adversaires par des promesses de pardbn : ils allèrent jusqu'à parler à Boudovets de sa grâce; il se prit à rire : il y a assez longtemps que vous avez soif de mon sang. Toutes les manœuvres furent vaines : les plus hésitants, les plus frivoles, ceux qui pendant les interrogatoires avaient, balbutié de vaines excuses ou des dénégations misérables, reprirent
leur assurance quand on leur proposa de trahir leur Dieu. Certains renoncements sont si douloureux que la mort paraît préférable; depuis deux siècles, toutes les questions en Bohême avaient pris une forme religieuse : quand on parlait d'apostasie aux protestants tchèques, on leur demandait de renoncera leur patrie, de renier leurs ancêtres, de s'humilier devant des ennemis détestés, de supprimer à jamais tout espoir de revanche. — « Frédéric a succombé, dit Schlick, Ferdinand est victorieux, mais sa cause n'en est pas meilleure ni la nôtre plus mauvaise » ; leur mort réservait l'avenir. L'historien contemporain qui a étudié de plus près les événements de cette période, Gindely, n'avait aucun goût pour les insurrections, surtout celles qui ne réussissent pas, et il n'avait aucune sympathie non plus pour les hérétiques : il s'est incliné malgré tout avec respect devant la suprême fermeté des victimes ; après les affres douloureuses de l'agonie, écrit-il, « ils trouvèrent presque tous le calme dans la conviction qu'ils avaient succombé pour leur foi, et en dernière analyse, c'était vrai, parce que si quelques-uns des chefs avaient allumé l'incendie par ambition, il n'avait puisé son aliment que dans l'opposition religieuse qui existait entre l'Empereur et ses sujets » ^ Ils rachetèrent leurs fautes envers la patrie par la simplicité touchante et digne de leur mort ; grâce à elle, le 21 juin 1621 ne fut pas seulement la fin de l'ancienne Bohême, il prépara dans un lointain avenir les jours de renaissance et d'affranchissement.
L'opinion, jusqu'alors justement sévère pour les directeurs, s'étaitémue de leur misère : dans leséglises, en dépitde la terreur qui régnait partout, les prédicateurs recommandaient aux prières des fidèles les martyrs de la liberté religieuse; Liechtenstein avait appelé des forces militaires imposantes, des patrouilles parcouraient les rues. La veille du jour fixé pour le supplice, on amena à l'Hôtel-de-Ville les condamnés qui étaient restés jusqu'alors dans les pri-